Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 24

La conférence de Moscou du 1er mars

Quatrième Internationale, n° 24 · mars 1965 · p. 8-10 · 1 469 mots

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Plusieurs mois ont passé depuis la chute de Khrouchtchev. Pour les Etats ouvriers d'Europe, pour la plupart des Partis communistes, ce changement signifiait en même temps la nomination de deux nouveaux « dirigeants » du monde communiste, Brejnev et Kossyguine, étant donné la place privilégiée que l'Union soviétique et le P.C. U.S. y occupent. Comment ce changement s'est-il opéré, nul ne le sait encore hors du cercle fort restreint de ceux qui l'ont effectué. Mais où va la nouvelle direction, on le sait encore moins. Le sait-elle elle-même ?

Depuis la chute de Khrouchtchev, à la place de ses propos plus ou moins impulsifs mais fréquents, c'est un silence quasi total. Il a fallu le voyage de Kossyguine et les bombardements américains du Nord-Vietnam pour qu'on s'aperçoive qu'il n'était pas muet. Dans la mesure où il se faisait entendre, il faut cependant reconnaître qu'il a dit fort peu de choses.

Dans cette même période, les Chinois ont été également peu loquaces dans le domaine des rapports sino-soviétiques. Sans aucun doute, l'agressivité de l'impérialisme américain d'une part, le danger de la rupture sur la voie où s'était engagé d'autre part, ont contribué à un certain rapprochement sur le plan des deux grands Etats ouvriers contre l'impérialisme, et une mise en sourdine des divergences sur le plan des partis.

Les chancelleries des Etats capitalistes discutent entre elles les questions de leurs rapports internationaux avec YU.R.S.S. et la Chine. Elles ont leurs propres sources d'information et, en tout cas, elles ont tout de même des possibilités de s'adresser directement aux plus hautes instances. Mais tel n'est pas le lot des membres des partis communistes, telle n'est pas la condition des masses travailleuses travers le monde, à commencer par les masses soviétiques mêmes.

Sur ce point se manifeste comme dans bien d'autres la limite de la « déstalinisation ». A vrai dire, c'est un domaine où la « déstalinisation » s'est à peine manifestée : la fixation de la politique, internationale et nationale, reste l'apanage d'une direction qui n'emploie plus les violences de jadis, qui n'est plus soumise à la volonté d'un seul homme, qui repose sur un noyau où l'on est à la recherche difficile d'un équilibre interne, mais les masses doivent seulement subir et approuver. La « déstalinisation », on ne saurait trop le répéter, c'est une libéralisation du régime, nullement sa démocratisation.

La modification de certains rapports dans la société et la fin du monolithisme dans les partis, sont des réalités qu'il serait dangereux de nier sous peine de com- mettre de grossières erreurs politiques; encore faut-il ne pas surestimer les résultats des processus post-staliniens aussi longtemps que la bureaucratie ne sera pas confrontée par des actions des masses. Le rapprochement des Etats soviétique et chinois face aux agressions yankee au Vietnam serait louable, confirmant que l'impérialisme ne pourra par la force dissocier les Etats ouvriers, au contraire. Mais, sur le plan des partis, le silence sur les problèmes qui sont actuellement les plus fondamentaux pour la stratégie du mouvement ouvrier est bien plus néfaste que les polémiques des années passées, en dépit de leurs outrances, déformations et grossièretés. Car les divergences n'ont pas disparu, les problèmes subsistent et ne peuvent trouver de réponses dans les manœuvres et les combinaisons échafaudées par des bureaucrates.

L'exemple peut-être le plus typique de la situation présente du mouvement est fourni par ce qui est advenu de la conférence internationale muniste officiel des partis préconisée il y a un an environ dans le rapport Souslov pour trouver une issue au conflit sino-soviétique. Rappelons qu'une telle conférence devait être précédée d'une pré-conférence. En juillet dernier, la direction Khrouchtchev en avait fixe la date au 15 décembre et invité 25 partis communistes à se joindre au P.C.U.S. pour élaborer un texte qui, dans les conditions du moment, ne pouvait être qu'une condamnation des Chinois. La direction Brejnev-Kossyguine commença par renvoyer la date de la pré-conférence au ler mars 1965. A la place du tintamarre qui accompagna la convecation régna le plus grand silence officiel jusqu'au moment où cette pré-conférence s'ouvrit C'est tout au plus de façon officieuse que l'on sut d'abord que ‚sur les 25 partis qui étaient convoqués, une demi douzaine seraient absents (en plus des partis qui sont alignés sur le PC chinois, le PC roumain s'est abstenu d'y participer), ensuite que plusieurs partis présents se refuseraient à convoquer une conférence à laquelle le PC chinois reste opposé. Parmi ces partis s'en trouvent d'importants comme le PC italien, le plus fort PC dans les pays capitalistes européens, le parti polonais dont le

June place de premier rang dans l'appareil communiste officiel; les Cubains ont aussi une position indépendante, si l'on se souvient que, dirigeant Gomulka occupe récemment, à l'Assemblée des Nations Unies ils furent seuls avec la Roumanie, voter la proposition albanaise de recourir au vote, contre l'accord en sens contraire entre l'Union soviétique et les Etats-Unis.

