L'INTERNATIONALE
John BAIRD
Nous avons appris avec une grande tristesse la mort de John Baird, le 21 mars, des suites d'une douloureuse d'une maladie.
Né en 1906, John Baird travailla pendant un certain temps dans les houillères d'Ecosse, avant de devenir dentiste. Très jeune, il fut membre du Labour Party où il se situa dès le début et jusqu'à son dernier jour à l'extrême-gauche. Après avoir été mobilisé pendant la guerre, il fut candidat du Labour Party à Wolverhampton East dont il conquit le siège aux libéraux en juillet 1945. Il fut depuis lors réélu en 1950, 1951, 1955 et 1959. Aux élections d'octobre dernier, il n'était plus candidat.
John Baird fut, toute sa vie durant, très proche du mouvement trotskyste, et il lui manifesta sa solidarité en de nombreuses occasions. Il intervint en ma faveur lorsque j'eus des difficultés avec les autorités britaniques. Il témoigna chaleureusement en faveur des camarades Pablo et Santen lors du procès d'Amsterdam. A cette époque, il avait pris en Grande-Bretagne l'initiative d'une action de solidarité et d'aide envers la révolution algérienne. Il visita les travailleurs et les combattants algériens qui se trouvaient alors au Maroc. Après la libération de l'Algérie, il participa à la conférence d'Alger (juin 1963) pour l'aide nongouvernementale à l'Algérie.
Sa position à l'extrême-gauche du La: bour Party lui valut quelques démêlés dans le groupe parlementaire sous la direction de Gaitskell.
Atteint depuis longtemps d'un mal incurable, il continua son activité pour les causes d'avant-garde jusqu'au dernier moment. Quelques jours avant sa mort, de son lit d'hôpital, il adressa dans une lettre à l'organe The Week un appel pour la révolution vietnamienne.
Nous garderons de John BAIRD le souvenir d'un bon ami, d'un bon camarade, d'un fidèle militant de la classe ouvrière.
P. FRANK.
ARGENTINE
Menace d'extradition contre un révolutionnaire
Un cas juridique important est actuellement posé devant les tribunaux argentins qui peut être de conséquence sérieuse au moins pour toute l'Amérique latine.
Hugo Bressano, connu sous le pseudonyme de Moreno comme dirigeant d'un mouvement argentin d'avant-garde qui publie un hebdomadaire Palabra Obrera, est l'objet d'une demande d'extradition de la part du gouvernement péruvien qui l'accuse d'une part de transport des guérilleros en association avec le dirigeant paysan trotskyste, Hugo Blanco, et d'autre part de complicité dans le hold-up d'une banque de la banlieue de Lima qui fut effectué en 1962 par des guérilleros.
Le gouvernement péruvien, depuis des années, maintient Hugo Blanco dans la prison d'Arequipa et ceux qui ont effectué le hold-up (Daniel Peyrera et ses camarades) dans la prison de Lima. Mais il se garde bien d'amener ces prisonniers devant un tribunal parce que leurs procès auraient des répercussions politiques considérables.
Sans procès et sans condamnation au Pérou, le gouvernement péruvien demande l'extradition d'un révolutionnaire
Deux affaires récentes sont caractéristiques : au printemps de 1964 un jeune communiste de vingt-sept ans, Karol Modzelewski, fils d'un communiste de la vieille garde qui fut le premier ministre des affaires étrangères de la Pologne populaire, était exclu du comité du parti de l'université de Varsovie pour avoir fait lire et approuver le manifeste des « trente-quatre ». Mais le jeune universitaire ne devait pas s'en tenir argentin pour le garder indéfiniment en prison.
Un premier tribunal argentin rejeta la demande péruvienne, invoquant que l'article 23 du traité de Montevideo de 1889 refuse l'extradition pour crime politique ou complicité avec un crime politique.
Les autorités péruviennes firent appel et viennent d'obtenir de la Cour d'appel fédérale un jugement contraire, sous prétexte que les crimes (qui, rappelons-le, n'ont pas été jugés au Pérou) en question ne sont pas de caractère politique.
Les défenseurs de Moreno ont fait appel devant la Cour suprême, laquelle statuera dans que.ques mois.
