Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 22

Le conflit sino-soviétique : un bilan intérimaire

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 22 · juillet 1964 · p. 12-29 · 13 565 mots

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L'Internationale Communiste avait été créée afin d'orienter le mouvement ouvrier international vers la révolution socialiste mondiale, inscrite à lordre du jour par l'avènement d'une époque de guerres et de révolutions. Elle n'obtint cependant qu'une seule victoire historique : la consolidation et la défense de la Révolution socialiste d'octobre et de l'Etat soviétique qui en est né. Partout ailleurs, les premières vagues révolutionnaires aboutirent à des échecs. Il en résulta l'isolement du premier Etat ouvrier dans un pays arriéré, ce qui contribua de manière décisive à la dégérérescence bureaucratique de cet Etat. Le processus victorieux de cette dégenérescence impliqua à son tour la destruction du vieux parti bolchévik, la soumission de l'Internationale Communiste à la bureaucratie soviétique et sa transformation en un simple instrument devant servir les manœuvres diplomatiques de la défense bureaucratique de l'URSS.

A partir de 1943, la période de vingt ans de reflux historique de la révolution internationale fit place à une nouvelle vague montante. Celle-ci accumula des succès révolutionnaires en Yougoslavie, en Chine, dans le Nord-Vietnam, à Cuba, en Algérie. Elle fut également alimentée, du moins objectivement, par les succès militaires de l'URSS et la destruetion par la voie bureaucratique du régime capitaliste dans les pays d'Europe orientale. Le développement prodigieux des forces productives au sein même des Etats ouvriers contribua de même, à sa manière, à saper les bases de la dictature bureaucratique.

Historiquement, le conflit sino-soviétique exprime avant tout l'impossibilité de maintenir sur l'ancienne base les rapports entre le mouvement communiste mondial et la bureaucratie soviétique. Il exprime le conflit entre la montée de la révolution mondiale d'une part, le contrôle et la centralisation bureaucratique du mouvement communiste international d'autre part. Dans ce sens, il ne fait que répéter sur une échelle plus vaste le conflit entre la Yougoslavie et Staline, quel que soit l'apparent chassécroisé des protagonistes (les Chinois se revendiquent de Staline et s'attaquent furieusement à la Yougoslavie). S'il y a conflit, et conflit violent, c'est parce que l'hégémonie de la bureaucratie soviétique sur l'ensemble du « camp socialiste » et du « monde communiste » (des partis communistes) a été ouvertement mise en question par le PC chinois, et parce que la bureaucratie soviétique a cherché à maintenir cette hégémonie en utilisant des moyens de pression étatiques (blocus économique, retrait des spécialistes, aide militaire à l'Inde bourgeoise, ete...) contre le « parti rebelle ».

Le conflit se trouve cependant compliqué du fait qu'il ne s'agit pas seulement d'un conflit entre partis, mais que certains de ces partis exercent un pouvoir d'Etat, et qu'ils sont tous (à l'exception du mouvement fidéliste à Cuba) largement bureaucratisés. Il y a done des contradictions réelles entre les intérêts de la révolution mondiale et les intérêts particuliers de la bureaucratie soviétique ; entre les intérêts de la bureaueratie soviétique et les intérêts d'autres bureaucraties ouvrières au pouvoir dans divers pays ; entre les intérêts effectifs de divers Etats ouvriers (1) qui se trouvent combinées dans le conflit sino-soviétique. Cela explique à la fois pourquoi il tend à devenir un conflit universel au

(1) Nous reviendrons sur cet aspect de la question quand nous traiterons des problèmes soulevés par la « division internationale du travail au sein du camp socialiste ».

sein du mouvement communiste mondial, et pourquoi il se présente sous un aspect aussi confus, aucune des parties en présence ne pouvant franchement et ouvertement s'identifier avec les intérêts • du prolétariat international, de la révolution mondiale, sans les subordonner partiellement ou totalement à des intérêts particuliers.

Mais par ailleurs, tous les partis communistes ne sont pas des partis au pouvoir, loin s'en faut ; et tous leurs militants et dirigeants ne sont pas des bureaucrates. Si les disputes d'apparence théologique entre des dirigeants soviétiques et des dirigeants chinois peuvent apparaître comme de simples reflets d'intérêts opposés, elles correspondent également, directement ou de manière déformée, à des débats réels sur des questions que les militants communistes se posent de plus en plus dans de nombreux pays sur la stratégie et la tactique révolutionnaires à notre époque. Là encore, nous nous trouvons devant les conséquences de la désagrégation du monolithisme stalinien, une désagrégation qui n'a pas abouti au remplacement de l'appareil stalinien international par une Internationale révolutionnaire masse réellement démocratique, mais à son eclatement progressif en plusieurs tronçons, axés sur des bureaucraties « nationales » ou sur des mouvements de masse s'émancipant de toute tutelle en se repliant, momentanément, sur une « voie nationale ».

Le conflit sino-soviétique reflète donc à la fois la force du processus révolutionnaire mondial objectif, qui détruit impitoyablement le monolithisme stalinien, et la faiblesse relative de la conscience communiste, du facteur subjectif au sein de ce processus, faiblesse qui fait que des considérations de stratégie ou de tactique révolutionnaire nationale, si ce ne sont des intérêts bureaucratiques particuliers, délimitent les divers camps dans la discussion, sans qu'un des protagonistes lève réellement le drapeau de l'internationalisme prolétarien, qui reflète les intérêts de l'ensemble du prolétariat mondial, de la révolution mondiale, dans la discussion en cours.

Ce drapeau, c'est celui de la IVe Internationale, du léninisme à notre époque. C'est pourquoi la IVe Internationale n'intervient pas dans le conflit sino-soviétique comme force d'appoint d'un des camps en présence, mais intervient avec tout son programme et présente ses solutions propres comme les seules qui permettent une issue du conflit actuel dans le sens d'un renforcement de la révolution internationale, d'un renforcement des forces réellement révolutionnaires et non

NALE 13 de leur morcellement, de leur effritement ou de leur démoralisation. Le fait que Soviétiques et Chinois s'accusent mutuellement d'être « trotskystes », et trouvent des citations dans les documents officiels de la IVe Internationale pour justifier ces accusations, démontre bien l'indépendance de notre position.

Mais celle-ci n'est pas et ne peut pas être une position abstentionniste. Nous ne pouvons pas nous contenter de renvoyer dos à dos deux bureaucraties, en espérant que la colère de Dieu foudroiera un jour toutes les deux. Nous intervenons activement dans une lutte qui divise profondément le mouvement ouvrier international, qui engage, outre des bureaucralies, le sort de révolutions vivantes et d'Etats ouvriers réels. Les lignes de force de cette intervention ont été dégagées au VII. Congrès Mondial et au Congrès de Réunification de la IV• Internationale (2). Il s'agit maintenant d'examiner les documents et les événements intervenus dans ce conflit au cours des derniers mois.

La centralisation du pouvoir materiel à la fois sur l'Etat soviétique et Sur l'Internationale entre les mains de la même bureaucratie soviétique a rendu possible le passage d'une véritable Internationale communiste à un appareil international au service de cette bureaucratie sans modification formelle des partis et de l'Internationale. L'importance particulière que revêtit la défense l'URSS, aux yeux du mouvement communiste international, à une époque de reflux international de la révolution, facilita objectivement ce processus de transformation. Le monolithisme stalinien se désagrège sous les effets combinés de l'extension internationale de la révolution et des progrès économiques et culturels des Etats ouvriers, apres la dissolution formelle de l'Internationale communiste par Staline et après l'apparition de nombreux Etats ouvriers ayant des bases réelles dans les peuples de leurs pays. De ce fait, la désagrégation du monolithisme s'accompagne d'une décentralisation de la puissance matérielle, qui aboutit à la théorie et à la pratique du « polycentrisme » dans le mouvement communiste international, sans qu'un seul Etat puisse avoir un poids tel qu'il draîne pour longtemps lessentiel des forces communistes mondiales vers lui-même.

(2) Voir notamment la résolution politique et la résolution spéciale « Le conflit sino-soviétique et la situation en URSS et dans les autres Etats ouvriers » (Qua. trième Internationale » n° 19, 3º trimestre 1963.

Nous sommes convaincus qu'il ne s'agit là que d'un détour de l'histoire. Du conflit sino-soviétique et des débats universels qu'il provoque dans le mouvement communiste international se dégagera avec force la nécessité d'une nouvelle Internationale communiste discutant et

LES CAUSES

Puisque de toute manière les protagonistes du conflit sino-soviétique ne sont pas d'authentiques partis révolutionnaires mais, à des degrés divers, des bureaucraties ouvrières, des partis ouvriers profondément bureaucratisés, les différends idéologiques peuvent être considerés comme ayant en dernière analyse un poids moins grand que les différends d'intérêt pour expliquer l'acuité du conflit.

Nous ne contestons nullement que le conflit ait pris également la forme d'un conflit idéologique, ni que ce différend idéologique ait une valeur et une logique propres. Mais en lui-même il ne suffit pas pour expliquer la violence de la polemique publique et les nombreuses mesures d'Etat auxquelles il a abouti. Le secret de cette violence ne peut résider, pour un marxiste, que dans des intérêts matériels opposés, dans un conflit d'intérêts sociaux.

Les derniers documents chinois sont, a ce propos, fort explicites. Prenons notamment la lettre du 29 février du CC du PCC au CC du PCUS, parue dans « Pékin-Information » du 11 mai 1964. Les dirigeants chinois y énumèrent les griefs suivants qui portent tous sur des conflits matériels entre Etats :

réglant démocratiquement les différends entre partis, mais ce, à condition que la discussion se fasse vraiment de manière démocratique, se fasse vraiment sur base d'égalité, et se fasse vraiment entre partis du prolétariat et non pas entre partis gangrénés par la bureaucratie. DU CONFLIT était d'autant plus grave pour la Chine qu'elle traversait à ce moment-là une crise économique d'une violence particulière, marquée par un recul de la production agricole. Ce fut en quelque sorte un « coup de poignard économique dans le dos » d'un Etat ouvrier au seuil de la famine. Ils ajoutent en tout cas : « Vous avez agi entièrement à l'encontre de la morale communiste en profitant des sérieuses calamités naturelles qui frappaient la Chine pour adopter des mesures d'une telle gravité » (ibidem) (3) ;

4° le gouvernement soviétique aurait créé à partir de 1960 de nombreux obstacles au maintien du commerce sinosoviétique à son ancien niveau. On sait que ce commerce était tombé à un niveau très bas (4). Les dirigeants chinois n'accusent pas les dirigeants soviétiques d'avoir manqué de leur offrir une aide désintéressée pendant les années de grandes difficultés économiques en Chine, entre 1959-61 ; cette accusation aurait été justifiée. Mais ils disent en tout cas : « Vous avez insisté pour nous livrer de grandes quantités de marchandises dont nous n'avions pas vraiment besoin ou dont nous n'avions que faire, tout en ne livrant pas, ou en livrant seulement en petite quantité ce dont nous avions grand besoin. Vous vous êtes servi pendant des années du commerce entre nos deux pays comme d'un instrument de pres-

(3) On pourrait ajouter : Vous avez agi entièrement à l'encontre de la morale communiste en n'offrant pas, à cette occasion, une aide spéciale sous forme de dons à la Chine, dépassant de loin votre « aide » combinée à Nehru et à Nasser. Au lieu de cela, Khrouchtchev se vante maintenant (rapport Souslov) d'avoir offert.. un crédit d'un million de tonnes de blé, soit environ 0,6 % des disponibilités chinoises en céréales de l'époque. Après une pareille manifestation éclatante de « solidarité internationale », faut-il s'étonner que la réciproque ne soit pas vraie non plus?

