La situation politique à la fin de l'année 1963 et au commencement de 1964 est caractérisée soit par des crises et des tournants, soit par l'esquisse de tendances nouvelles et des symptômes dignes d'attention dans plusieurs secteurs de l'échiquier mondial, depuis les répercussions sur la politique américaine de l'assassinat de Kennedy jusqu'à la reconnaissance de la Chine populaire par la France, de la prolongation du conflit sino-soviétique aux développements en Angleterre désormais à la veille d'élections qui pourraient amener la chute du gouvernement conservateur. Mais, c'est encore une fois le secteur des pays coloniaux et semi-coloniaux qui est le théâtre des événements les plus spectaculaires et les plus riches de conséquences aussi bien à courte qu'à longue échéance. Si, dans certains secteurs les contradictions propres de l'impérialisme et du capitalisme en général restent sous-jacentes et, de toute façon, n'y opèrent pas sous une forme socialement et politiquement explosive, dans le monde colonial ces contradictions se concentrent et en arrivent sur une échelle de plus en plus large et à un rythme très serré à un point d'explosion ouverte et directe
En Asie, tandis qu'au Laos, le Pathet Lao conserve désormais le contrôle des positions décisives, au Sud-Vietnam le coup d'Etat tardif contre Diem n'a aucunement servi à redresser, ne fût-ce que dans des proportions minimes, l'équilibre politique du pays ni à opposer une résistance plus sérieuse à la lutte libératrice du Vietcong. Le nouveau coup d'Etat sera tout aussi inopérant. Dans cette région considérée à juste titre comme une région-clef pour le sort de tout le Sud-Est asiatique, le mouvement révolutionnaire armé des paysans ne cesse en fait de progresser, obligeant les impérialistes et leurs fantoches à de nouveaux replis, malgré l'importance du dispositif militaire mis sur pied pendant les dernières années.
En Indonésie, après une période de ralentissement indéniable, le mouvement de masse connait une nouvelle flambée à l'occasion de la violente riposte à l'opération néo-colonialiste qui a culminé dans la création de la Grande-Malaisie. Ce fut une confirmation supplémentaire de la situation précaire du pays, qui, entre autre, souffre d'une situation tendue dans les campagnes - ou la « démocratie nationale » de Sukarno n'a pas entamé la moindre réforme agraire — et d'une inflation de plus en plus dangereuse. Encore faut-il rappeler que la situation pourrait être beaucoup plus avancée et les jours de la très faible bourgeoisie nationale littéralement comptés, si la direction du P.C. alliée à Sukarno ne comprimait le potentiel révolutionnaire des masses au lieu de le valoriser à fond sur la base d'une juste orientation carrément anticapitaliste et socialiste.
En Amérique latine, la faillite lamentable de la Allianza parà el Progreso a été admise pour ainsi dire officiellement : l'opération de l'impérialisme américain n'a pas eu d'effets pratiques substantiels et elle n'a pu dans aucun pays aider à une stabilisation économique et sociale quelconque. Il est vrai qu'en Argentine les classes dirigeantes ont réussi à surmonter le cap dangereux de la crise de décomposition prolongée de l'année 1962 et du commencement de 1963, et que le mouvement ouvrier traverse une phase de recul. Mais la situation économique reste extrêmement précaire, les syndicats maintenant l'essentiel de leur force et opérant comme une opposition au régime, malgré les contradictions et les hésitations de leurs directions péronistes. Au Brésil, Goulart s'est avéré un manœuvrier sans scrupule, capable de miser sur plusieurs tableaux à la fois, et opérant en dernière analyse comme un allié de l'impérialisme américain. La droite continue à exploiter à fond ses citadelles. Toutefois, la situation économique et sociale du pays, constamment bouleversée par l'inflation, loin de s'améliorer, se détériore progressivement, justifiant tout à fait la véritable angoisse qu'éprouvent les impérialistes lorsqu'ils s'interrogent sur ce qui pourra jaillir du volcan brésilien dans les quelques années à venir. Les mouvements de paysans dans le Nord-Est, citadelle de Francisco Juliaio, ne sont évidemment pas de nature à apaiser ces craintes.