L'affaire a suscité, comme on le conçoit aisément, beaucoup d'intérêt dans la presse. Palabra Obrera dénonce l'intervention des Etats-Unis et des oligarchies qui veulent porter un coup à la solidarité des révolutionnaires d'Amérique latine. Les champions du «monde libre» n'ont que faire des fameux Droits de l'Homme et des règles les plus consacrées de la justice bourgeoise, quand il s'agit d'endiguer le mouvement révolutionnaire. là : avec quelques autres étudiants marxistes, dont un autre fils de vieux communiste, Jacek Kuron, Modzelewski avait mis au point depuis quelque temps un programme « communiste révolutionnaire », dont l'idée directrice était une critique radicale de la « dictature bureaucratique » mise en place en Pologne et ailleurs par les P.C. traditionnels.
Largement inspirée des analyses de Djilas sur la « Nouvelle Classe » et par
POLOGNE
Des jeunes élaborent un programme révolutionnaire
Nous publions ci-après un extrait des articles sur la Pologne écrits par le correspondant du journal « Le Monde » à Varsovie, Michel Tatu. On verra par ces lignes que les idées de Lénine et de Trotsky sur l'Etat ouvrier et la démocratie ouvrière, ces prétendues « utopies » se frayent un chemin dans la conscience des jeunes communistes des Etats ouvriers. Des « utopies » qui font peur aux bureaucrates gouvernants.
POLOGNE
Des jeunes élaborent un programme révolutionnaire
Nous publions ci-après un extrait des articles sur la Pologne écrits par le correspondant du journal « Le Monde » à Varsovie, Michel Tatu. On verra par ces lignes que les idées de Lénine et de Trotsky sur l'Etat ouvrier et la démocratie ouvrière, ces prétendues « utopies » se frayent un chemin dans la conscience des jeunes communistes des Etats ouvriers. Des « utopies » qui font peur aux bureaucrates gouvernants.
U A les critiques de Trotsky contre le système stalinien, la plate-forme de ces « néo-marxistes » se veut une synthèse de tout ce qui a été dit et expérimenté un peu partout contre la déformation bureaucratique de la doctrine. Il s'agit de lutter pour le respect des libertés et contre le parti unique, mais en même temps de dépasser l'imparfaite démocratie bourgeoise pour accéder à une « véritable démocratie ouvrière », établie sur la base d'authentiques conseils ouvriers qui reprendraient à la machine bureaucratique la propriété que celle-ci a en fait usurpée (l'exemple des conseils ouvriers yougoslaves est considéré comme entaché de « technocratie »).
Inutile de dire que les mêmes auteurs se prononcent contre le pôle réactionnaire » du clergé polonais et pour le retour à l'internationalisme proléta-
La nouvelle équipe dirigeante de la bureaucratie soviétique doit faire face, comme ce fut déjà le cas pour Khrouchtchev, à une opposition radicale de l'intelligentsia qui pose des revendications antibureaucratiques très avancées et dont le fond politique est très clair. Une remarquable manifestation de cette opposition a eu lieu au mois de mars dernier, le jour de l'anniversaire de la mort de Maiakovsky. autour du monument de Malakovsky, à l'endroit où, en 1961-62, se recueillirent des milliers de jeunes moscovites pour réciter et écouter des vers condamnés comme «subversifs », c'est-à-dire antibureaucratiques, après que la police politique eut interdit ces réunions publiques et arrêté les figures les plus représentatives. Se sont réunis ce jour-là quelques centaines de jeunes gens, pour la plupart liés à un groupe non officiel (et semi-clandestin) connu sous le nom de S.M.O.G. (Samoe molodoe coue le nom de S.M.O.G. (Samoe molodoe obschestvo geniev - la plus jeune société de génies).
On commença par lire des poésies dédiées à la mémoire de Maiakovsky, vu surtout comme l'ennemi des bureaucrates qui furent la vraie cause de sa mort. A un certain moment, l'un des jeunes donna lecture d'un cahier de revendications à l'adresse de l'Union des Ecrivains, pour rien, empruntant ici quelques arguments aux Chinois. Toutes ces théories, qui malgré leur caractère parfois utopique, semblent trouver une certaine audience parmi les jeunes intellectuels de la « seconde génération communiste », furent exposées à l'automne par Modzelewski et Kuron dans un manifeste de 128 pages, dont seuls quelques privilégiés eurent connaissance, entre autres M. Gomulka lui-même.. Car la police, survenue « à temps », se hâta de confisquer ce dangereux manuscrit et de mettre ses auteurs sous les verrous. Sept conjurés furent impliqués dans l'affaire, mais, comme cela est fréquent en Poiogne, tous furent relâchés après quelques heures de détention. Aux dernières nouvelles, le procès en subversion dont il était question à l'origine ne devrait pas avoir lieu. (Michel Tatu, Le Monde, 26 mai 1965). lui demander l'expulsion de certains de ses membres les plus compromis avec le stalinisme et qui, aujourd'hui, sont les chefs des milieux les plus conservateurs de cette organisation. Parmi ceux-ci se trouvaient notamment Kotchetov, Gribatchov et Sofronov. On revendiqua aussi (et c'est sûrement ce qui est le plus intéressant) le droit d'organiser une tendance littéraire de gauche, comme l'avait été le L.E.F. de Maiakovsky dans les années vingt.
