Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 26

L'Asie en crise

Quatrième Internationale, n° 26 · novembre 1965 (4e trimestre) · p. 1-4 · 1 853 mots

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La ténacité extraordinaire avec laquelle les ouvriers et paysans pauvres du Vietnam poursuivent leur révolution contre la puissance la plus riche et la mieux armée du monde, après vingt années de guerre civile; l'éclatement de la « Grande Malaisie », par suite de la rupture entre les féodaux malais et la bourgeoisie compradore de Singapour; la guerre, indo-pakistanaise qui a déchiré la péninsule indienne qui a rompu un certain équilibre précaire dont semblait jouir l'Indonésie , la crise depuis dix ans: ce sont autant d'indices de la crise profonde qui ébranle aujourd'hui l'Asie néo-colonialiste.

Il y a dix ans, lors de la conférence de Bandoung, cette Asie « neutraliste » semblait en pieine apogée, Elle était courtisée à la fois par l'impérialisme américain et par la bureaucratie soviétique. Les dirigeants de la révolution chinoise eux-mêmes y apparaissaient comme des partenaires souriants et conciliants. Elle se donnait volontiers des airs de « conscience universelle » avec feu Nehru; elle se présentait au monde comme un hâvre de paix, grâce à l'application rigoureuse des « cinq principes de la coexistence pacifique ».

Aujourd'hui, toutes ces illusions se sont envolées. Ce ne sont pas les hymnes à la gloire de la « coexistence pacifique », mais les bruits de canons et de bombardements qui remplissent le ciel de l'Asie. Cet immense continent, où habite plus de la moitié du genre humain, est devenu un immense champ de bataille où se confrontent les appétits féroces des nouvelles classes dominantes, l'effort désespéré de l'impérialisme pour consolider ses derniers bastions, la volonté des masses populaires de conquérir la liberté, le pain, la terre et un avenir décent pour leurs enfants, l'effort de la révolution chinoise de faire face à un assaut de l'impérialisme yankee.

Symbole du changement: le « nouveau Bandoung » dont on crut encore, en juin dernier, faire une nouvelle démonstration « d'unité » à Alger, est aujourd'hui ajourné. La Chine qui, en juin-juillet, faisait pression pour la tenue de la conférence, intervint en sens directement opposé en novembre. Les dirigeants des Etats afro-asiatiques n'ont pu s'entendre que pour renvoyer la Conférence sine die, une expression qui dans le langage diplomatique veut souvent dire les calendes grecques.

Les causes objectives de la crise de l'Asie résident dans la nature purement formelle de l'indépendance que les nations asiatiques conquirent au lendemain de la deuxième guerre mondiale. L'impérialisme d'une domination directe se replia vers une domination indirecte. Sa lourde main exploiteuse pesa sur les pays nouvellement indépendants, comme elle avait pesé jadis sur ses colonies. De ce fait, il n'y eut pas de véritable démarrage de la croissance économique. Les classes possédantes au pouvoir — alliances de propriétaires fonciers semi-féodaux et de bourgeois compradore, ou quelquefois alliances d'une bourgeoisie industrielle et de paysans riches — empêchèrent toute solution radicale de la question agraire. Ces deux facteurs condamnent des millions d'Asiatiques à croupir dans une misère et dans un sous-emploi inhumains:

Mais les esclaves coloniaux n'acceptent plus cet asservissement. Ils se lèvent pour partir à l'assaut des citadelles de la propriété et du pouvoir. Battus temporairement, ils reviennent à la charge au bout de quelques années, tant les conditions dans lesquelles ils vivent sont insupportables. C'est ce qui s'explique que des compromis temporaires, même imposés avec l'autorité de Moscou et de Pékin — tels les accords de Genève mettant fin à la première guerre du Vietnam en 1954 — ne résistent pas au caractère explosif des conditions objectives en Asie.