(4) Voir notre article : « Cinq années de bouleversement économique en Chine », dans « Quatrième Internationale » n° 18, mars 1963.

1° le gouvernement violé le statu quo a soviétique ;

2º le gouvernement payer à la Chine (et à l'aide accordée à ces guerre de Corée, et a soviétique aurait la frontière sinosoviétique a fait la Corée du Nord)

pays pendant la même obtenu des intérêts pour les crédits accordés en vue de retarder le remboursement de cette aide ;

3º les spécialistes soviétiques travail. lant en Chine ont été brusquement rappelés en URSS, sans avertissement ou négociation préalable, ce qui a « bouleversé le plan établi pour notre économie nationale et infligé des pertes immenses à l'édification socialiste de la Chine » (Pékin-Information n° 19, du 11 mai 1964, P. 14). Les dirigeants chinois auraient pu ajouter que cet arrêt de travail dans « 250 entreprises et institutions des secteurs de l'économie, de la défense nationale, de la culture, de l'enseignement et de la recherche scientifique »

QUATRIEME sion politique sur la 15) ;

5º le gouvernement « les réactionnaires fournissant des armes

Chine » (ibidem p.

soviétique a aidé indiens » en leur pour combattre les

NALE 15 les autorités chinoises commencèrent « travailler » les spécialistes soviétiques à partir du printemps de 1960, cherchant à les influencer contre le CC du PCUS, ce qui provoqua leur « indignation ». Des trois excuses avancées, la troisième est sans doute celle qui a pesé le plus chez les dirigeants soviétiques. Mais elle ne constitue en rien une excuse valable. du point de vue des intérêts du prolétariat international, d'un comportement qui nuit à l'Etat ouvrier chinois et de ce fait, à la révolution internationale.

Il faut donc conclure qu'en matière de conflits entre Etats - et abstraction faite de la question mineure de la frontière sino-soviétique, sur laquelle les informations nous font défaut — on ne se trouve pas devant un simple « conflit interbureaucratique », mais un conflit où la bureaucratie soviétique est intervenue contrairement aux intérêts de la révolution chinoise et de l'Etat ouvrier chinois. Il est évident que dans ces conflits, les marxistes révolutionnaires ne peuvent être « neutres », mais défendent l'Etat ouvrier chinois contre la tentative de la bureaucratie soviétique de lui imposer une « ligne » conforme à celle de Khrouchtchev, au moyen de pressions économiques et même de fournitures d'armes à la bourgeoisie indienne, au moment où elle est en conflit militaire avec la révolution chinoise.

Reste à savoir quelle est l'origine réelle du conflit au niveau des Etats. Une étude attentive des documents des deux partis en présence, et surtout un examen attentif de la chronologie, confirment que c'est l'attitude différente du gouvernement chinois à l'égard de l'impérialisme qui se trouve à l'origine du conflit sinosoviétique.

Pour le comprendre, il suffit d'examiner la position fondamentalement différente dans laquelle les deux bureaucraties se trouvent à l'égard de l'impérialisme américain.

La RP de Chine n'est ni diplomatiquement reconnue ni admise à l'ONU. En réalité, sa guerre civile n'est pas terminée mais seulement suspendue par un armistice de fait ; une partie du territoire chinois — Formose - est toujours 0ccupée par la contre-révolution et par l'impérialisme. Une flotte américaine y est postée, qui menace en permanence l'Etat ouvrier chinois.

Par contre Khrouchtchev, comme Staline avant lui et plus que Staline, dans la nouvelle situation mondiale née du renversement des rapports de forces mondiaux en faveur de la Révolution, cherche fondamentalement à obtenir un arrangement, un accord global, avec l'impérialisme américain. Il poursuit cette chimère du Camp David à Paris et de Vienfrères chinois du peuple soviétique. II faut d'ailleurs signaler que les dirigeants chinois ont consacré tout un article, signé du comité de rédaction du « Renmin-Ribao », à « La vérité sur la manière dont les dirigeants du PCUS se sont alliés avec l'Inde contre la Chine» (Ier novembre 1963). On y lit notamment : « La position des dirigeants soviétiques sur la question des frontières sino-indiennes est une trahison de l'internationalisme prolétarien et ne peut même pas être appelée neutre. Ensemble avec les impérialistes, ils aident les réactionnaires indiens contre la Chine socialiste et également contre le peuple indien. Ils ont trahi le peuple indien autant que le camp socialiste..».

Il s'agit de cing accusations graves, portant sur le blocus économique, l'aide militaire à un Etat bourgeois en conflit armé avec un Etat ouvrier, l'utilisation du commerce comme moyen de pression politique. A cela, les dirigeants soviétiques n'ont pas grand'chose à opposer ; qu'on lise la lettre du CC du PCUS au CC du PCC du 7 mars 1964, en réponse à la lettre que nous venons de citer largement, ou le rapport Souslov, et on sera fixé à ce propos !

Dans la lettre du 7 mars 1964, les dirigeants soviétiques rappellent qu'après la mort de Staline, ils ont retiré leurs troupes de Port-Arthur et liquidé les compagnies à participation mixte en Chine. C'est exact. Cela veut dire qu'ils ont supprimé les formes les plus scandaleuses de pression politico-militaire du Kremlin sur un autre Etat ouvrier. Mais les accusations chinoises ne portent pas là-dessus. Elles portent sur d'autres formes d'immixtion et de pression qui, si elles sont moins cyniques et violentes que celles de Staline, n'en sont pas moins inadmissibles et condamnables du point de vue des principes du communisme et de l'internationalisme prolétarien. Et à ce propos, les dirigeants soviétiques ne donnent aucune réponse valale.

Il est vrai que Souslov s'efforce de justifier longuement le retrait des spécialistes, en affirmant : 1º que les autorités chinoises, tout en exigeant que ces spécialistes restent en Chine, les placèrent dans des conditions de travail inacceptables ; 2º que les spécialistes soviétiques protestèrent contre les avaries provoquées par la méconnaissance des lois techniques par les Chinois, au cours du « grand bond en avant », et demandèrent d'être rapatriés lorsque leurs protestations ne furent pas écoutées ; 3º que ne à New-York. La moindre petite concession, le moindre petit geste de l'impérialisme dans ce sens, sont immédiatement gonfles par propagande khrouchtchevienne comme « preuve de la détente », « esprit de Camp David », « esprit de détente ». En général, ces illusions, qui désarment et démobilisent la lutte des masses contre les dangers réels de guerre, aboutissent à des désillusions rapides : après « l'esprit de Camp David », ce fut la crise provoquée par l'affaire des U-2 ; après la rencontre de Vienne, la crise d'octobre 1962 dans les Caraibes : après le Traité de Moscou, la crise actuelle dans le sud-est asiatique et dans les Caraibes.

Est-il étonnant que, placée dans la situation spéciale dans laquelle elle se trouve et soumise à une pression beaucoup plus directe de la révolution coloniale, la direction chinoise soit particulièrement sensible au caractère malséant, déplacé, honteux, des bavardages khrouchtchéviens sur « l'amitié soviétoaméricaine »? Est-il étonnant qu'elle ait reproché à Khrouchtchev, dès les conversations du Camp David, d'avoir « oublié » de poser la question de Formose et la question de l'admission de la Chine à TONU? Est-il étonnant qu'elle conclut — comme l'a fait Fidel Castro après elle — que s'il y a une « détente », elle ne s'applique certainement pas à la Chine.

Et que doit-elle penser lorsqu'elle entend les voix des sirènes occidentales sur la « solidarité tondamentale des Européens et des Occidentaux, y compris les Soviétiques, devant la menace jaune », lancée par de Gaulle depuis des années, et accompagnée par des éloges dithyrambiques de la presse capitaliste à l'adresse de Khrouchtchev (voir l'extraordinaire discours de Stevenson à l'occasion du 70c anniversaire de Khrouchtchev) ? Si dans ces conditions, les dirigeants soviétiques, au lieu de désavouer la méfiance par un effort de solidarité exceptionnel, utilisent la pression économique et le blocus pour imposer leur ligne, toutes les données de base du conflit sont en place.

Une question annexe à celle du conflit entre Etats ouvriers est le problème de la coopération économique entre Etats ouvriers, ou comme on le dit maintenant, de la « division internationale du travail au sein du camp socialiste ». Les dirigeants soviétiques ont à plusieurs reprises accusé les dirigeants chinois d'être « nationalistes », « partisans de l'autarcie économique », ete., etc. Evidemment, ceux qui furent les protagonistes de la théorie du socialisme dans un seul pays sont mal venus pour lancer de telles accusations. Par ailleurs, il est incontestable que toute bureaucratie, et done également la burendentes nationales condamnables. Nous manifeste certames y reviendrons plus loin. Mais qu'en est-il dans le domaine précis de cette question économique ?

En vérité, nous nous trouvons ici dedevant un domaine qui a été à peine exploré par la théorie marxiste. Il est bien connu que d'après Marx, les échanges commerciaux sur la base des prix du marché mondial sont des échanges inégaux, impliquant des transferts de valeurs des pays relativement sous-développés (où la productivité sociale du travail est inférieure à la moyenne) vers les pays plus développés (à productivité sociale du travail plus élevée). Le commerce entre Etats ouvriers peut-il être fondé sur les prix du marché mondial ? Si non, quel autre système de référence objectif peut-on utifiser pour les prix? Si oui, n'implique-til pas également un transfert de valeur des Etats ouvriers « pauvres » vers les Etats ouvriers « riches »? Cela n'implique-t-il pas le devoir d'une aide bénévole permanente, pour compenser cette inégalité des échanges? Et toute « division internationale du travail » qui a tendance à clicher des inégalités de développement industriel n'implique-t-elle pas un clichage des inégalités dans l'échange, c'est-à-dire, qu'on le veuille ou non, sur la base de la théorie marxiste de la valeur, une « exploitation » des Etats ouvriers « pauvres » par les Etats ouvriers « riches » ?