Les jeunes réunis autour du monument applaudirent longuement et décidèrent d'aller présenter ces revendications au local de l'Union des Ecrivains. Lorsqu'ils défilèrent sur le large trottoir du Sadovoe
Kiltzo en direction du local de l'Union, leurs rangs grossirent considérablement.
En même temps se mêlèrent aux jeunes plusieurs agents de la police politique en civil.
Dans les vains, ils police très un général environs de l'Union des Ecrirencontrèrent des forces de nombreuses, y compris même de la milice, ce qui arrive très rarement. Au moment où, avant d'entrer dans le local de l'Union, on allait lire encore une fois le cahier de revendications, plusieurs policiers en civil se jetèrent sur le jeune qui tenait le
U.R.S.S.
Manifestation à Moscou à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Maiakovsky
U.R.S.S.
Manifestation à Moscou à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Maiakovsky texte et le poussèrent de force dans une voiture de la police. Il y eut une courte bagarre, au cours de laquelle deux autres jeunes gens furent arrêtés.
Il est à peine utile de souligner la signification et l'importance politique de la revendication du droit de tendance. Il est d'ailleurs très clair que le droit de tendance littéraire dans une situation comme celle qui existe en Union sovié tique se transforme inévitablement en revendication du droit de tendance politique. Cela, et le fait même d'une démonstration qui n'avait pas été officiellement organisée, explique la répression des bureaucrates qui savent très bien que de tels phénomènes pourraient s'élargir très vite et mettre en question leurs privilèges, leur pouvoir, leur existence même. D'ailleurs, la même méthode avait déjà été utilisée par Khrouchtchev dans de telles occasions, ainsi que nous l'avons rappelé plus haut.
On doit souligner, entre autre, le courage des groupes de jeunes d'avant-garde qui savent très bien quelles peuvent être les conséquences de ces actions. C'est que, par rapport même à 1961-62, les revendications et les formes de lutte sont plus avancées. En effet, à l'époque, on s'était limité à la lecture de poésies; la critique de la bureaucratie se trouvait contenue dans les poésies mêmes et ne s'explicitait pas dans un document. L'ORIGINE DU «CYNISME»
L'opposition passive à la bureaucratie, très répandue parmi les jeunes Soviétiques, prend souvent la forme d'un refus de la politique. C'est ce que les bureaucrates appellent du « cynisme », et contre ce « cynisme», ils mènent une lutte aussi acharnée que désespérée. Mais, certains des moyens utilisés pour cette lutte se révèlent quelquefois assez dangereux pour les bureaucrates ; c'est le cas notamment des débats qu'on organise sur le cynisme.
Un débat chez
Les informations officielles qui parviennent d'Union soviétique ne donnent qu'un tableau très incomplet de la fermentation intellectuelle qui y sévit. Les informations non officielles ne sont pas nombreuses et souvent sujettes à caution. Cependant, celles que viennent de publier un mensuel de l'émigration polonaise, Kultura (avril), présentent un caractère d'authenticité. Il s'agit d'un débat tenu les 17 et 18 juin 1964 à l'Institut historique de l'Académie des sciences soviétique. L'article a été certainement écrit sur des notes prises par un observateur, car des historiens non soviétiques ont assisté à ce
Au mois de mars dernier, le club des étudiants de physique de l'Université de
Moscou avait organisé une discussion sur le thème «le cynisme et l'idéal social».
