Rarement la situation internationale n'aura été marquée de contradictions aussi vives. D'une part, on ne saurait nier les efforts faits par les « deux Grands » pour parvenir à une certaine « détente » dans cette situation, pour trouver des compromis sur un certain nombre de questions. D'autre part, il existe des zones de tension extrêmement dangereuses, et, loin de disparaître, elles donnent lieu à divers moments à des crises qui comportent de grands risques pour le maintien de la paix.
La recherche d'une détente s'est manifestée, depuis la grave crise les pourparlers à la conférence du désarmement de Genève... Les raisons objectives qui sont à la base de cette recherche sont multiples : dangers immenses impliqués dans une guerre nucléaire, énorme fardeau de la même à titre d'essai. II faut ajouter que, pour ces « grands », la postra danges résultant d'explosions faites session de telles armes par d'autres Etats, même dans d'étroites limites, ajouterait aux inconnues et aux incertitudes de la politique internationale. Mais, en dépit de ces raisons sérieuses, la détente ne connaît pas de progrès sensibles et définitifs. Bien au contraire, le Traité de Moscou n'a apporté aucun changement quant aux stocks nucléaires, s'ils ne se sont accrus, les essais souterrains se poursuivent. La conférence de Genève n'a abouti à aucun résultat concret, tout comme les nombreuses conférences de désarmement que l'histoire diplomatique a connues.
Des zones de tension, on peut dire qu'à peu près aucune n'a disparu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et que de nouvelles sont apparues au cours des dernières années. On dirait qu'il existe à travers le monde comme sur le plan des phénomènes de l'écorce terrestre toute la gamme entre les zones qui sont en sommeil, d'un sommeil qui peut cesser soudainement, comme Berlin et la ligne de division de l'Allemagne, et les zones qui sont en éruption fréquente, comme c'est à présent les cas de Cuba et de plusieurs pays du sud-est asiatique (Vietnam, Laos, Cambodge). Sans omettre des zones qui, à intervalles plus ou moins fréquents donnent lieu à des alarmes: la présence d'Israël au milieu du monde arabe, Chypre... En plus des vieux rapports diplomatiques traditionnels, il existe divers organismes régionaux et les Nations Unies où sont déposées plaintes et demandes reconventionnelles, et où les « solutions » s'avèrent toujours éphémères.
Nous l'avons dit maintes et maintes fois dans les colonnes de cette revue : l'idée d'une stabilisation des rapports internationaux est une illusion, car si puissants que soient les moyens dont disposent les gouvernements des « deux Grands », ils ne sont désormais plus en état d'arrêter les forces libérées par suite de la décomposition du système capitaliste et stimulées par les progrès des Etats ouvriers. (1) La « coexistence pacifique » telle que la conçoivent les dirigeants soviétiques et ceux qui les suivent dans le mouvement ouvrier, suppose que les forces libérées et qui, dans leur dynamisme, mettent en cause le système capitaliste, ne feront que des avances graduelles à commencer dans les régions les moins sensibles pour les capitalistes et que ceux-ci accepteront de mourir d'une belle mort, bien lente, sans réaction violente. Or, non seulement nous ne sommes pas en face d'une perspective aussi idyllique, mais l'impérialisme se refuse à s'incliner devant les faits déjà accomplis.
Envers Cuba, qui est un exemple si impressionnant et si attractif pour toute l'Amérique latine, l'impérialisme américain ne désarme pas, stipendie toutes sortes de gangs réactionnaires — gouvernants et bandes armées — pour tenter de faire échouer la première révolution socialiste victorieuse sur le continent américain.
En Asie du sud-est, dix ans après Dien Bien-Phu, et bien que dans des couches bourgeoises américaines on commence à prendre conscience des véritables données de la situation en cette partie du monde, Washington persiste à mener le combat contre des peuples en mouvement pour leur libération nationale et sociale. Le Congrès vote avec autant de rapidité des millions de dollars pour des crédits militaires supplémentaires qu'il met de lenteur à discuter un projet qui n'accorde que quelques droits élémentaires aux Noirs. On assiste même à ce spectacle légèrement cocasse du puissant dirigeant de la coalition atlantique, prétendu défenseur de la liberté de l'Europe occidentale grâce à ses armements nucléaires, s'adresser à ses protégés pour lui apporter une aide dans son combat au Vietnam, ce qui n'est pas sans susciter une sorte de Schadenfreude dans les cercles dirigeants français qui n'ont pas oublié leurs propres mésaventures de jadis et la politique américaine de l'époque.
(1) La notion de décomposition du capitalisme est actuellement repoussée par nombre de journalistes, sociologues, économistes, ctc. qui se réclament de la « gauche » et ce, en raison de la conjoncture des pays capitalistes économiquement développés. Mais, même en tenant compte de l'exceptionnelle durée de cette période de prospérité, comment faire abstraction de certaines conditions qui l'ont provoquée (comme la course aux armements) et qui ne sont pas un signe de stabilité, et aussi de la révolution coloniale, sans parler des progrès des Etats ouvriers? Il est impossible de juger le capitalisme par les Etats capitalistes en soi, il faut prendre la mesure à l'échelle du globe, et là sans conteste possible le système capitaliste se montre en décomposition profonde.