Quoi qu'il en soit ‚les Chinois se défendent de prôner l'autarcie. Voici ce qu'écrit à ce propos la lettre du CC du PCC du 29 février 1964 au CC du PCUS :

« Vous nous accusez souvent d'« agir isolément » et prétendez que vous êtes partisans de liens économiques élargis, de la division internationale du travail entre pays socialistes. Mais qu'avez-vous fait en définitive à ce sujet ?

Vous violez l'indépendance et la souveraineté des pays frères et vous vous opposez à leurs efforts pour développer leur économie sur une base indépendante et en fonction de leurs propres besoins et possibilités. Vous rudoyez les pays frères économiquement moins développés, vous vous opposez à leur politique d'industrialisation, vous essayez de les contraindre pour qu'ils restent à jamais des pays agricoles et vous servent de sources de matières premières et de débouchés. Vous rudoyez les pays frères industriellement plus développés et insistez pour qu'ils abandonnent la tabrica. tion de leurs produits traditionnels et deviennent des fabriques annexes de vos industries. De plus, vous avez

• introduit dans les rapports entre pays socialistes la loi de la jungle qui est propre au monde capitaliste. Vous suivez ouvertement l'exemple du

« marché commun » mis en place par des groupes du capital monopoliste.

Tous ces agissements sont des erreurs.

Nous préconisons l'établissement de relations de coopération à type nouveau dans les domaines économique, scientifique, technique, culturel, relations basées sur l'égalité réelle et lavantage mutuel entre la Chine et l'Union Soviétique, et entre tous les pays socialistes.

Nous estimons qu'il est nécessaire de transformer l'actuel Conseil d'entraide économique des pays socialistes conformément au principe de l'internationalisme prolétarien, afin que cette organisation, contrôlée exclusivement par le PCUS, devienne une organisation basée sur l'égalité

Dans ce domaine, les dernières publications chinoises (« Les apologistes du néo-colonialisme », « Les plus grands seissionnistes de tous les temps », « La révolution prolétarienne et le révisionnisme de Khrouchtchev ») et soviétiques (« Le rapport Souslov » paru dans la Pravda du 3 avril 1964) n'ajoutent pas grand chose à ce qu'on savait déjà des divergences idéologiques, et des changements de position intervenus depuis le début du conflit.

Les Chinois continuent à concentrer leurs attaques :

1º sur l'affirmation que la ligne stratégique fondamentale pour empêcher la guerre, c'est la révolution, et non la « coexistence pacifique » (coexistence qu'ils ne rejettent pas, par ailleurs, comme règle du comportement entre Etats de nature sociale différente, mais qui, en ellemême, est selon eux à la longue incapable d'empêcher l'impérialisme de déclencher la guerre) ;

2º sur la thèse qu'à l'étape actuelle, c'est la révolution coloniale, et non pas « la compétition entre le camp socialiste et le camp capitaliste » — le renforcement des Etats ouvriers - qui constitue le secteur principal de la révolution mondiale (5) ;

3º contre la thèse des «-voies pacifiques vers le socialisme », tant dans les pays impérialistes que dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ;

4º sur la nécessité d'orienter la lutte réel et l'avantage les pays frères pourront adhérer

(ibidem p. 15 - mutuel, à laquelle du camp socialiste en toute liberté » nous soulignons).

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ni les dénonciations du même genre faites jadis par la Yougoslavie (que personne n'accusera d'être pro-chinoise), ni les conflits que la RP de Roumanie a actuellement avec l'URSS à ce propos, ni les querelles au sein du COMECON, sur le calcul des prix, ni les querelles sur les avantages relatifs du système multilatéral et du système biou trilatéral dans la coopération économique, ne contredisent ces accusations chinoises, auxquelles les dirigeants du Kremlin ne répondent qu'avec la fade exelamation : « Calomnies anti-sovietiques...» Hélas, trop de « calomnies anti-soviétiques » se sont avérées des faits irrécusables pour qu'on puisse rejeter à la légère les accusations chinoises en la matière. des peuples coloniaux vers la lutte armée et plus exactement la guerre de guerilla ;

5º sur le devoir de solidarité à l'égard de cette lutte, pour les PC des pays métropolitains et des Etats ouvriers, devoir qui a été à de nombreuses reprises violé.

Sur toutes ces questions, comme l'a affirmé le document adopté par le Congrès Mondial de Réunification, les thèses chinoises sont incontestablement plus proches de celles du marxisme-léninisme, plus justes que les thèses traditionnelles de Staline et de Khrouchtchev.

Sur la question de la guerre, il est indéniable que Mao Tse-toung avait utilisé dans le passé des formules erronées qui auraient pu laisser supposer une sousestimation du danger qu'une guerre nucléaire mondiale constituerait pour le genre humain. Il est clair que les Chinois se sont corrigés depuis longtemps à ce sujet, et répéter, comme le fait la Lettre Ouverte du CC du PCUS du 14 juillet 1963, que les Chinois « n'ont pas de serupules pour réaliser la révolution mondiale à travers une guerre nucléaire mondiale, qui causerait des centaines de millions de morts », cela constitue aujour-

(5) Il est significatif que le rapport Souslov s'ouvre sur un chapitre consacré au renforcement du camp socialiste, et que c'est là tout l'axe de ce document. La différence avec les documents chinois est frappante.

LES DIVERGENCES SUR LA STRATEGIE

ET LA TACTIQUE DU MOUVEMENT COMMUNISTE

LES DIVERGENCES SUR LA STRATEGIE

ET LA TACTIQUE DU MOUVEMENT COMMUNISTE d'hui une calomnie pure et simple (6). Pour ne citer qu'un texte chinois parmi d'autres :

« Afin de couvrir les traces de leur erreur, les dirigeants du PCUS n'ont pas hésité d'attaquer la ligne correcte du PCC par des mensonges et des calomnies. Ils prétendent qu'en promouvant des guerres populaires de libération nationale et des guerres civiles révolutionnaires, le PC chinois désire provoquer une guerre mondiale nucléaire.

Voilà un curieux mensonge. Le PC chinois a toujours défendu l'opinion que les pays socialistes devraient appuyer activement les luttes révolutionnaires des peuples, y compris les guerres de libération nationale et les guerres civiles révolutionnaires. Manquer de faire cela serait renoncer à son devoir d'internationalisme prolétarien. En même temps, nous estimons que les peuples et nations opprimés peuvent atteindre leur libération seulement par leur propre lutte révolutionnaire résolue et que personne d'autre ne peut le faire pour eux.

Nous avons toujours maintenu l'avis que les pays socialistes doivent atteindre la supériorité nucléaire et la conserver. Cela seulement peut empêcher les impérialistes de déclencher une guerre nucléaire et aiderait à apporter une interdiction complète d'armes nucléaires.

Nous avons toujours maintenu l'avis que les pays socialistes ne devraient pas utiliser des armes nucléaires pour appuyer des guerres populaires de libération nationale et des guerres civiles révolutionnaires, et qu'ils n'avaient pas besoin de le faire.

Nous defendons toujours l'opinion qu'entre les mains d'un pays socialiste, les armes nucléaires devraient toujours être des armes défensives, pour résister aux menaces nucléaires des impérialistes. Un pays socialiste ne doit absolument pas utiliser les armes nucléaires le premier, ne devrait dans aucune circonstance jouer avec ces armes ou s'engager dans le chantage nucléaire ou le jeu nucléaire.

…En fait, ce n'est pas nous mais les dirigeants du PCUS qui se sont fréquemment vantés qu'ils utilise-

(6) Même les dirigeants, pourtant plutôt khrouchtchéviens, du nouveau parti socialiste italien de gauche, le PSIUP, le reconnaissent. Voir leur « Lettre Ouverte aux Camarades chinois », dans « Mondo Nuovo », 19 avril 1964.

raient des armes nucléaires pour aider la lutte anti-impérialiste de tel ou tel pays ».

(« Deux différentes lignes sur la question de la guerre et de la paix » -

5e Réponse chinoise à la « Lettre Ouverte du PCUS, du 18 novembre 1963).

En pratique d'ailleurs, les divergences sur cette question sont devenues assez réduites, car — du moins en paroles ! — la bureaucratie soviétique ne conteste pas la nécessité de « mobiliser les masses populaires contre les menaces de guerre imperialiste »; et elle affirme comme Mao que si les impérialistes se permettaient néanmoins la folie de déclencher la guerre nucléaire mondiale, c'est l'impérialisme qui périrait et non l'humanité. On peut considérer bien téméraire cet optimisme, mais il est en tout cas commun à Khrouchtchev et à Mao.

L'importance primordiale que les Chinois attachent à la révolution coloniale, à l'étape actuelle de la révolution mondiale, leur a valu l'accusation de racisme ! Accusation monstrueuse et absurde à la fois, car depuis quand les peuples d'Amérique latine par exemple — que les Chinois incluent toujours dans ce secteur primordial - sont-ils tous devenus des peuples de couleur ? Quand Gafourov, délégué soviétique à la conférence afro-asiatique d'Alger, accuse les Chinois « de marcher dans les pas de Gengis Khan (!) et d'Hitler » — cela ne rappel. t-il pas le « hitlérotrotskysme » d'un autre « premier secrétaire du Comité Central du PCUS » ? Quand il n'hésite pas à déclarer devant les journalistes bourgeois français : « Les Français (!) comprennent-ils que les Chinois veulent unir les races jaune et noire contre les Européens, contre les Blanes (!) quels qu'ils soient ? Voient-ils le danger (!)? », Il reprend purement et simplement pire propagande anti-communiste et antichinoise, qui est, elle, de nature véritablement raciste et néo-colonialiste, axee sur le « péril jaune ». C'est évidemment une honte que des bureaucrates qui se disent communistes puissent descendre à un tel niveau de polémique, mais cela nous prouve en tout cas que la polémique contre les adversaires de la bureaucratie soviétique n'a pas encore reçu au Kremlin, les bénéfices de la déstalinisation...