Au Venezuela, les partisans de l'impérialisme ont pu se féliciter de la réussite — jusqu'ici — de l'opération de relève de Bétancourt relativement à froid et de l'écho plus limité qu'on ne le prévoyait de l'appel au boycottage électoral de la part du F.A.L.N. Dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire du pays, on discute maintenant de l'appréciation exacte de la situation, de la portée effective de la lutte de guerrilla à l'étape actuelle et de l'orientation de larges couches des petits paysans. De toute façon, il est clair que la victoire de Leoni est loin de pouvoir rassurer les impérialistes sur le sort du Venezuela, qui reste secoué par une crise politique et sociale dont la lutte de guerillas, quelles que soient ses dimensions actuelles, est une manifestation en soi explosive. A Saint-Domingue, le renversement de Bosch marqua un autre échec de la politique kennedienne, soi-disant d'instauration de la « démocratie » en Amérique latine : une nouvelle dictature s'est affirmée dans le pays et, en même temps, l'avant-garde dominicaine est de nouveau passée à des formes de lutte armée contre le pouvoir.
Pour ne pas revenir sur la Bolivie, dont la situation fait objet d'un éditorial distinct dans ce même numéro et sur des pays comme la Colombie, le Nicaragua, le Paraguay, etc., où, comme l'on sait, une lutte armée est en cours à des degrés différents, les pays qui au cours de la dernière période furent plus directement touchés par l'influence de la révolution cubaine, sont le Pérou et Panama.
Au Pérou, le « réformiste » Belaunde n'a pas pu arrêter les luttes des masses, notamment les occupations de terres de la part des paysans; et la popularité du leader marxiste révolutionnaire Hugo Blanco, toujours en prison, est plus grande que jamais. Ce pays reste l'un des foyers principaux de la révolution latino-américaine à cette étape. A Panama, l'impérialisme américain s'est vu directement menacé dans son enclave du canal et, quelles qu'en soient les conséquences à échéance proche, les mouvements des étudiants et des masses populaires panamiens ont sonné le glas d'un autre rempart de la domination coloniale vieux style.
Mais c'est surtout sur le continent africain que la révolution coloniale a connu des développements d'une très grande importance sur trois plans distincts. En Algérie, la poussée vers l'instauration d'un Etat ouvrier et l'adoption de solutions socialistes sur une échelle de plus en plus large se poursuit et s'est même accentuée, malgré des obstacles, des difficultés et des conflits somme toute inévitables. A Zanzibar, au lendemain de l'indépendance, l'échafaudage mis sur pied pour prolonger l'hégémonie d'une couche dominante aussi restreinte que rapace s'est écroulé dans l'espace de quelques jours et a fait place à la victoire d'un mouvement de masse dirigé entre autre par des militants inspirés des expériences les plus avancées de la révolution coloniale et dont les sympathies politiques ne laissent aucun doute. Même si on veut se dispenser d'analogies faciles, il est clair que le mouvement de Zanzibar représente un autre pas en avant exceptionnel de la révolution africaine, qui a toute chance de connaître, même à une échéance rapprochée, de nouveaux développements dans les foyers angolais et sud-africain. Finalement, les conflits qui ont éclaté en Afrique orientale (Tanganyika, Ouganda, Kenya) dont l'origine et la nature ne sont pas tout à fait claires au moment où nous écrivons cette note, démontrent la fragilité de certains régimes sur lesquels l'Angleterre comptait pour ses opérations néo-colonialistes à long terme, d'ailleurs soigneusement préparées. Il n'y a pas de doute que les dirigeants du Tanganyika, de l'Ouganda et même du Kenya, en recourant aux troupes britanniques, sortent affaiblis de l'épreuve, leur prestige étant entamé aux yeux des masses.
Ce qui vient de se passer au cours des derniers mois, en particulier en Afrique, est une confirmation supplémentaire sur une arène nouvelle de la validité de la théorie de la révolution permanente dans ses aspects essentiels. Les peuples coloniaux qui ont secoué et secouent le joug séculaire de l'impérialisme, s'ils veulent vraiment consolider leur victoire et commencer à résoudre les tâches énormes qui sont devant eux, doivent nécessairement développer leur révolution d'une façon ininterrompue, permanente, sans s'arrêter artificiellement à un palier « démocratique national », « démocratique bourgeois », qui dans le cas de l'Afrique s'avère particulièrement irréel. Et, dès qu'ils ont choisi comme l'Algérie, la voie du socialisme, ils doivent aller de l'avant sans répit, en élargissant constamment leurs « incursions » sur le terrain socialiste.
Dans un tel contexte, les marxistes révolutionnaires de la Quatrième Internationale sont bien plus que tout autre courant du mouvement ouvrier international en condition de saisir les tendances essentielles des développements, de comprendre toute la signification et le véritable enjeu des luttes qui déferlent et par conséquent d'apporter à ces luttes une contribution capitale. 29 janvier 1964.