Précisément cette situation combinant une puissance matérielle gigantesque du capitalisme américain et sa mise en échec politiquement et matériellement par des forces qui, en soi, apparaissent sans commune mesure avec cette puissance, loin de favoriser la « coexistance pacifique » comporte de gigantesques dangers de la part de cet impérialisme, agissant en fonction de ses irtérêts de classe, sans compréhension de la marche de l'histoire, et ainsi enclin à chercher une solutien dans un recours messif et rapide aux forces dont il dispose. Il faut ajouter que, pour les dirigeonts américains, les négociations avec les Soviétiques en vue d'accords visent beaucoup moins une déterte générale que des possibilités d'avoir les mains libres pour intervenir cans telle ou telle partie du monde Les dirigeants chinois ont été extrêmement sensibles à cet aspect des choses, et c'est une des raisons premières de leur conflit avec les dirigeants soviétiques.
Le monde n'est pas placé devant le dilemme: détente ou tensions, il n'y a pas au sein des impérialismes un conflit entre forces de guerre et forces de paix, dont l'issue pourrait être assurée en faveur de la paix par de savantes pressions et appuis du mouvement ouvrier. L'impérialisme fait des efforts de détente sur certains points pour mieux combattre les mouvements révolutionnaires sur d'autres points. L'impérialisme ne sera pas rendu impuissant à l'aide de pétitions et de congrès où, depuis des années, sont répétées les mêmes incantations à la paix et à ses bienfaits. La seule solution réaliste, c'est la politique qui consiste à mobiliser les masses pour porter les coups les plus rudes à l'impérialisme, en premier lieu à l'impérialisme américain.
Il est vrai que la dernière période a été marquée par des tendances centrifuges dans le camp impérialiste. Peut-on utiliser une telle situation pour affaiblir l'impérialisme américain et lui rendre plus difficile ses possibilités d'intervention?
On sait qu'à ce propos, les Chinois ont parlé d'une certaine « zone intermédiaire », soulignant en particulier le cas de la France. On sait aussi qu'à cette occasion, les dirigeants soviétiques ont attaque les Chinois, les accusant d'alliance ou d'association avec certains impérialismes. De la part de Khrouchtchev qui espère réussir avec l'impérialisme américain ce que les Chinois voudraient faire avec des impérialistes de second ordre, cette accusation est sans valeur. Le problème est de savoir utiliser les différends interimpérialistes, non d'en devenir les jouets.
Pour cela, il n'est qu'une seule ligne de conduite: le mouvement ouvrier international et les mouvements des masses colonisés doivent conserver leurs buts propres, se refuser à servir de force d'appoint à telle ou telle combinaison diplomatique, si utile qu'elle puisse être à tel ou tel Etat ouvrier. Rien ne serait plus erroné que de ne pas exploiter à présent les distances que de Gaulle prend par rapport à la politique des Etats-Unis, mais rien ne serait plus erroné également que de ne pas mener la lutte contre le régime gaulliste au nom d'un programme ouvrier. La situation française condense le mieux les possibilités et les périls inclus dans l'intervention à propos des contradictions interimpérialistes. Les partis ouvriers de France se trouvent placés aujourd'hui en porte-à-faux: le parti socialiste ne sait que dénoncer le « nationalisme » de de Gaulle et lui opposer un « européisme » à la remorque des courants réactionnaires, le parti com- muniste à la recherche de « l'unité » avec la social-démocratie sur le programme de celle-ci ne sait que dire de clair, et tous deux laissent à de Gaulle un certain vernis d'indépendance à l'égard des EtatsUnis et de libéralisme auprès du Tiers Monde.
L'un des avantages qui apparaît du conflit sino-soviétique est qu'en présence d'oppositions sérieuses entre équipes dirigeantes des Etats ouvriers, il est désormais plus aisé de lutter, notamment dans les partis communistes, pour donner au mouvement ouvrier dans tous les pays ses buts propres. C'est d'ailleurs ainsi que ce mouvement luttera le plus efficacement pour la défense de ces Etats ouvriers contre le monde impérialiste, et pour aider les masses travailleuses de ces Etats à se libérer de la tutelle bureaucratique.
Les grandes tâches du mouvement ouvrier et des masses coloniales que les marxistes révolutionnaires doivent préconiser avec la plus grande vigueur face aux agressions impérialistes et aux dangers que comportent les tractations diplomatiques de tous ordres, sont plus particulièrement les suivantes: — la défense de la Révolution cubaine, - l'évacuation du sud-est asiatique par toutes les forces des impérialistes, la suppression de toutes les bases militaires étrangères, en Asie, au Moyen-Orient, dans la Méditerranée, dans le Pacifique, en Afrique, et aussi en Europe, la lutte pour la destruction des stocks d'armements nucléaires, en soutenant en premier lieu les mouvements qui combattent dans leur propre pays pour le désarmement nucléaire unilatéral de leur propre bourgeoisie.