L'inévitabilité de la révolution violente, de la lutte armée, avant tout dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, affirmée avec force par les Chinois, qui invoquent à ce propos les leçons des révolutions chinoise, vietnamienne, cubaine et algérienne, et qui demandent qu'on leur cite un exemple d'une révolution qui ait triomphé par la « voie pacifique », est combattue comme « dogmatique » par les khroachtenéviens. Voici ce que Souslov affirme à ce propos :

« Dans leurs conversations avec des délégations des partis communistes des pays libérés, dans leurs discours et allocutions à des conférences internationales, les représentants chinois ne parlent que de la nécessité de déclencher la lutte armée dans ces pays.

Ainsi le membre du CC du PCC, Liou

Ning-ji a-t-il par exemple affirmé à la session de Stockholm du Conseil Mondial de la Paix que « la voie de la lutte armée est la voie pour atteindre la libération définitive des nations opprimées ».

Les marxistes léninistes ont toujours appuyé les soulèvements armés contre les seigneurs colonialistes et contre les tyrannies, ont appuyé les guerres de libération des peuples opprimés, et continuent à agir aînsi.

Mais ils se sont toujours opposés à une tactique schématique, qui est basée sur une utilisation dogmatique d'une seule forme de lutte, sans tenir compte des conditions concrètes.

Pareille tactique est d'autant plus néfaste dans la , situation présente, que dans de nombreux (!) pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. des gouvernements nationaux (!) sont venus au pouvoir, qui poursuivent une politique anti-impérialiste (!) Lorsqu'on pose dans une telle situation le mot d'ordre de la lutte armée en tant que solution universelle, on crée doublement des dommages, on désoriente les forces de libération nationale et on les retient (!) de combattre l'impérialisme. N'est-il pas insensé de dire que la tâche de l'insurrection armée est placée devant les travailleurs d'Algérie, du Ghana, du Mali et de quelques autres pays? Pareil objectif aboutit en définitive à appuyer les réactionnaires, qui désirent renverser les gouvernements existants dans ces pays. Et la tentative de réaliser cet objectif ne créerait rien que du dommage dans des pays comme l'Indonésie ou Ceylan » (Pravda, 3 avril 1964).

Il s'agit évidemment ici d'une contusion et d'une falsification grossières. Passons sur les « marxistes-léninistes » (d'école stalinienne ou khrouchtchévienne) qui ont « toujours » appuyé les soulèvements armés contre le colonialisme et la tyrannie ; les combattants du FLN d'Algérie et du Mouvement du 26 juillet cubains pourraient en dire quelque chose (7), sans même parler de notre camarade péruvien Hugo Blanco, qui fut encore récemment accusé dans la « Nouvelle Revue Internationale » d'obédience

NALE 19 khroucatchévienne officielle, d'être un « provocateur », parce qu'il avait commis le crime de vomir détendre par les armes les terres occupées par les paysans péruviens, contre les attaques armées des spadassins au service des propriétaires fonciers (8). Mais les Chinois n'ont évidemment jamais affirmé qu'il faut déclencher une insurrection armée en Algérie ; ils considèrent à juste titre que la tâche de « libération détinitive » du peuple algérien de l'impérialisme a été, pour l'essentiel, réalisée par la lutte armée contre l'impérialisme et ses agents, et qu'elle peut, pour le reste, être achevée par la mobilisation des masses par l'actuel gouvernement.

La question posée par les Chinois concerne les pays qui sont, soit des pays

(7) « El Moudjahid » du 9 mai 1964, rappelle opportunément l'attitude contrerévolutionnaire du PCF et du PC algérien devant l'insurrection algérienne de Sétif, le 8 mai 1945. Parlant de la manière dont la presse algérienne rapporta à l'époque les événements, l'hebdomadaire du FLN poursuit : « On trouve, un peu plus loin, le compte-rendu d'une audience accordée à une délégation communiste du PCF et du PCA par le chef de cabinet politique et diplomatique du gouvernement général, M. Aldhy, le jeudi 10 mai. Il y fut notamment question des provocations des agents hitlériens du PPA [parti national algérien, ancêtre du FLN, EG], du PPF [parti fasciste trançais, EG] et d'autres agents camouflés dans les organisations qui se disent démocratiques, au service de l'impérialisme fasciste, agents alliés des seigneurs fascistes de la colonisation et des féodaux musulmans ». Après avoir tenté vainement de faire couler le sang, cette « coalition criminelle n'avait d'autre but que de provoquer la guerre civile ». Ceci étant entendu, la délégation a fait des propositions comme celles-ci : distribution de 7.500 kg de céréales, déblocage des légumes secs, enfin et surtout «le châtiment rapide et impitoyable des traitres vichyssois vendus à l'hitlérisme et à l'impérialisme fasciste... ».

A propos, camarades du PC chinois, ces misérables calomnies contre le début de la révolution du peuple algérien, ne furent-elles pas formulées SOUS STALINE? Pourquoi donc staline ne les a-t-il jamais critiquées ? Ne les a-t-il pas plutôt approuvées, mieux, inspirées? Comment pouvez-vous dès lors attaquer la politique de Khrouchtchev tout en louant celle de Staline, alors que celle-là n'est que la continuation de celle-ci?

(8) « La Nouvelle Revue Internationale », n° 7, 1963, pp. 178-179.

QUAT coloniaux, soit des pays semi-coloniaux gouvernés par les agents directs de l'impérialisme, l'oligarchie, ou les représentants de la bourgeoisie nationale alliés au néo-colonialisme, Et lorsqu'il s'agit de pays gouvernés par la « bourgeoisie nationale », les Chinois parlent bien moins d'une lutte armée contre cette bourgeoisie (ce qu'on pourrait d'ailleurs leur reprocher) que d'une lutte armée pour détruire les positions de l'impérialisme et du néocolonialisme, sans quoi la bourgeoisie na. tionale finira par être renversée par la réaction armée (c'est notamment leur schéma pour le cas du Brésil).

On voudrait savoir quels sont les « nombreux » pays d'Amérique latine où des « gouvernements nationaux » sont au pouvoir, malgré le fait que l'un après l'autre, tous les gouvernements d'Amérique latine s'alignent sur la campagne anti-cubaine de l'impérialisme yankee. On voudrait aussi connaître quelle est la nature de classe de ces mystérieux « gouvernements nationaux ». Quant au caractère « néfaste » d'un peu de lutte armée, au bon moment, pour aboutir au triomphe final de la révolution socialiste en Indonésie et à Ceylan, Souslov nous permettra d'avoir un autre avis que lui.

Il est vrai que les dirigeants chinois ne défendent pas des positions marxistesrévolutionnaires intégrales dans la question de la révolution coloniale. Ils constituent à prôner la thèse des « deux étapes séparées » de cette révolution, d'abord révolution nationale-bourgeoise, ensuite révolution socialiste ». Mais en pratique, cette thèse se distingue de manière favorable de la thèse khrouchtchévienne sur « l'Etat de démocratie nationale ». Car «l'Etat de démocratie nationale ». Car pour les dirigeants communistes chinois, la phase nationale-bourgeoise » de la révolution ne peut triompher que sous la direction du prolétariat (de son parti communiste), appuyé sur ses propres forces armées. Lorsqu'il parlent d'alliance avec la bourgeoisie nationale, ils parlent d'une « alliance toute particulière qui n'a plus rien de commun avec celle qui aboutit à la défaite de la révolution de 1925-27, mais qui se rapproche plutôt du schéma défendu par Mao en 1945-47, le Parti Communiste conservant ses propres forces armées, sous sa propre direction, qui contrôlent un territoire propre. En fait, il s'agit d'une variante de la dualité du pouvoir.

On sait que d'après cette même thèse, les dirigeants du PC chinois affirment encore aujourd'hui qu'en octobre 1949, ce ne fut pas la dictature du prolétariat mais la révolution démocratique-bourgeoise qui triompha en Chine... On comprendra que, malgré nos divergences idéologiques avec les Chinois, nous serions heureux de voir beaucoup de « révolutions démocratiques- bourgeoises » de ce genre triompher dans les années qui viennent.

Le conflit au Laos a permis de comparer clairement la conception différente des khrouchtchéviens et des Chinois en matière d'« alliance » avec la bourgeoisie nationale. Alors que la bureaucratie soviétique inclina plutôt vers une application littérale des accords de Genève, et la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du « prince neutraliste » Souvanna Phouma, le Pathet-Lao refusa d'abandonner un pouce de terrain conquis ou de lâcher ne fûtce qu'une compagnie de soldats, grignota progressivement les positions des réactionnaires et des neutralistes, et lorsque ces derniers se démasquèrent et firent bloc avec la réaction, il poussa à l'occupation de la majeure partie du pays. Nous n'avons pas assez d'informations pour savoir dans quelle mesure cette tactique est ou n'est pas conforme aux aspi. rations des masses laotiennes ; mais sa différence avec la tactique khrouchtchévienne saute aux yeux!

Quant à l'accusation de Souslov selon laquelle les Chinois n'accorderaient aucune importance aux possibilités de développement non-capitaliste des pays coloniaux libérés, l'agence Hsinhua publie le 16 mai 1964 un article de Hoang Tun, rédacteuren-chef du journal vietnamien «Le Peuple », pour la réfuter. La polémique des Chinois vise non pas l'impossibilité d'un developpement non-capitaliste, socialiste, des pays coloniaux libérés, mais l'impossibilité d'arriver à telle fin par la seule voie de « l'aide économique », de la « construction économique », sans parachèvement préalable de la révolution dans ces pays, d'Etats ouvriers, d létariat (9). Et à la thèse chinoise la constitution sans la dictature du proe ce propos également, est évidemment plus proche de la thèse marxiste-révolutionnaire que la thèse khrouchtchévienne.

(9) « La révolution démocratique populaire nationale tend à se développer vers le socialisme. Menée jusqu'au bout, elle créera les conditions favorables du passage au socialisme... A l'heure actuelle, la tâche des peuples d'Asie, d'Afrique, et d'Amérique latine n'est absolument pas celle du développement économique comme le prétendent les révisionnistes. Leur tâche la plus importante est de concentrer leurs forces pour combattre le néo-colonialisme, de mener leur révolution démocratique nationale jusqu'au bout et d'engager leurs pays dans la voie du développement noncapitaliste ».

Comparez ce passage à l'article des khrouchtchéviens al-Hajj et Nassar, qui

L'ALIGNEMENT DES FORCES

AU SEIN DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL

Il suffit d'énumérer les raisons immé-diates de scission qui ont frappé une série de partis communistes de par le monde, pour s'apercevoir du fait que la tendance pro-chinoise constitue, dans tous les cas, la tendance de gauche, et le fait qu'il n'y a eu aucune exception jusqu'ici à cette règle est en tout cas un aspect significatif du conflit sino-soviétique.