Aussi longtemps que la révolution coloniale restera bloquée au niveau du néo-colonialisme — de la conquête d'une indépendance purement politique; aussi longtemps que la question agraire n'aura pas connu de solution radicale; aussi longtemps que la révolution permanente n'aura pas amené la levée en masse de tous les déshérités aujourd'hui sans espoir perspectives, crise en Asie se poursuivra et s'approfondira. Le continent asiatique risque de payer par des flots de sang le retard de la seule solution efficace à ses problèmes gigantesques: la conquête du pouvoir par le prolétariat et les paysans pauvres, l'établissement de la dictature du prolétariat donnant la terre aux paysans.

Ce qui a pu donner une stabilité relative au néocolonialisme dans des pays asiatiques comme l'Inde ou l'Indonésie - en opposition au Vietnam par exemple — c'est que le pouvoir politique y fut exercé pendant toute une période par des dirigeants de la « bourgeoisie nationale » qui avaient été auparavant les dirigeants de la lutte pour l'indépendance nationale. Les Nehru et les Sukarno sortaient des prisons colonialistes pour se placer à la tête de grands mouvements de masse et obtenir le « partage du gâteau » avec les maîtres impérialistes Leur prestige personnel et l'appui criminel qu'ils reçurent de la part des dirigeants des partis communistes, plus que jamais prisonniers de la théorie menchéviste de la « révolution par étapes », a pu contenir pendant une décennie les terribles contradictions sociales qui couvaient dans des pays ou les pauvres, en tait, devenaient de plus en plus pauvres, alors qu'une nouvelle bourgeoisie s'enrichissait scandaleusement, non seulement par l'exploitation, l'usure et le pillage du trésor public, mais encore par la corruption et le vol sur l'échelle la plus large.

Aujourd'hui, les contradictions sociales se sont avérées plus fortes que le prestige de ces hommes providentiels du néocolonialisme. En Inde, Nehru est mort avant que n'éclatent les grandes émeutes de la faim, première manifestation de révolte sociale sur grande échelle de la part de la paysannerie pauvre depuis une décennie. En Indonésie, Sukarno vit encore, mais déjà la réaction, dirigée par les généraux proimpérialistes, et les masses populaires conduites par le Parti Communiste, s'affrontent.

Les rapports de force sont tels dans la plupart des pays asiatiques que la révolution a presque tous les atouts de son côté. Si l'on voit avec quel acharnement et quel succès les masses insurgées du petit Vietnam tiennent tête à l'impérialisme américain, on peut comprendre que pour les masses beaucoup plus nombreuses d'Inde ou d'Indonésie, le problème de balayer des maîtres corrompus et de plus en plus détestés est loin d'être insoluble.

Il n'y a pas que des rapports de force favorables, il y a aussi l'exempie de la révolution chinoise, qui constitue un point de cristallisation pour toutes les masses révoltées de l'Asie. Quels que puissent être les retards et les déficiences du développement économique de la République populaire de Chine, par suite du bureaucratisme de ses dirigeants et de leur éducation stalin enne, le contraste entre l'essor économique et l'émancipation sociale que la révolution chinoise a apportés à des centaines de millions de pauvres et de déshérités, et la misère, la crasse et l'ignorance innommables dans laquelle continuent à croupir des centaines de millions de paysans pauvres, de chômeurs, de mendiants et de parias en Inde, au Pakistan, en Indonésie, en Iran — sans parler de pays moyenâgeux comme Afghanistan — est tellement frappant qu'il constitue à lui seul une véritable dynamite anti-impérialiste et anti-capitaliste dans toute l'Asie.