Au cours de cette discussion, un jeune peintre de l'Agence Novosti prit la parole pour déclarer que la source du cynisme, c'était surtout la politique du Comité
Central du P.C.U.S. avec tous ses zig-zags opérés à l'insu et sans la moindre participation du peuple soviétique. « Et y a-t-il cynisme plus grave, a-t-il continué, que celui de protester contre la prescription des crimes des nazis, lorsque les responsables des crimes staliniens non seulement sont en liberté, mais pensions d'Etat très élevées a ouissent de jouissent de
Le jeune peintre, très applaudi par l'auditoire, fut bientôt mis en état d'arrestation par la police politique. Il fut ensuite libéré, parait-il, sur intervention du C.C. du parti. Mais, quelques jours plus tard, alors qu'il se trouvait dans une cantine, une dizaine de personnes l'ont entouré et ont engagé une bagarre avec lui. A l'arrivée de la milice, ces gens ont prétendu avoir été provoqués et ont exhibé comme « preuve » un long couteau qui appartenait prétendûment au peintre. Ce dernier serait maintenant condamné non pas pour crime ou délit politique (car, comme disait Khrouchtchev, il n'y a pas de prisonniers politiques en URSS) mais pour la bagarre et pour port d'une arme interdite.
Le numéro 6 des Questions de l'histoire du P.C.U.S. vient de publier un long article de Titarenko sur la «nature petite bourgeoise du trotskysme ». Il n'y a absolument rien dans cet article qui n'ait été dit quarante ans auparavant. Mais l'auteur souligne au début de son article que la IVe Internationale vit toujours et maintient l'idéologie du trotskysme. les historiens débat. Il portait sur le projet du ge volume de «l'Histoire de l'URSS», s'etendant sur les années 1933-1941.
Le premier participant au debat, A.P. Koruchev, souleva la question des camps. De nombreux travaux, comme celui du canal de la mer Blanche, ont été effectués par des prisonniers politiques qui n'ont jamais été «réhabilités». Koruchev déclara qu'il faudrait que l'histoire officielle indique combien de main-d'œuvre des camps fut utilisée à de tels travaux. Il demanda aussi que le livre confirme ou démente les publications occidentales qui prétendent que le pacte Hitler-Staline de
QUAI 1939 contenait des clauses secrètes. Enfin, il demanda aussi que l'histoire explique les leçons que la guerre de Finlande avait enseignées à l'armée soviétique.
Un autre orateur critiqua le projet soumis à la discussion parce qu'il n'expliquait pas les mesures de répression et de torture employées pendant la période dite du «culte de la personnalité» et qu'il mentionnait trop peu de noms de victimes. Un autre participant repoussa lidée que seule la venue d'Hitler au pouvoir avait entrainé l'écroulement de la démocratie en URSS; il ajouta que c'était l'œuvre même de Staline et qu'il fallait analyser cette période et expliquer pourquoi le peuple soviétique avait fait confiance à Staline.
L'intervention d'une historienne, Genkina, souleva un débat sur les parties des archives soviétiques qui étaient encore inaccessibles. Une autre historienne voulait que l'histoire donne des détails sur la participation soviétique à la guerre civile espagnole, sur la personnalité de l'assassin de Kirov, Nikolaiev, et que soient nommés les hommes qui avaient mené campagne contre l'historien Pokrovsky, récemment réhabilité.
Mais l'intervention qui provoqua le plus d'effet fut celle de A.V. Snegov. Si nos informations sont exactes, Snegov était un secrétaire régional du parti en 1936 quand il fut arrêté et envoyé dans un camp. Dans son intervention au débat, il déclara que la période des années 1930 était contradictoire, que les demi-vérités du projet de livre valaient mieux que les mensonges éhontés des histoires précédentes. Mais il se demanda à qui ce livre était destiné ; selon lui, seuls des initiés pourraient interpréter des allusions mots couverts. Quand il posa la question de savoir s'il avait été inévitable que Zinoviev et Kamenev soient fusillés com-
La conférence des Partis
Parmi les cercles dirigeants des dixneuf partis communistes représentés à la réunion du ler mars à Moscou, on parle maintenant de la façon dont elle s'est déroulée.
Avant le départ de leurs délégués, les partis représentés reçurent deux documents rédigés par les dirigeants du Parti communiste soviétique. L'un était une résolution suivant la ligne du Kremlin condamnant sévèrement les Chinois, l'autre proposait une lettre convoquant une conférence de tous les partis communistes.
Bien qu'un certain nombre de partis me des traîtres, quelqu'un dans la salle s'écria : « Non ! ».