En Inde la scission prend son origine dans l'attitude à l'égard du conflit militaire sino-indien : la traction prokhrouchtchévienne de Dange se prononce pour l'union sacrée avec sa propre bourgeoisie, contre l'Etat ouvrier chinois (ce qui est une trahison pire que celle des sociaux-démocrates de 1914): la fraction pro-chinoise de Ranadive est pour le défaitisme révolutionnaire.

Au Brésil, la fraction pro-khrouchtchévienne de Prestes affirme publiquement que la « voie de Fidel Castro n'est pas applicable au Brésil », se prononçant pour la « voie pacifique » et des bloes electoraux pourris avec des politiciens bourgeois (on connait les résultats !) ; la fraction pro-chinoise qui a constitué le Parti Communiste du Brésil est favorable à la voie insurrectionnelle.

Au Pérou une des causes immédiates de la scission sont les élections municipales à Lima : la fraction khrouchtchévienne est pour l'appui au candidat présente effectivement les choses comme si l'évolution vers le socialisme des pays fraichement indépendants est surtout fonction... de l'aide économique soviétique : « Dans les pays récemment libérés du joug colonial, de plus en plus nombreux sont ceux qui se persuadent qu'un développement non-capitaliste permettra seul un progrès économique accéléré. Aujourd'hui qu'il existe un système mondial socialiste de plus en plus puissant, que le mouvement de libération nationale gagne en étendue et en vigueur, les conditions deviennent de plus en plus favorables à une évolution qui, en fin de compte, conduira ces pays au socialisme. Cela dépend dans une très forte mesure des succès économiques remportés par les pays de la communauté socialiste dans la compétition pacifique avec les Etats capitalistes, de l'aide désintéressée et sans cesse accrue apportée par l'Union soviétique et les autres Etats socialistes aux pays qui viennent de se libérer... » (nous soulignons) (F. Nassar et A. alHajj : « Libération nationale et processus révolutionnaire », « Nouvelle Revue Internationale », mars 1964, p. 48).

gouvernemental ; la fraction pro-chinoise est pour l'appui au candidat fidéliste du FLN (qui a constitué un front unique avec le MIR - l'ancienne APRA Rebelde - et le FIR trotskyste dirigé par Hugo Blanco).

En Belgique, la fraction de Jacques Grippa critique l'attitude opportuniste du PC khrouchtchévien durant la grève générale de 1960-61, durant la crise congolaise, à l'égard de la politique étrangère de P.H. Spaak, etc. ; le PC officiel ne défend pas seulement les « voies pacifiques » mais encore les « voies parlementaires » vers le socialisme.

A Ceylan, la fraction pro-chinoise de Sanmugathasan critique l'attitude conciliante de la fraction khrouchtehévienne à l'égard du gouvernement bourgeois de Mme Bandaranaike, et exige un appui plus énergique aux grèves ouvrières.

En Espagne, les trois fractions prochinoises du PC sont en faveur des voies révolutionnaires pour le renversement de Franco, qui doit déboucher sur une révolution socialiste. La fraction khrouchtchévienne est en faveur de la « réconciliation nationale » et du renversement de Franco par « la grève générale pacifique », débouchant sur le rétablissement de la démocratie bourgeoise.

En Australie et en Nouvelle-Zélande, les fractions aux fractions adaptation à abandon de la prolétariat etc.

Evidemment, pro-chinoises reprochent khrouchtchéviennes leur la social-démocratie, leur doctrine de la dictature du scissions sont d'imces portance et de portée très différente, de pays en pays. En général, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, les partis ou fractions pro-chinois représentent des forces importantes par rapport aux forces khrouchtchéviennes ; dans les pays impérialistes (à l'exception du Japon), les forces pro-chinoises constituent des groupement mineurs. Selon qu'ils ont un poids réel dans la société et dans la lutte de classe de leurs pays, ces groupes soit, évoluent vers des positions d'appui critique aux thèses chinoises (ce qui est en général le cas dans les pays coloniaux), soit vers l'adoption en bloc et sans critique de toutes les positions chinoises (ce qui provoque en general une rapide différenciation, les éléments jeunes et sains, attirés par la ligne de gauche, se heurtant aux vieux bureaucrates staliniens).

Néanmoins, il semble probable que les thèses chinoises, ou des thèses fidélistes allant dans le même sens, c'est-à-dire des thèses pro-insurrectionnelles, sont appelées à triompher dans le mouvement communiste des pays coloniaux et semi-coloniaux. Ce triomphe peut s'effectuer de deux façons : soit par le passage sur des positions pro-chinoises de PC entiers, ou de fractions de ces PC qui deviennent majoritaires (ce qui se produit notamment en Indonésie, au Laos, au Sud-Vietnam, en Corée du Sud, probablement à Zanzibar, et ce qui se produira vraisemblablement aussi en Inde) ; soit par un tournant de l'ensemble des PC vers des positions insurrectionnelles, sans prendre partie ouvertement dans le conflit sino-soviétique (ce qui s'est produit au Vénézuela et ce qui est sur le point de se produire dans plusieurs pays d'Amérique centrale). On ne peut évidemment pas exelure l'hypothèse que sous la pression croissante des communistes des pays coloniaux, le Kremlin lui-même ne soit obligé d'effectuer un tournant à gauche sur la question de la révolution coloniale, du moins en paroles et dans les éerits. Pour le moment, cela ne s'est pas encore produit de manière sérieuse, en dehors de quelques vagues affirmations verbales restées sans lendemain ; mais devant la perspective pour lui terrifiante — notamment parce qu'elle lui fait perdre tout l'avantage d'être pour l'impérialisme « l'interlocuteur valable » de la révolution coloniale, ainsi qu'il apparaît déjà clairement dans le cas de la crise du Laos ! — de se voir couper de plus en plus de la révolution en marche dans le monde, pareil tournant n'est pas impossible. On ne peut cependant supputer dès maintenant quelles seraient ses répercussions sur la dynamique du conflit sino-soviétique au sein du mouvement communiste international, aussi longtemps que ce tournant ne s'est pas produit. Entre les Partis Communistes qui continuent à être complètement inféodés au Krem'in, et ceux qui suivent Pékin, s'est constituée depuis six mois une « zone intermédiaire » d'importants Partis Communistes qui, tout en appuyant les theses politiques khrouchtchéviennes pour l'essentiel ou en partie, refusent cependant d'entreprendre des démarches organisationnelles qui solderaient la seission définitive du mouvement communiste international. Parmi ces partis il faut classer avant tout le Parti communiste italien (lui-même de plus en plus divisé en plusieurs tendances, et à la base duquel une partie des thèses pro-chinoises a la sympathie des éléments de gauche), le Parti polonais et le Parti roumain.

Ce que cela signifie, on a pu s'en rendre compte lorsqu'on a appris que le projet de Khrouchtchev de convoquer immediatement une conférence internationale des Partis communistes a été rejeté par les PC de Chine, d'Indonésie, de Corée du Nord, du Nord-Vietnam, du Sud-Vietnam, d'Albanie, d'Italie, de Pologne, du Japon, de Roumanie, de Nouvelle-Zélande, de Grande-Bretagne, par le PURS cubain et même communistes des représentent partis membres et des la

Ligue par yougoslaves.

Ces millions de des dizaines milde lions de sympathisants ; ils consti tuent une partie importante du mouvement communiste international, sur lequel la bureaucratie soviétique a d'ores et déjà perdu partiellement le contrôle (10).

Il n'y a pas une corrélation entre les conceptions en matière de révolution internationale et les conceptions en matière de construction du socialisme. Cela n'est rien de nouveau pour nous. Il y a des années que nous avions souligné la contradiction entre la politique intérieure incontestablement plus anti-bureaucratique, plus à gauche, axée partiellement sur l'auto-gestion économique - malgré toutes ses limitations par l'absence d'une véritable démocratie socialiste sur le plan politique — de la Yougoslavie titiste, et sa politique étrangère ultra-opportuniste, qui, à de nombreuses occasions, de la guerre de Corée à la révolution cubaine, a frisé la trahison. Ce n'est pas au moment où un conflit public a éclaté entre Cuba et la Yougoslavie, par suite de l'effort yougoslave d'inviter à la conférence des pays « non-engagés », le gouvernement du Vénézuela, laquais de l'impérialisme yankee et promoteur d'une agression militaire contre Cuba, que cette contradiction peut être niée par un marxiste-révolutionnaire (11).

Dans des Etats ouvriers, il n'y a de même aucune corrélation mécanique et absolue entre le degré de développement des forces productives, le degré de bureaucratisation, et le degré d'orientation vers la révolution internationale. La dialectique des rapports avec l'impérialisme et de la permanence de la révolution est à ce sujet infiniment plus importante. La Russie soviétique pauvre et exsangue de 1919 fut beaucoup moins bureau-

(10) Le no de juin 1964 du « Kommunist » vient de reconnaitre que seulement 53 sur les 90 partis communistes et ouvriers ont appuyé la proposition soviétique de convoquer immédiatement une conférence des PC pour trancher le différend sino-soviétique.

(11) L'article de la presse cubaine a été reproduit dans « World Outlook » n° du 8 mai 1964.

cratisée que la Russie soviétique, deuxième puissance du globe de 1959 ; la Yougoslavie plus arriérée de 1950 a porté un coup à la toute-puissance de la bureaucratie beaucoup plus tôt que la Tchécoslovaquie ou la RDA, pourtant infiniment plus avancées industriellement et culturellement. C'est dans l'AI gérie arriérée d'aujourd'hui, avec moins

Il n'en reste pas moins vrai qu'au fur et à mesure que le conflit sino-soviétique s'envenime, les Chinois ont donné une importance plus grande à la question de la défense de Staline et de la lutte contre la déstalinisation. Nous avons eu l'occasion, précédemment, de souligner le caractère grossier et hypocrite de quelques-uns de leurs arguments principaux à cet égard (12). Il en va évidemment de même des références à Staline dans leurs derniers documents. Ainsi dans leur y article de réponse à la « Lettre Ouverte » du CC du PCUS, les plus grands scissionnistes de notre temps », ils affirment notamment :

« Ce fut le Parti Communiste de l'Union soviétique et l'Etat soviétique qui, sous la direction de Lénine et de

Staline, a suivi une politique intérieure et extérieure marxiste-léniniste, a réalisé des exploits sans précédent en matière de construction socialiste, a fait la contribution majeure à la vietoire dans la guerre contre le fascisme, et a donné un appui internationaliste aux luttes révolutionnaires du prolétariat et des peuples travailleurs de tone lee antrec nove de tous les autres pays ».

