Le conflit au Moyen-Orient a, pour le moment, considérablement aidé l'impérialisme américain dans la question du Vietnam. Dans de nombreux pays et tout particulièrement aux Etats-Unis, les mouvements contre l'intervention américaine au Vietnam s'amplifiaient. Or, dans de nombreux pays, le conflit au Moyen-Orient a gravement divisé ies partisans de la cause du Vietnam. L'excitation, le déferlement des passions ont fait oublier à beaucoup la guerre du Vietnam et les ont même entraînés dans une sorte d'union sacrée avec les pires réactionnaires, y compris d'anciens collaborateurs des nazis qui étaient bien peu préoccupés du sort des Juifs à l'époque. Certes, cette désorientation a été peu sensible dans le pays du Tiers-Monde, mais dans les pays d'Europe occidentale et aux Etats-Unis le trouble a été considérable.
Le conflit du Moyen-Orient a également fait passer en Europe à l'arrière-plan le coup d'Etat de Grèce, c'est-à-dire une opération préventive du C.l.A. pour éviter des élections qui auraient donné une majorité à une formation du centre bourgeois, résultat qui pouvait constituer le point de départ d'une nouvelle poussée des masses.
Il n'est évidemment pas question d'ignorer ou de sous-estimer le conflit du Moyen-Orient qui, lui aussi, est un aspect de l'affrontement mondial et peut conduire dans certaines conditions aussi à une escalade vers une guerre mondiale. Il est évidemment néces- saire de défendre des positions correctes aussi dans le conflit du Moyen-Orient (l'affaire n'est pas simple, et nous renvoyons nos lecteurs à divers documents dans ce numéro sur ce sujet). Mais il faut en même temps ne pas oublier que le problème N° 1 reste celui du Vietnam. Nous avons souvent exposé en détail l'enjeu de la guerre du Vietnam. Il ne s'agit pas d'une bataille parmi d'autres. L'impérialisme américain veut y faire triompher la stratégie qu'il a élaborée, à savoir intervenir désormais par les armes n'importe où dans le monde dès qu'il aperçoit un danger d'extension du socialisme. Le Vietnam est une sorte de plaque tournante pour la révolution coloniale, comme élément de la révolution mondiale. Après une progression considérable depuis le lendemain de la victoire de la révolution chinoise est survenue une série d'échecs sérieux dans les deux à trois dernières années. La stratégie impérialiste l'emportera-t-elle pour une période assez prolongée ou bien sera-t-elle défaite au Vietnam et la révolution coloniale se développera-t-elle plus vigoureusement que jamais vers le socialisme ?
L'histoire ne se répète évidemment jamais et il faut se garder de penser par comparaisons et analogies historiques seulement, en dehors de l'analyse réelle des situations. Mais ce n'est pas se livrer à de vaines spéculations que de dire qu'au Vietnam se joue une partie dont le résultat pèsera lourdement et, par conséquent, assez longtemps sur la marche de la lutte des classes dans le monde entier.
Il suffit donc de saisir l'enjeu de la guerre du Vietnam pour en déduire la nécessité pour le mouvement ouvrier et celui des masses opprimées d'une stratégie répondant à celle de l'impérialisme par un combat global pour battre celui-ci. Nous avions dit cela dès le début de l'escalade américaine. Cette conception avait été partagée par une importante partie de l'intelligentsia d'avant-garde et nombre de militants des pays dits sous-développés. Cuba et la Corée du Nord avaient également soutenu de telles conceptions. Mais elles se heurtaient à un refus de facto des dirigeants soviétiques et des partis communistes qui les suivaient, pour lesquels il ne s'agissait pas de vaincre l'impérialisme au Vietnam, mais de trouver avec lui un compromis. D'autre part, les dirigeants chinois adoptaient une attitude ultra-gauchiste, refusant tout front unique avec les Soviétiques, ce que ceux-ci exploitaient pour camoufler la nature scandaleuse de leur propre politique.
La poursuite de l'escalade américaine a provoqué, probablement sous des pressions de Hanoï, quelques changements dans les derniers mois : l'aide soviétique au Vietnam s'est accrue, et un accord technique a été conclu entre l'Union soviétique et la Chine concernant le passage de l'aide soviétique par le territoire chinois. Mais ces changements sont tout à fait insuffisants, ils ne sont aucunement commensurables avec les sacrifices du peuple vietnamien ni avec les efforts déployés par l'impérialisme pour vaincre. || en est ainsi parce que la stratégie de Moscou et de ceux qui s'alignent sur le Kremlin est celle de la « coexistence pacifique », à laquelle on sacrifie éventuellement des mouvements révolutionnaires. Dans Is développements vertigineux du Moyen-Orient, les dirigeants arabes ont été amenés à poser précisément le sens de cette politique de « coexistence pacifique ».
Qu'il s'agisse là non d'un simple problème d'accroissement quantitatif de l'aide au Vietnam, mais d'un changement qualitatif de ligne, on en a la vérification éclatante dans une autre partie du monde, en Amérique latine, où commencent à s'opposer deux lignes non en théorie mais dans les faits. Très particulièrement avertie et consciente de l'orientation de l'impérialisme yankee et des dangers qu'elle présente pour Cuba, la direction fidéliste a nettement pris partie pour une ligne dont la définition peut se résumer parfaitement dans ces lignes du récent article de « Che » Guevara :
« L'Amérique, continent oublié par les dernières luttes de libération... aura une tâche d'un relief beaucoup plus important, celle de la création d'un deuxième ou d'un troisième Vietnam, ou d'un ceuxième et d'un troisième Vietnam. »
C'est effectivement dans l'extension mondiale de la révolution socialiste que réside la meilleure aide au Vietnam. L'impérialisme qui doit déjà utiliser plus d'un demi million de soldats et dépenser des sommes fantastiques sans parvenir à vaincre un peuple d'une vingtaine de millions d'êtres ne saurait mener la guerre contre plusieurs foyers révolutionnaires à travers le monde. Certes, une telle ligne exige des sacrifices, mais en fin de compte ces sacrifices sont et seront beaucoup moindres que ceux entraînés par une politique d'illusions pacifistes et de reculs continuels devant les provocations et chantages impérialistes, et ce seront des sacrifices pour des résultats positifs.