Snegov dit aussi qu'il fallait traiter de l'énigme psychologique posée par la personne de Staline, qu'il fallait discuter sa politique provocante envers les minorités nationales. Il demanda si l'assassinat des dirigeants communistes polonais à Moscou avait été nécessaire ou si cela n'avait pas été un don précieux à Hitler; il s'étonna que le projet célèbre la division de la Pologne entre Soviétiques et Allemands en 1939 et demanda en quoi cela avait facilité la défense de l'URSS. Il insista pour que les historiens soviétiques cessent de répéter les formules staliniennes sur « les droitiers, les gauchistes et les trotskystes », rien n'ayant plus nui à la réputation du socialisme que la conduite de Staline dans les années 1930.
Les partisans du projet furent particulièrement sensibles à la critique selon laquelle le livre était fait de «demivérités ». Cependant, une historienne qui avait participé à la rédaction du projet et qui le défendit, reconnut que le livre ne révélait sur les « procès de Moscou» que « ce qui pouvait ou devait être dit maintenant » ; puis, reconnaissant qu'avant que ne commencent les attaques contre le culte de la personnalité, on ne pouvait présenter les choses que comme exceptionnellement bonnes ou exceptionnellement mauvaises, elle ajouta :
« Nous tendons encore à agir de cette manière. A cet égard, nous sommes encore sous l'influence de Staline. Avonsnous réussi à produire une opinion équilibrée sur une personnalité, comportant ses caractéristiques bonnes et mauvaises ? (interruptions dans la salle: « Non»). Pourtant, personne n'est ni Dieu ni le diable. Ceci ne peut continuer. Nous ne pouvons écrire de cette façon. Nous devons écrire de façon que nous n'ayons pas à rougir de honte dans dix ans.» communistes du ler mars n'aient manifesté aucun enthousiasme pour la ligne proposée par les Russes, seul le Parti communiste italien s'y est vraiment opposé. Les Italiens critiquèrent le document et réaffirmèrent leur position bien connue contre la convocation prématurée d'une conférence internationale.
Comme d'habitude, ce furent les délégués français, surtout Jean Kanapa, qui adoptèrent une ligne dure, attaquant les Italiens et faisant même apparaitre certains délégués soviétiques comme modérés. A un moment, un dirigeant soviétique alla même jusqu'à rappeler à Kanapa les dif- ficultés internes du Parti communiste italien et les problèmes que pose l'existence d'un fort parti socialiste en Italie.
Avant la fin de la réunion, l'un des délégués polonais lança une attaque particulièrement violente contre le Parti communiste italien.
Les Italiens déclarèrent qu'ils ne signeraient aucun document sans autorisation de leur direction.
Finalement, on parvint à un compromis qui favorise le point de vue italien.
Le document politique fut considérahiement modifié avant d'être rendu pu-
« Couche privilégiée »
La direction chinoise vient d'abolir les grades dans l'armée, il n'y subsiste donc que des fonctions. D'autre part, des changements ont été également apportés à l'uniforme de façon à abolir les différences de tenue qui correspondaient à T'existence de grades.
Le quotidien de l'armée écrit : « Notre armée n'avait pas le système des grades militaires pendant les longues guerres révolutionnaires du passé. Ce système n'entra en vigueur qu'après 1955, après que la victoire se soit étendue à tout le pays. Dix années de pratique ont prouvé qu'il n'est pas conforme aux glorieuses traditions de notre armée où il y avait des rapports étroits entre les officiers et les hommes de troupe, entre les supérieurs et les subalternes, entre l'armée et le peuple.»
On ne peut que saluer la mesure qui vient d'être prise, qui ne peut que contribuer à accroitre la capacité de combat de l'armée chinoise. Mais les explications chinoises sont sommaires. On peut penser qu'en 1955 le pouvoir chinois copia le modèle soviétique. qui était le modèle introduit par Staline dans les années 1930. Ainsi, les Chinois se trouvent obligés, pour des raisons qu'ils n'expliquent pas beaucoup mais qui sont en rapport sans aucun doute avec une certaine lutte égalitaire contre le bureaucratisme, amenés à combattre une mesure copiée sur Staline au moment même où ils mènent campagne pour la réhabilitation de Staline.
*
En reprenant récemment les. polémiques contre les successeurs de Khroucht-
NALE 59 blic, et l'idée d'une lettre convoquant une conférence fut abandonnée. Après une attente de deux jours, il y eut une réponse de Rome favorable à la signature du document (sous réserve que la direction italienne publie une déclaration parallèle).