Sur les exploits du PCUS sous Lénine, il n'y a pas de divergences entre nous. Mais quant aux affirmations avancée au sujet de l'époque stalinienne, elles travestissent la vérité historique, et ne peuvent être que le produit de l'ignone peuvent etre que le produit de lignorance ou de la falsification historique délibérée.

Expliquez-nous, camarades chinois, comment Staline a suivi une politique in'érieu. re marxiste-léniniste par la collectivisation forcée de l'agriculture, qui a rejeté l'agriculture soviétique trente ans en arrière, pour qu'à sa mort, en 1952, la produetion de céréales par tête d'habitant, et les disponibilités du pays en bétail par tête d'habitant, étaient plus basses qu'au moment de la révolution d'octobre, trente-cinq ans plus tôt.

Expliquez-nous, camarades chinois, comment Staline a suivi une politique intérieure marxiste-léniniste en retardant de cinq ans, de 1923 à 1927, la demande d'industrialisation accélérée avancée par

NALE 23 d'un demi millions de prolétaires et non pas en URSS. avec un prolétariat de 70 millions, qu'une nouvelle expérience d'auto-gestion a été instaurée. Et c'est à Cuba sous-développée et non dans un pays industrialisé, que le visage internationaliste de la révolution est réapparu pour la première fois depuis Octobre de manière des plus nettes. Opposition de gauche trotskyste, en proclamant la solidarité avec Boukharine, en affirmant : « Nous défendons nous défendrons Boukharine » qui voulut « construire le socialisme à pas de tortue », en s'appuyant sur la paysannerie privée.

Expliquez-nous, camarades chinois, comment Staline a donné un « appui internationaliste aux luttes révolutionnaires » du peuple chinois, en appliquant et en cherchant à vous imposer une ligne politique fausse et pendant la période révolutionnaire 1925-27 (qui contribua de manière décisive à sa défaite temporaire) et pendant la période 1946-49, comme vous l'avez vous-même reconnu ». (13).

Expliquez-nous, camarades chinois, comment Staline a donné un « appui internationaliste aux luttes révolutionnai• res » du peuple espagnol, en lui imposant la ligne contre-révolutionnaire de bloc derrière la « bourgeoisie démocratique », en lui bloquant la route de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat, comme l'admettent eux-mêmes vos amis espagnols du journal « Proletario » et de la revue « Révolution » (14).

lanon " (4).

Expliquez-nous, comment Staline a

(12) Voir notre

Lenin — not back camarades chinois, donné un « appui inarticle « Forward to to Stalin in the fight against Khrushchov », paru dans le n° de « World Outlook » du 22 octobre 1963.

(13) Dans leur article : « Sur la question de Staline ».

(14) Le cas de cette dernière revue est assez curieux. Elle publie des photos de Trotsky. Elle publie une analyse de la guerre civile espagnole qui concorde en tous points (y compris dans la critique du POUM) avec celle de Trotsky et des trotskystes. Elle reconnait que la ligne de Staline durant la guerre civile espagnole fut fausse. Elle reconnait même que Trotsky eut « formellement raison » dans sa polémique contre la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Elle « réussit » néanmoins ce tour de passepasse de donner « globalement » tort à

LA QUESTION DE STALINE ET DE LA DESTALINISATION

LA QUESTION DE STALINE ET DE LA DESTALINISATION ternationaliste aux luttes révolutionnaires » du peuple français et italien en 1944-47, en imposant à son Togliatti la ligne la plus opportuniste, la plus droitière, y compris le bloc avec la réaction monarchiste, en imposant à son agent Thorez le célèbre mot d'ordre « révolutionnaire », « il ne peut y avoir qu'une seule armée, qu'une seule police, qu'un seul Etat », ceux du bourgeois impérialiste de Gaulle, en désarmant les partisans, en empêchant la lutte pour la révolution socialiste? Expliqaez-nous, comment ce grand marxiste-léniniste Staline initia dès 1945, dans sa fameuse lettre aux communistes britanniques, la meme ligne des «voies pacifiques et parlementaires vers le socialisme » que vous critiquez aujourd'hui, à juste titre, lorsqu'elle est avancée par Khrouchtchev ? Comment ce grand « révolutionnaire ininternationaliste » couvrit de toute son autorité les bavardages révisionnistes des PC français et italien sur la « démocratie nouvelle » remplaçant la dictature du prolétariat, basée sur les nationalisations bourgeoises, dont la ligne actuelle dite « des reformes de structure » de Togliatti n'est qu'une réédition fidèle.

Il est manifeste que ce n'est pas de bonne foi que les communistes chinois peuvent à la fois dénoncer la conception de ceux, qui, comme les dirigeants de P'URSS « considèrent en fait la victoire du socialisme dans un pays ou dans quelques pays comme la fin de la révolution socialiste mondiale » (« Les apologistes du néo-colonialisme »), et en même temps célébrer « l'internationalisme » de Staline, alors que tout le monde sait que c'est Staline qui a défendu systémati-quement, contre Trotsky et l'Opposition de Gauche, cette même théorie du socialisme dans un seul pays (15).

Il est done évident que la tentative de réhabiliter Staline et le stalinisme constitue une énorme contradiction dans touTrotsky et raison à Staline en affirmant effrontément que Trotsky défendit une position « défaitiste » sur la construction économique en URSS (« oubliant » qu'il fut l'initiateur de la politique de planification et d'industrialisation), en prétendant que le bilan de 30 ans de mouvement trotskyste est « un bilan de faillite contre-révolutionnaire » et en affirmant que le trotskysme est « liquidé » (?) à Ceylan et en Bolivie. Somme toute, la vieille rengaine stalinienne et calomniatrice, mais sur papier glacé et à un niveau de « raffinement » suffisant pour pouvoir séduire, ne fût-ce qu'un instant, quelques jeunes du Quartier Latin, manquant d'éducation et d'information politiques.

te la campagne chinoise, et qu'il faut à la fois rechercher les origines de cette tentative et le sens de dénouement de cette contradiction.

Les Chinois sont-ils « staliniens »? A cette question, Livio Maitan a déjà donné une réponse initiale (16), et nous ne faisons que reprendre les grandes lignes de son raisonnement.

Evidemment, les dirigeants du PC chinois sont « staliniens » dans le sens qu'ils sont le produit de l'école politique et organisationnelle de Staline, — de même que Khrouchtchev et ses amis et alliés soviétiques et étrangers, de Souslov à Togliatti, de Tito à Thorez. Les dirigeants sont « staliniens » dans le sens que dans leur pays il n'y a pas de démocratie socialiste, — pas plus qu'il n'y en a en URSS - et que dans leur parti il n'y a pas de véritable droits démocratiques pour les membres, — pas plus que pour les membres du PCUS, auxquels on refuse même le droit de connaitre les opinions du « parti-frère » chinois, le fait d'avoir envoyé « plusieurs dizaines de milliers » de brochures avec les documents du PC chinois à des membres du PCUS, « malgré des avertissements répétés », étant considéré par les dirigeants de ce parti comme un « crime particulier » des Chinois.

Mais du moment qu'on quitte le domaine de ces généralités, la situation devient beaucoup plus complexe. Le stalinisme a toujours été considéré par les trotskystes comme l'expression de la dégenérescence bureaucratique de l'Etat ouvrier sous l'effet d'une caste privilégiée. De tout ce point de vue, il nous semble manifeste que la bureaucratie soviétique est aujourd'hui plus privilégiée, plus riche, plus éloignée du peuple, avec une mentalité plus conservatrice

(15) D'ailleurs, les « pro-chinois » sont pris ici en flagrant délit de contradiction. L'article « Les apologistes du néo-colonialisme » explique que Staline a combattu la théorie du socialisme dans un seul pays, avancée par Trotsky ; la revue

Révolution " o c Trotsky avait « abstraitement » raison mais pratiquement tort de s'opposer à la théorie du socialisme dans un seul pays avancée par Staline. Le directeur de « Révolution » serait-il donc un « trotskyste » (ou un khrouchtchévien) camouflé, ou est-ce plutôt à Pékin qu'il faudrait chercher les trotskystes embusqués à la rédaction du « Quotidien du Peuple » et du « Drapeau Rouge » ?

(16) Voir son article sur le conflit sinosoviétique dans le n° 20 de « Quatrième Internationale ».

de parvenus, que la bureaucratie chinoise. Si sans doute la liberté de discussion a gagné plus de terrain en URSS qu'en Chine, surtout dans les domaines non politiques, des éléments d'auto-administration sont davantage présents en Chine, notamment dans les communes, dont l'assemblée générale est l'organe de base de l'Etat, qu'en URSS, où il n'y a encore ni conseils ouvriers élus ni soviets élus démocratiquement, onze ans après les débuts de la « déstalinisation », et où il est en outre question de renforcer de plus en plus les « droits des directeurs ».

La dynamique va-t-elle dans le sens de la démocratie ouvrière en URSS, pour s'éloigner de cette direction en Chine? Il faudrait le démontrer, faits en main, et non seulement à l'aide des citations de Staline ! Incontestablement, la pression du prolétariat contre la bureaucratie est beaucoup plus forte en URSS qu'en Chine, parce que le prolétariat y est également plus nombreux, plus qualifié et plus cultivé. Mais la situation objective du pays, et surtout la politique du gou-

NALE 25 arriéré », mais le produit d'un état arriéré isolé du fait du reflux de la révolution mondiale. Et Trotsky a insisté sur le fait que même l'extension de la révo lution « vers l'Est », c'est-à-dire vers d'autres pays arriérés, briserait les reins a la bureaucratie stalinienne. On voit mal comment elle pourrait renaître dans ces conditions en Chine, en plein essor de la révolution mondiale (18).