Il est vrai que, par une politique étrangère souvent étroitement bureaucratique, et surtout en obligeant des partis communistes à s'aligner mécaniquement sur leurs manœuvres diplomatiques, les dirigeants chinois ont eux-mêmes affaibli cette force d'attraction de la révolution chinoise à certains moments et dans certains pays. Mais ce n'est pas une raison pour justifier l'attitude traître des dirigeants du mouvement ouvrier indien — Dange et le Parti Communiste en tête — qui ont pris prétexte de ces erreurs tactiques des Chinois pour confondre allègrement la nature de classe des camps en présence, jeter de l'huile sur le feu chauvin dans laquelle la bourgeoisie indienne voudrait anéantir la haine que lui vouent les exploités de son propre pays, et s'aligner en tout état de cause avec leur propre bourgeoisie, contre K'Etat ouvrier chinois-

La même caractéristique s'applique d'autant plus à la diplomatie du Kremlin qui, sous Kossyguine comme sous Staline ou sous Khrouchtchev, s'efforce plus que jamais de substituer une alliance avec la bourgeoisie coloniale à l'alliance naturelle des Etats ouvriers avec la révolution coloniale. Sous prétexte de rendre cette bourgeoisie plus « indépendante » par rapport à l'impérialisme, la bureaucratie soviétique lui a envoyé des masses considérables d'armements, payés par la sueur et la privation de ses propres prolétaires. La « bourgeoisie nationale » a utilisé promptement ces armes non contre l'impérialisme mais contre l'etat ouvrier chinois, ou bien encore pour rendre possible n'est carrément contre les prolétaires de son propre pays comme cela un carnage tratricide entre peuple indien et peuple pakistanais si ce vient de se produire en Indonésie. La lutte de classe décidément ne digère par les théories révisionnistes sur « l'Etat de démocratie nationale ».

Des directions traitres, opportunistes ou hésitantes peuvent gâcher d'excellentes situations révolutionnaires: Indonésie vient d'en apporter une nouvelle et tragique démonstration. Mais, dans l'Asie en crise, elles ne les gacheront pas pour longtemps. A l'exemple des héroïques masses vietnamiennes, les masses asiatiques se leveront en nombre de plus en plus compact, pour poursuivre la révolution coloniale arrêtée momentanément au palier du néo-colonialisme et du règne de la bourgeoisie dite « nationale ». Au cours de ces assauts répétés, elles forgeront l'instrument indispensable pour mener à bien leur tâche : un parti révolutionnaire de masse, s'inspirant des leçons de la Grande Révolution d'Octobre, des leçons de la révolution permanente. Les cadres trotskystes déjà présents dans la plupart des pays d'Asie y apporteront leur programme confirmé par les événements, leur expérience déjà riche, et leur résolution de participer aux premiers rangs des combats, d'attirer à leur programme les courants les plus radicaux et les plus prometteurs qui se dégagent au sein du mouvement de masse lui-même.

Et à l'échelle mondiale, l'avant-garde ouvrière, les marxistes révolutionnaires, ont le devoir d'aider et d'encourager le processus révolutionnaire de leurs frères asiatiques qui se lèvent contre le fardeau de siècles d'asservissement en organisant de manière toujours plus large laction en faveur d'un front unique anti-impérialiste, l'action de solidarité avec la révolution vietnamienne, qui donne aujourd'hui une leçon de courage et de persévérance révolutionnaires à toute l'humanité.

L'écho rencontré tant aux Etats-Unis que dans une trentaine de pays par l'appel du « Vietnam Committee » le 15 octobre est riche d'enseignement. Il y a maintenant une quinzaine d'années qu'existe un Mouvement de la Paix qui a multiplié pétitions, appels et conférences s'adressant aux hommes de bonne volonté. Toute cette « activité » n'a fait ni chaud ni froid à l'impérialisme, ne fut-ce qu'un jour au cours de ces années. Mais il a suffi d'un appel d'action lancé par un groupe numériquement faible mais écouté dans un milieu approprié pour qu'il y ait, pour la première fois depuis longtemps, une véritable journée internationale contre la guerre, au premier plan de laquelle se situe la marche de 30.000 personnes à New York qui a soulevé les inquiétudes des Johnson, Mac Namara et autres. Ce succès du « Vietnam Day commitee » indépendamment de l'opinion de ses promoteurs, témoigne de la faillite de la politique de « coexistence pacifique », incarnée par le Mouvement de la Paix, et de la nécessité de la lutte pour une nouvelle direction révolutionnaire internationale qui soit susceptible de dresser dans. l'action les grandes masses du monde entier.

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