Ce n'est qu'à la dernière minute, paraît-
Il, que les Cubains auraient décidé de participer à la réunion. Une seule chose les intéressait, faire mettre à l'ordre du jour la question du Vietnam. Le document finalement adopté à ce sujet fut celui qu'ils avaient présenté. et apologie de Staline chev, les Chinois ont voulu entre autre expliquer la politique opportuniste étrangère des dirigeants soviétiques par des causes sociales, et ils ont invoqué à cet effet l'existence en URSS d'une « couche privilégiée » dont le pouvoir présent serait le porte-parole.
C'est là incontestablement un sérieux progrès de la part des Chinois. Malheureusement, ce progrès est gâché par le fait qu'ils donnent à leur pensée sur ce point une forme si simpliste qu'elle risque de les faire aboutir à des conclusions extrêmement dangereuses. Cette « couche privilégiée », il ne semble pas qu'ils l'identifient à la bourgeoisie ou à une «nouvelle classe » à la manière de Djilas et bien d'autres, mais ils pensent que son action conduit au rétablissement du capitalism-. De là leurs attaques contre la Yougoslavie accusée d'être un pays où le capitalisme aurait déjà été restauré. De là aussi leur schéma grossier d'une sorte de complot entre les dirigeants soviétiques et l'impérialisme américain dirigé contre la Chine révolutionnaire.
Il est difficile à un bureaucrate de comprendre la bureaucratie. Les dirigeants chinois se montrent jusqu'à présent incapables de comprendre ce qu'est la bureaucratie soviétique, les forces contradictoires qui s'exercent sur elle, et ils simplifient les choses de telle façon qu'ils tirent des conclusions politiques erronées.
D'autre part, tout comme en matière de grades dans l'armée, les dirigeants chinois se trouvent coincés dans les contradictions de leurs propres pensées. Ils défendent la mémoire de Staline, et en même temps accusent ses successeurs d'être les porte-parole d'une «couche privilégiée ». Mais cette « couche privilégiée » n'est pas
CHINE
CHINE née du jour au lendemain. Ce n'est pas Khrouchtchev qui l'a créée artificiellement, au contraire, c'est elle qui a engendré Khrouchtchev ainsi que ses successeurs. Mais, comment cette couche estelle née? Si les Chinois n'étaient pas eux-mêmes des bureaucrates, ils verraient que la montée de cette « couche privilégiée » s'est faite à partir de 1923, que Staline y a contribué plus que tout autre en réprimant de façon sauvage les tendances égalitaires qui existaient tout naturellement dans les premières années de la révolution d'Octobre, et que Staline fut le premier porte-parole de cette couche sociale en Union soviétique.
Quand on dispose, comme les diri-
Les élections
La social-démocratie belge vient de subir la défaite la plus grave de son histoire ; un électeur socialiste sur quatre la abandonnée aux élections législatives du 23 mai. C'est le résultat inévitable de quatre années de participation à un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, au cours desquelles tous les espoirs et tous les objectifs de la grève générale de décembre 1960-janvier 1961 (qui, dans un certain sens, avait ramené les socialistes au gouvernement) ont été systé matiquement trahis.
Ces années de trahison ont eu un double résultat. Les ouvriers les plus conscients ont rompu avec la socialdémocratie et voté pour des candidats se situant à la gauche du P.S.B. Des ouvriers moins conscients ont surtout subi les effets du découragement et de la démoralisation provoqués par la social-démocratie, et voté pour des partis d'opposition bourgeois, le « Parti de la Liberté et du Progrès» (l'ancien parti libéral, qui rêve de rassembler toutes les classes moyennes conservatrices) et les nationalistes flamands de la Volksunie.