Pourquoi dès lors la campagne de ré habilitation de, Staline de la part des Chinois ? Est-ce parce qu'ils sont « vrai-

(18) Il semble que les Chinois reprennent la thèse de Staline sur l'aggravation de la lutte de classe au fur et à mesure que la dictature du prolétariat se consolide. S'il en est ainsi, ils commettent évidemment une grave erreur. Mais il faut dire que l'article de Chao Lin : « Quelque problèmes relatifs à la lutte de classe sous la période de transition » (paru dans le n° 11 du 20 novembre 1963 de la revue « Nouvelle Construction », à usage entièrement interne, et sans une seule citation de Staline), affirme quant à lui, correctement, qu'après l'établissement de la dictature du prolétariat dans un ou plusieurs pays, la lutte de classe se poursuivra, nationalement et internationalement, jusqu'à la disparition des classes à l'échelle mondiale. C'est la première fois que nous voyons un auteur chinois reprendre aussi la deuxième thèse de la théorie de la révolution permanente. Trotsky n'a rien dit d'autre : « La conquête du pouvoir par le prolétariat ne complète pas la révolution, mais l'ouvre seulement. La construction socialiste n'est concevable que sur les fondements de la lutte de classe, sur une échelle nationale et internationale » (« The Permanent Revolution »). De même Chao Lin a entièrement raison quand il rappelle que le prolétariat et la paysannerie sont deux classes différentes, entre lesquelles la lutte de classe sous diverses formes est inévitable, - longtemps après la victoire de la dictature du prolétariat. C'est pourquoi la « théorie » khrouchtchévienne sur « l'Etat du peuple entier » en URSS avant la disparition des classes, est révisionniste et anti-marxiste.

Il n'est pas sérieux de rejeter ces arguments sous prétexte que Chao Lin « vise un but obscur » ou « indigne », par exemple, cherche à « justifier objectivement la terreur stalinienne » (il n'en dit d'ailleurs pas un mot). Pour nous, la théorie marxiste a une valeur en soi, et n'est pas rabaissée à une somme « d'idées objectivement justes » ou « objectivement fausses » selon l'auteur des formules de valeur générale, ou le moment où on les formule.

vernement, ne sont pas le ral de cette pression, mais de cette pression et de de la bureaucratie, de sa f reflet unilatéla résultante la résistance orce et de sa richesse relative, — du moins aussi longtemps qu'elle n'a pas été renversée par la révolution politique. Et de ce point de vue, la force, la richesse et la dégenérescence de la bureaucratie soviétique sont beaucoup plus grandes que celles de la bureaucratie chinoise, qui ne connaît pas dans le pays la terrible tension provoquée par la collectivisation forcée et l'abattage massive du bétail des années 1930 (17).

Le fond du problème est ailleurs. Les deux grandes forces sociales qui sont sous-jacentes au conflit sino-soviétique sont le prolétariat des Etats ouvriers d'une part, les peuples coloniaux de l'autre. Jusqu'ici, la bureaucratie soviétique a surtout cédé à la pression du premier, la bureaucratie chinoise à la pression des seconds. Pour qu'une véritable conso. lidation conservatrice du pouvoir de la bureaucratie puisse se produire en Chine, dans le sens d'une séparation de plus en plus large avec les masses laborieuses du pays et de l'étranger, il faudrait que cette bureaucratie cesse de subir les effets des vagues montantes de la révolution coloniale, de la révolution mondiale. Car, ne l'oublions pas, pour Trotsky, pour le marxisme révolutionnaire, le stalinisme n'est pas le produit mécanique de « l'état

(17) Cfr Isaac Deutscher : « Maoism, - its origins, background and outlook » pp. 30-31 in: « The Socialist Register 1964 », Merlin Press, London.

ment » staliniens Comment expliquer alors - les khrouchtchéviens le rappellent, non sans à propos! - que Mao Isé-toung commença par applaudir a la déstalinisation ? Qu'il donna en fait une analyse plus avancée, plus marxiste que celle de Khrouchtehev, des causes des erreurs et des crimes de Staline? Est-ce parce que l'expérience des « cent fleurs », intervenue après le XX* Congrès et après cette première approbation de la « déstalinisation », convainquit Mao que la déstalinisation était trop dangereuse pour la bureaucratie chinoise? Mais alors comment expliquer qu'il n'y ait point de culte de Staline en Chine, que la presse chinoise ne se réfère presque jamais à Staline, que les articles théoriques des revues chinoises ne citent presque jamais Staline, et que toute la campagne de citations de Staline et de réhabilitation de Staline semble exclusivement destinée à la consommation étrangère, ne se retrouve que dans les réponses à la « Lettre Ouverte » du CC du PCUS et dans la littérature destinée aux « partis-frères » ?

Nous restons convaincus que la campagne pour Staline des Chinois est avant non principal de son évolution, dans laquelle elle introduit néanmoins un facteur contradictoire (réflétant en dernière analyse la nature bureaucratique de la direction chinoise).

Si cette analyse est correcte, nous verrons les Chinois obligés, par la logique de leur position, de dénoncer de plus en plus le « socialisme dans un seul pays », « les voies pacifiques » et le « bloc avec la bourgeoisie nationale » (sous la direction de fait de celle-ci) ; nous les verrons obligés de défendre dans les faits de plus en plus la ligne de la « révolution ininterrompue », d'appuyer les partis communistes de gauche « prochinois », même dans les cas où ils ne les contrôlent pas entièrement (Inde, Vénézuela, Cuba et en général le « fidélisme » en Amérique latine), d'accepter le front unique de fait entre ces partis et même des trotskystes à Ceylan, en Bolivie, au Pérou, en Argentine, au Chili et ailleurs ; d'exercer une pression sur le PC indonésien pour qu'il radicalise sa ligne politique et commence à lutter sérieusement pour le pouvoir ; d'appuyer des révolutionnaires anti-impérialistes dans la zone d'influence française en Afrique, Afrionel malgré maloré le rapprochement le rapprochement diplomatique avec de Gaulle. Dans ce cas, les effets pratiques du « stalinisme » chinois, du moins en ce qui concerne la ramolation mondiale révolution mondiale, auront tendance a auront tendance a diminuer et non à augmenter, le reste étant question de la force autonome du mouvement des masses et du mouvement révolutionnaire de chaque pays.

Par contre si notre analyse est incorrecte, si c'est le « stalinisme » des Chinois qui est leur « force motrice » primordiale et que la pression qu'ils subissent de la part de la révolution n'est qu'un facteur secondaire (en fait un « prétexte idéologique » plus qu'autre chose), alors nous verrons au contraire le PC chinois arrêter tout appui à des mouvements révolutionnaires contre des « impérialismes de la zone intermédiaire » et même pousser les PC prochinois de ces pays à suivre une politique opportuniste droitière à l'égard de leur propre bourgeoisie (19) ; nous verrons le PC chinois chercher à se soumettre de manière servile tous les PC de gauche pro-chinois, en voie de naître, et rompre brutalement avec tout PC qui ne les suit pas à 100 % ; nous les verrons refuser tout unité d'action avec les trotskystes, même

(19) L'attitude opportuniste du PC japonais durant les grèves de printemps

1964 fut un indice dans ce sens ; l'attitude du PC indonésien semble plutôt refléter une évolution en sens inverse.

tout à but tactique tout à faire le bloc, nois, des nostalgique le PCUS, les partis qu'elle sert avant autour du PC chide Staline dans

S communistes des

«démocraties populaires » et les partis communistes en général; et qu'elle se trouve tout au plus facilitée par le fait que Mao, en défendant l'autorité de Staline, delend aussi le principe géneral de l'autorité, y compris donc la sienne, en Chine et dans le PC chinois, et que la bureaucratie chinoise craint les effets par trop explosits d'une « désta'nisation » poussée vers son ultime logique. Cela n'est évidemment ni une excuse ni une justification pour cette campagne, dont les buts et les effets sont criminels dans les Etats ouvriers, constituent en même temps une monumentale bêtise politique. Mais c'est une explication qui, à notre avis, correspond davantage à la situation prise dans son ensemble.

Toute définition, toute analyse marxiste, est en même temps un pronostic historique. Nous avons défini la étant chinois

PC comme avant tout par sa situation par rapport à l'impérialisme position du déterminée particulière américain, par sa situation internationale spéciale, et par le fait qu'il subit de ce fait, et du fait de sa propre prise du pouvoir révolutionnaire relativement recente, la pression plus forte de la révolution coloniale en général. Nous considérons donc que la campagne de réhabilitation de Staline est l'élément secondaire et lorsque cette unité d'action est indispensable pour tout pas en avant du mouvement des masses (ce qui est certainement le cas à Ceylan, au Pérou et en Bolivie) ; dans ce cas, la contradiction entre la critique chinoise en paroles de la politique khrouchtchévienne et l'imitation de cette politique dans les faits dans de nombreux

Ce qui résulte de la manière la plus nette des derniers documents, tant khrouchtehéviens que chinois, c'est que les deux camps en présence s'accusent mutuellement de « trotskysme » et s'accusent mutuellement d'aider les trotskystes. Mao et Souslov parlent, il est vrai, des « résidus trotskystes », des « misérables restes du trotskysme », moribonds, en agonie, et miraculeusement ressuscités par la brusque « division » qu'ils s'accusent mutuellement d'avoir provoquée dans le camp bureaueratique. Mais il ne s'agit là que d'une clause de style. On ne consacre pas des articles de plus en plus longs, des citations - d'ailleurs véridiques ! — de nos documents dans des articles répandus sur des millions d'exemplaires, à un mouvement « moribond », à des organisations « inexistantes ».

Pourquoi donc Souslov n'accuse-t-il pas Mao d'avoir ressuscité le « blanquisme » ou « l'anarcho-syndicalisme »? Pourquoi Mao n'accuse-t-il pas Khrouchtchev de faire le jeu des boukhariniens, des brandlériens ou des browdériens? Parce que toutes ces tendances épisodiques du mouvement ouvrier ou du mouvement communiste international ont depuis longtemps disparu de la scène politique, alors que le trotskysme est plus vivant que jamais, qu'il est partout présent politiquement, dans le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, et qu'il demontre de manière eclatante sa valeur univer. selle en apparaissant pour la première fois dans plus en plus de pays « neufs », au fur et à mesure que s'y développent également le prolétariat moderne, le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire prolétarien.

L'argumentation est en général d'une faiblesse insigne, sauf peut-être celle du khrouchtchévien Timofeiev, qui, dans le « Kommunist » accuse, non sans raison, les Chinois d'emprunter la théorie trotskyste de la révolution permanente, tout en falsifiant largement cette théorie. Ainsi la huitième réponse du PC chinois à la « Lettre Ouverte » du PC soviétique, « La Révolution prolétarienne et le révisionnisme de Khrouchtchev », est-elle en général un excellent document, sans doute le meilleur élaboré jusqu'à ce jour par

NALE 27 pays éclatera aux yeux de tous ; dans ce cas, les Chinois seront condamnés à perdre progressivement toute influence au sein de la révolution coloniale, et il sera manifeste que l'influence stalinienne bureaucratique, contre-révolutionnaire, prédominante, aura eu le dessus sur les velléités « centristes de gauche » initiales. les Chinois, dont les marxistes-révolulionnaires pourraient approuver les 9/10c de l'argumentation.. ne fût-ce que parce qu'ils ont dit tout cela eux-mêmes, mieux, et plus tôt (20). Mais comme le disait Lénine, « une cuillerée de goudron peut avilir tout un tonneau de miel ». La cuillerée de goudron au milieu de l'excellent document, c'est le passage que voici :

« Les dirigeants du PCUS ont voulu imposer l'étiquette du "trotskysme" au

PCC. Il n'est rien de plus absurde. En fait, c'est Khrouchtchev et nul autre qui a hérité de Trotsky et qui se tient aux côtés des trotskystes d'aujourd hui.