La ligne de « Che » Guevara qui est celle du P.C. cubain est combattue en Amérique latine par les dirigeants des Partis communistes qui s'alignent sur le Kremlin. Le cas le plus caractéristique est celui du Venezuela où depuis plusieurs années se battent des guérillas dans lesquelles des cadres communistes occupaient des fonctions de dirigeants, des cadres qui, comme Douglas Bravo, ont été exclus récemment du P.C. Le conflit au sein du P.C. vénézuélien a été exposé récemment par Fidel Castro lui-même qui en a précisé le fond politique.
-a direction du P.C. vénézuélien n'a pas répondu à Fidel Castro sur les questions de fond, mais s'est livrée à de grossières atta ques contre sa personne.
Il y a d'autres façons de combattre la politique préconisée par le P.C. cubain que celle du P.C. vénézuélien. La presse des Partis communistes partisans de la « coexistence pacifique » qui est généreusement ouverte aux encycliques papales n'a pas reproduit une seule ligne du document de « Che » Guevara. Par contre, elle a largement ouvert ses colonnes à un article de Jesus Faria, secrétaire du P.C. vénézuélien, qui présente la ligne de son parti sous une forme hypocrite et signale l'exclusion de Bravo comme résultat d'actes d'indiscipline. L'Humanité où l'on ne rate pas la moindre occasion de donner libre cours au fond de stalinisme dont la direction du P.C.F. est imprégnée s'en est prise à des éléments pro-chinois, a amalgamé leurs positions à celles de Guevara, sans citer celui-ci, pour conclure que demander un deuxième ou un troisième Vietnam, c'est un langage de provocateurs : n'y a-t-il déjà pas assez d'un seul Vietnam...! Récemment aussi, au Comité central du P.C. italien, Amendola, lui aussi sans désigner nommément la direction cubaine, a qualifié sa ligne de « stratégie de pharmacien ». Ajoutons que ces défenseurs des « voies pacifiques » au socialisme, aussi bien les vieux staliniens du P.C. français que les « libéraux » du P.C. italien, ont retrouvé la pratique de leur ancien maître Staline, celle de la violence contre les minorités révolutionnaires.
Mais, « provocateurs » ou « pharmaciens », le nombre des militants communistes inquiets de la politique du Kremlin, dont l'inefficacité et l'inadéquation à celle de Washington sont de plus en plus evidentes, ne cessera de grandir. Plus que jamais, il importe de développer toutes les actions qui contribuent à mettre en action ou à aider la ligne « cubaine ».
En Amérique latine, tous les militants d'avant-garde répondront présent à l'appel de « Che » Guevara. Dans plusieurs pays existent déjà des foyers de guérillas. Le danger qu'ils présentent pour l'ordre capitaliste est témoigné par l'empressement de Washington à envoyer ses « bérêts verts » au secours de Barrientos en Bolivie, où l'état de siège a été décrêté. Les militants d'avant-garde en Amérique latine ne manqueront pas de trouver les formes de liaison et d'action pour renforcer et étendre les combats armés qui se sont engagés sur ce continent, le plus sensible pour l'impérialisme américain après son propre bastion.
Partout ailleurs il est indispensable d'amplifier les actions pour la défense du Vietnam. Celle-ci peuvent prendre les formes les plus variées, pourvu qu'il s'agisse d'aides effectives pour la victoire du Vietnam et non d'interventions anémiques « pour la paix ». Il est à noter combien des actions comme celle du « tribunal Russell » ou, en France, du Comité Vietnam national, ont un retentissement incomparablement plus grand que les « journées » du Mouvement de la Paix.
C'est évidemment aux Etats-Unis que la résistance à la guerre du Vietnam est de la plus énorme importance. Les grandes manifestations comme celle du 15 avril à New York et San Francisco constituent des actes majeurs pour dresser l'opinion publique contre la politique de Washington, surtout pour atteindre les grandes masses ouvrières blanches, hélas encore indifférentes et passives. Il faut également saluer les manifestations individuelles courageuses sous l'uniforme comme celle du Docteur Levy ou celle du soldat Howard Petrick qui s'efforcent d'éclairer ceux auprès desquels ils se trouvent sur la nature du combat où ils peuvent être engagés. Citons aussi les différentes démarches faites notamment en Europe, pour informer les troupes américaines sur la guerre du Vietnam, c'est-à-dire pour saper le moral de l'armée impérialiste.
Il n'est pas de situations révolutionnaires partout pour agir sur la ligne exposée par « Che » Guevara. Mais ,partout, il est nécessaire d'accentuer l'action pour la défaite de l'impérialisme yankee, pour la victoire de la révolution vietnamienne. Aux dernières nouvelles, Westmoreland demanderait un renfort de 250.000 hommes. Ce chiffre, après tant d'autres, donne une mesure de l'intensification des efforts à déployer pour la victoire du Vietnam.