Sur les 470.000 voix perdues par le P.S.B., on peut dire qu'un tiers est allé à gauche et deux tiers à droite. Dans ce sens, le trait dominant des élections a été incontestablement une poussée à droite, avec comme tendance secondaire, la cristallisation à l'extrême-gauche d'un courant ouvrier radicalisé. Cependant, ces geants chinois, du pouvoir d'Etat, de moyens considérables qui permettent de dire dans leur vaste pays bien des choses sans avoir à y discuter avec d'autres car tout moyen de s'exprimer leur est dénié. on peut pendant un certain temps accumuler de telles contradictions de manière empirique sans que cela paraisse soulever des difficultés. Mais la pensée critique se développe partout et il n'est aucune muraille de Chine pour l'arrêter. Les dirigeants chinois ne pourront impunément à la fois soutenir des points de vue favorables à la progression de la révolution et des points de vue visant à prolonger certains aspects hérités de leur formation stalinienne. chiffres bruts exagèrent quelque peu l'ampleur de la poussée à droite. En Wallonie, où il y avait pratiquement partout des listes à gauche du P.S. pour lesquelles les ouvriers pouvaient voter avec des chances raisonnables de « voter utile », plus de 50% des voix perdues par le P.S. se sont portées vers la gauche. A Anvers, la seule ville flamande où il y avait une situation analogue, plus de 70% des voix perdues par la socialdémocratie vont à gauche (à Liège, le pourcentage est 65 %). Mais dans le reste de la Flandre, il n'y avait pas une véritable alternative pour les travailleurs. Le P.C. y est extrêmement faible, n'obtenant que 1 ou 2% et souvent même moins de 1% des votes. Il n'y avait pas de liste socialiste de gauche. Ceci a eu pour effet que plus de 85% des voix perdues par le P.S. sont allées vers la droite, ce qui modifie profondément la moyenne nationale. Le fond du problème, c'est que les électeurs socialistes abandonnant la social-démocratie ont vote à gauche, partout où ils avaient une possibilité de le faire efficacement.
Les listes à gauche du P.S.B. ont doublé leur force électorale. En 1961, le P.C. avait obtenu 160.000 voix. Maintenant, l'ensemble de ces listes obtient près de 330.000 voix. Ce fait prouve sans conteste qu'il existe un courant de radicalisation incontestable au sein des masses laborieuses, même s'il ne s'agit encore que
BELGIQUE
BELGIQUE parlementaires d'un courant minoritaire (pour l'ensemble des électeurs, le pourcentage des voix obtenu par l'extrême-gauche passe de 3 à
6%). Cependant, la représentation parlementaire de l'extrême-gauche n'augmente pas exactement dans les mêmes proportions.
Le parti socialiste de gauche, qui .a été fondé quelques mois avant les élections, était placé devant des difficultés insurmontables pour effectuer une participation efficace à la campagne électorale. Il a essayé de résoudre ces difficultés en formant partout un cartel électoral avec le P.C. khrouchtchévien
(après avoir appelé le P.C. pro-chinois à participer à ce cartel, mais ce parti refusa net), sauf dans les arrondissements de Liège et de Verviers. Dans ces deux districts il a obtenu 24.000 voix contre 55.000 pour le P.C. (qui en avait
40.000 en 1961). Il est assez difficile d'estimer le nombre de voix obtenues par les socialistes de gauche dans le reste du pays en raison du cartel. Le seul point de référence est celui des élections de
1961 ; mais à ce moment, le P.C. n'avait pas encore été divisé entre « khrouchtchéviens » et « pro-chinois». On peut considérer que toutes les voix obtenues en 1965 par le P.C. pro-chinois, sont d'anciennes voix communistes de 1961. On peut, par ailleurs, supposer que même sans cartel avec les socialistes de gauche, le P.C. aurait gagné des voix à ces élections, mais dans une mesure variable de région à région. On arrive à la conclusion que les socialistes de gauche ont vraisemblablement remporté environ 60.000 voix (dont 24.000 à Liège, 13.000 à Bruxelles, 12.000 à Namur, 7.000 dans le Hainaut). Le P.C. pro-chinois a remporté 24.000 voix pour l'ensemble du pays; le «Front Wallon » également 24.000 voix ; la liste Camille Huysmans, à Anvers, 16.000 voix. Le P.C. khrouchtchévien a donc reçu lui-même un peu moins de 200.000 voix, soit un progrès de 25 % par rapport aux élections de 1961.
Il est intéressant d'examiner les « votes de préférence ». L'électeur belge peut voter de deux différentes façons : soit en tête de liste, soit pour un candidat individuel. La majorité des électeurs ouvriers votent en tête de liste. Aux élections pour la Chambre des Députés à Bruxelles, le cartel « Union de la Gauche Socialiste-
Parti Communiste » a obtenu 30.500 voix, dont 23.500 voix en tête de liste et 7.000 voix de préférence. Celles-ci se partagent de manière égale entre les candidats socialistes de gauche et les candidats du
P.C., le premier candidat socialiste de gauche, Pierre. Le Grève, obtenant le chiffre le plus élevé (2.300) et battant de peu l'ancien député communiste Moulin.