Le trotskysme se manifeste différemment selon les questions et porte souvent le masque du « gauchisme extrême ». Mais son essence, c'est l'opposition (!) à la révolution, le rejet de la révolution.

Par le combat contre la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat, qui sont le problème fondamental, le trotskysme s'affirme, par son essence, être de la même famille que le révisionnisme de la II° Internationale. C'est pour cela que Staline a atfirmé à plusieurs reprises que le trotskysme est une variété de menchevisme, qu'il est du kautskisme, de la social-démocratie, le détachement d'avantgarde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire.

L'essence du révisionnisme de

Khrouchtchev est également l'opposition à la révolution et le projet de la révolution. C'est pourquoi on ne peut qu'arriver à la conclusion suivante :

le révisionnisme de Khrouchtchev a non seulement la même origine que le kautskisme mais de plus poursuit le même but que le trotskysme, et

(20) Voir une excellente critique des théories néo-réformistes et néo-kautskyiennes sur la démocratie parlementaire ocmme instrument de conquête du pouvoir dans les de l'immédiat

Livio Maitan munista del tore, Milano.

conditions « particulières » après-guerre en Italie dans

: « Teoria i Politica comdopoguerra », Schwarz edi-

LE SPECTRE DU TROTSKYSME

LE SPECTRE DU TROTSKYSME

QUATI

Khrouchtchev ferait donc bien mieux de garder l'étiquette du « trotskysme » pour lui ».

La logique de ce raisonnement est en ellet remarquable. Le trotskysme « combat la révolution prolétarienne » et s'apparente donc au « révisionnisme de la Il° Internationale ». Ils sont tous les deux « le détachement d'avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ». Le khrouchtchevisme, lui, s'apparente au kautskisme et au trotskysme ; il est donc, lui aussi, « un détachement d'avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ». Mais cela n'implique pas seulement que l'Union soviétique est aujourd'hui dirigée par un « détachement d'avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire », que c'est la bourgeoisie internationale qui est au pouvoir en URSS (sans s'en rendre compte, apparemment) ; cela implique aussi que les dirigeants communistes chinois, en conciliateurs révisionnistes in. corrigibles, que Staline aurait depuis long temps envoyés ad patres pour crime de « libéralisme pourri », acceptent de s'as. soir à la même table, acceptent de discuter, proposent même d'arrêter la polémique publique, prônent même la poursuite de la discussion interne « jusqu'à ce qu'on ait atteint l'unanimité » (21)... avee un « détachement d'avant-garde de la « contre-révolution »! La direction du PC chinois serait-elle, par hasard, elle aus si pareil « détachement » ? On le voit, l'excès polémique se retourne manifestement contre eux-même ; à vouloir trop démontrer, les dirigeants chinois s'enfoncent complètement à ce propos.

Faut-il perdre beaucoup de mots pour prouver que l'affirmation selon laquelle « l'essence du trotskysme, c'est l'oppósition à la révolution, le rejet de la révolution, le combat contre la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat », n'est qu'une basse calomnie qui ne résisterait pas à une discussion objective. Comment « l'essence du trotskysme » peut-elle être « le rejet de la révolution », alors que le mérite historique de Trotsky, c'est précisément d'avoir prédit dès 1905 l'inévitabilité de la révolution conduisant à la dictature du prolétariat en Russie ; d'avoir prédit dès 1925 l'inévitabilité de la révolution permanente conduisant à la dictature du prolétariat en Chine? Comment «l'essence du trotskysme » serait-elle le « rejet de la dictature du prolétariat », alors que les trotskystes français, italiens, belges, grecs, ont combattu dès 1944, avee tant

(21) Voir : « Les dirigeants du PCUS sont les plus grands scissionnistes de notre temps ».

CLEME INTERNATIONALE d'efforts et tant de victimes, le révisionnisme stalino khrouchtchévien en ces matières ? Comment « l'essence du trotskysme » serait-elle « le rejet de la révolution », alors que les trotskystes boliviens participent dès 1952 à la révolution bolivienne, alors que les trotskys es américains ont organisé la défense systématique de la révolation cubaine, au cœur même des Etats Unis, alors que les trotskystes français et ceux de nombreux au• tres pays ont joué un rôle de premier plan dans l'aide à la révolution algérienne, aide pour laquelle trois membres du Secrétariat de l'Internationale ont été poursuivis et emprisonnes par [imperialisme ; alors que les trotskystes japonais ont joué le rôle que l'on sait dans les manifestations violentes qui ont empêché le voyage d'Eisenhower au Japon en 1960?

Mais voyons maintenant comment autre camp voit l'influence du trotskysme dans le conflit sino-soviétique. Le 7e chapitre du Rapport Souslov (« La lutte du PCUS pour l'unité du mouvement communiste mondial ») est consacré en grande partie au trotskysme. Il est intitulé : « Du danger des déviations petites-bourgeoises, nationa istes néo-trotskystes ». Nous ne pouvons citer tous les passages consacrés à Trotsky et au trotskysme. Contentons-nous de l'extrait suivant :

« Il est donc tout à fait compréhensif qu'après avoir pris cette voie, les dirigeants chinois soient logiquement tombés si bas, qu'ils empruntent beau• coup de leurs idées et de leurs concep tions bagage idéologique trotskysme, de même qu'ils ont hérité du trotskysme les méthodes de fraction et de scission dans la lutte contre les partis marxistes-léninistes.

Oui, camarades, il faut le dire ouvertement : l'ensemble des conceptions théoriques et politiques des dirigeants du Parti communiste chinois est en beaucoup d'aspects une répétition du trotskysme, qui a été jeté par-dessus bord depuis longtemps par le mouvement revolutionnaire international.

Que représentent en réalité les conceptions des dirigeants chinois sur les problèmes de la guerre et de la paix?

Ce n'est rien d'autre que la répétition du mot d'ordre trotskyste « ni guerre ni paix » sous de nouvelles conditions.

Prenons l'agitation active des dirigeants du CC du PCC contre la compé-

• tition économique avec le capitalisme.

Cette façon de poser le problème estelle neuve? Non, elle n'est qu'une répétition de la vieille thèse de Trotsky sur l'abandon (!) de la construction économique pacifique, sur le passage à la tactique de la « guerre révolutionnaire », à l'« accélération » de la révo- lution mondiale, les armes à la main.

On sait (!) que ce fut là le sens véri.

table de la théorie trotskyste de la révolution permanente. La lutte contre le trotskysme dans cette question fut d'une importance historique. De son issue dépendait le sort du premier pays du socialisme et le sort de tout le mouvement international révolutionnaire...

...Pas moins claire est l'analogie avec le trotskysme de la thèse chinoise sur le danger d'une « dégenérescence bourgeoise » des pays socialistes. En réponse à de telles inventions nous pouvons dire que cela n'est pas nouveau, que notre parti a déjà entendu cela.

C'est la répétition des calomnies trotskystes sur la « dégenérescence » de l'URSS en un « Etat-Thermidor » sous de nouvelles conditions » (Pravda, 3 avril 1964).

Souslov poursuit en lançant un avertissement aux dirigeants chinois : Vous avez pensé que vous pourriez emprunter les idées trotskystes, puisque les trotskystes constituent aujourd'hui « des groupuscules insignifiants ». Detrompez-vous ! ils utiliseront et utilisent déjà votre révolution. Jadis, vous avez compris que le danger des « infiltrations petites-bourgeoises » menaçait votre propre parti ; aujourd'hui, vous semblez l'avoir oublié. Il est temps de vous arrêter, car vous nous menacez et vous vous menacez vous-même avec cette politique.

L'argumentation « théorique » (la prose de Souslov ne mérite en effet que des guillemets !) est misérable : Trotsky a prôné « l'abandon » de la construction économique pacifique (c'est sans doute pourquoi il proposa dès 1923 le cours sur l'industrialisation de l'URSS et les plans quinquennaux) ; les Chinois en font autant (c'est sans doute pour cela que Souslov leur reproche une page plus loin d'avoir voulu accélérer démesurément l'industrialisation de leur pays) ; la révolution permanente, c'est le passage à la « guerre révolutionnaire » (pour le bureaucrate borné et parvenu qui n'a jamais vu une

NALE 29 véritable révolution de sa vie, la lutte des masses prolétariennes ou d'un parti révolutionnaire pour le pouvoir se réduit au... déclenchement de la « guerre révolutionnaire » par l'URSS). Voilà le genre de marxisme-léninisme » qu'on présente aujourd'hui comme nouvel Evangile à des millions de communistes de par le monde, dix ans après la mort de Staline.

Mais derrière les falsifications honteuses, il y a une logique politique qui n'est pas fort éloignée de la vérité. Souslov affirme que la plupart des idées chinoises ; sont de sources trotskystes ; c'est parfaitement exact ! Il affirme que ces idées menacent les positions de la bureaucratie soviétique ; il ne s'y trompe guère. Mais il conclut en avertissant les dirigeants chinois qu'il y a chez eux également une bureaucratie qui risquerait de payer les frais d'un bond en avant de la « révolution permanente » ; ce n'est que la vérité.

Voilà le secret des positions anti-trotskystes des Chinois, et de la contradiction entre leurs positions idéologiques en général progressistes et leur tentative de se raccrocher à Staline. Voilà pourquoi la solution positive de cette contradiction, produite par de nouveaux progrès de la révolution mondiale, de la révolution coloniale, de la révolution politique dans les Etats ouvriers et, il faut l'espérer, de la révolution prolétarienne dans les pays im. périalistes, créera, sur la base du programme trotskyste qui n'est que le marxisme révolutionnaire de notre époque, la force nécessaire pour combiner la lutte pour une ligne révolutionnaire du mouvement ouvrier international avec la lutte pour le triomphe de la démocratie socialiste dans les Etats ouvriers, pour combiner la défense implacable des principes du marxisme révolutionnaire avec le rétablissement d'un bloc uni, sur une base démocratique et égalitaire de tous les Etats ouvriers, avec le rétablissement d'une Internationale révolutionnaire de masse fondée sur le centralisme démocra-. tique. 10 juin 1964.

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