Tout compte fait, le P.C.U.S. ne pouvait être suivi dans cet aréopage des appareils des partis que par à peine la moitié des partis convoqués. On comprend le silence qui est observé dans ces conditions : la préconférence a été maintenue au ler mars pour sauver la face du P.C.C.S. mais son objet est devenu tout différent, il ne s'agit plus que d'un échange de vues dont il ne sortit aucune décision. Les Chinois rompirent le silence au jour de l'ouverture de la conférence pour donner aux soviétiques un avertissement qu'ils pourraient jeter feu et flamme comme du temps de Khrouchtchev. C'est aussi un avertissement pour leur dire d'être plus fermes contre la pression américaine au Vietnam. De toute façon, le ler mars enregistre un des plus rudes coups subis par l'autobureaucratie soviétique: des partis dénient ouvertement cette autorité, d'autres viennent à la conférence pour discuter et non pour approuver, le P.C.U.S. pourrait à peine obtenir une majorité de la part des directions. Même si les nouveaus et provisoires dirigeants soviétiques exprimaient quelque nouvelle ligne politique, il n'y aurait plus que les derniers des suiveurs, tels ceux de la direction du Parti communiste français, pour les approuver sans réserve, et encore qui sait pour combien vide: une conférence internationale serait utile, une conférence préparatoire serait de temps, La résolution adoptée par la conférence du ler mars est remarquable par le serait également utile, en vue de rétablir l'unité; et en attendant il faut procéder à des rencontres entre directions de partis! Comme « l'unité » à la manière bureaucratique est désormais définitivement révolue, la perspective du mouvement communiste offi. ciel est de n'avoir même plus l'apparence d'une forme internationale, à la manière social-démocrate. A toutes les questions qui se posent dans les partis communistes viendra s'ajouter la question des questions : celle d'une nouvelle Internationale communiste. Auprès de certains, Khrouchtchev faisait illusion par sa façonde; à présent la machine bureaucratique apparaît telle qu'elle est vraiment : vide théorique, praticisme politique toui à fait empirique. Elle fonctionne par l'inertie acquise, sans capacités réelles de répondre aux problèmes gigantesques que posent le développement des Etats ouvriers, la marche de la révolution coloniale, le mouvement ouvrier et les rapports avec le monde capitaliste.

Dans cette crise, les difficultés réelles proviennent essentiellement de l'impossibilité de maintenir le statu quo, c'est-à-dire des conditions favorables au maintien de la bureaucratie soviétique face aux changements dans les mouvements des masses d'une part et du monde capitaliste d'autre part.

Les manifestations antibureaucratiques et politiquement confuses, faibles tant en Union soviétique que dans les Etats ouvriers et les partis communistes. Un tel état de choses est dans une grande mesure le produit inévitable des décennies de stalinisme, avec toute la dégénérescence théorique et politique qu'elles ont comportée. Néanmoins, un des points les plus positifs de la période présente, c'est la recherche dans les jeunes générations, contre les directions traditionnelles, d'un programme qui soit autre chose que les médiocres réformes détendues par les usurpateurs d'octobre. Pas seulement les jeunes des pays sous-développés qui aspirent à transformer révolutionnairement les conditions de ces pays, mais aussi une avant-garde de jeunes des Etats ouvriers qui veulent respirer autre chose que l'air confiné dans lequel ils sont plongés et de jeunes des pays capitalistes qui ne sont pas dupes du « welfare state » dans lequel ils vivent.

Ce ne sont là que les premiers détachements qui se tournent vers ceux qui ont défendu, dans les plus adverses circonstances, le marxisme révolutionnaire. Le niveau atteint par la crise internationale du stalinisme ‚tel qu'il apparaît au lendemain de la chute de Khrouchtchev, la décomposition de la direction bureaucratique ouvrent partout des perspectives plus grandes au développement du marxisme révolutionnaire en vue de la construction d'une nouvelle direction internationale. C'est dans ces perspectives que les marxistes révolutionnaires stimulant pour s'attaquer plus audacieusement que jamais — dans et hors les organisations traditionnelles — aux vieilles directions faillies.

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