Les candidats socialistes de gauche sur les listes de cartel dans d'autres régions totalisent des milliers de voix (tête de liste au Sénat à Nivelles: 1.000 voix; tête de liste au Sénat de Charleroi :
2.000 voix; tête de liste à la Chambre à Namur : 7.000 voix; tête de liste à la
Chambre à Soignies : 1.000 voix, etc.) ce qui démontre en tout cas qu'une fraction importante des voix du cartel est due à des voix socialistes de gauche.
Les socialistes de gauche ont mené leur campagne électorale en général sur une ligne de classe, et leur programme -pratiquement partout indépendant de çelui du P.C. avec lequel ils formaient cartel — fut, de loin, le programme le plus à gauche présenté aux électeurs. A Bruxelles, Nivelles, Charleroi, Soignies, Thuin, la campagne fut axée sur les idées « Contre le gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, gouvernement des travailleurs. Nationalisation des charbonnages, du gaz, de l'électricité, de l'industrie du pétrole, des banques, des compagnies d'assurances, des holdings et de toutes les sociétés de crédit. Contrôle ouvrier. Quittons l'O.T.A.N., Appui complet à la lutte d'émancipation des peuples coloniaux. Hors du Vietnam et de Saint-Domingue, les troupes américaines. Service National de Santé, etc. » Dans les publications électorales communes du P.C. et des socialistes de gauche, l'opposition des deux lignes du front fut frappante. Ainsi, un journal électoral répandu dans les ménages à Charleroi comportait face à face un appel du P.C. et un appel du Parti Wallon des Travailleurs. Le premier avait pour manchette: «Le Parti Communiste vous pose les questions suivantes ». Le deuxième comportait la manchette que voici : «Le Parti Wallon des Travailleurs appelle les ouvriers à arracher par leur action...». Le programme minimum commun des deux partis fut considérablement radicalisé sous la pression des socialistes de gauche, les com- munistes incluant finalement les formules du gouvernement des travailleurs, du contrôle ouvrier, de la sortie de l'O.T.A.N., et des réformes de structure anti-capitalistes, auxquelles ils avaient résisté pendant des années.
En pleine campagne électorale, la question d'une manifestation contre l'intervention de l'impérialisme américain au Vietnam fut posée. Le P.C. khrouchtchévien accepta lidée d'une manifestation commune de toutes les forces de gauche (y compris le P.C. « pro-chinois»), mais voulut des mots d'ordre « souples» comme « Paix au Vietnam » ou « Négociations de paix au Vietnam ». Le P.C. pro-chinois eut en général des mots d'ordre plus militants (« Hors du Vietnam, les troupes américaines »), mais opposa un refus sectaire à toute manifestation commune avec le P.C. khrouchtchévien. Les socialistes de gauche défendirent l'idée d'une manifestation unitaire, mais sur des mots d'ordre anti-impérialistes justes. Les prochinois manifestèrent d'abord seuls, le 24 avril ,et ne purent mobiliser que quelque 250 manifestants. Finalement, le 15 mai, la manifestation eut lieu sur la ligne juste imposée par les socialistes de gauche, le P.C. pro-chinois étant obligé de participer lui aussi. Il y eut 1.500 manifestants.
En général, l'apparition d'un nouveau parti à gauche du P.C. krouchtchévien, mais sur une ligne non sectaire, place à la fois les réformistes et les pro-chinois dans une situation embarrassante. Ils se tirent d'embarras en le qualifiant de « trotskyste ». « Voilà où les choses en sont arrivées », écrit Le Peuple, quotidien du P.S., au lendemain de la manifestation de solidarité avec le peuple vietnamien : « les khrouchtchéviens et les pro-chinois manifestent sous la direction des trotskystes». La Voix du Peuple, l'hebdomadaire du P.C. pro-chinois, attaque en première page les khrouchtchéviens pour « avoir dégénéré au point de faire élire un député trotskyste à Bruxelles », mais attaque, quelques pages plus loin, les socialistes de gauche pour avoir « pour des raisons électoralistes formé une alliance avec les khrouchtchéviens avec lesquels ils sont en désaccord ».
Henri VALLIN.