La révolution et la guerre d'Espagne, de P. Broué et E. Temime (1)
Le livre que Pierre Broué et Emile Témime viennent de publier sur la révolution espagnole est une importante contribution à la connaissance des faits de cet ultime et grandiose épisode de la lutte révolutionnaire du prolétariat européen avant la dernière guerre mondiale.
Du point de vue du déroulement historique des faits, aucun ouvrage tant soit peu d'ensemble, donnant une vue générale de la gigantesque lutte du prolétariat espagnol n'avait été écrit. L'ample bibliographie à laquelle se réfèrent les auteurs donne l'importance du travail de recherche historique qu'ils ont accompli. Ce travail servira non seulement aux jeunes qui n'ont pas vécu cette lutte, mais aussi à ceux qui, en ayant été les témoins et même les acteurs, n'en ont pas tous pour autant connu tous les épisodes. C'est dire l'utilité d'un tel ouvrage et l'intérêt qu'il présente.
La révolution espagnole qui termina la série des soulèvements révolutionnaires prolétariens d'entre les deux guerres mondiales est, après la révolution victorieuse du prolétariat et des paysans russes en 1917, la plus grandiose lutte révolutionnaire menée par le prolétariat européen, et sans doute mondial, dans toute cette période.
Néanmoins, elle ne surgit pas en 1936, mais fut préparée par toute une évolution de la situation depuis la chute de Primo de Rivera et celle de la monarchie espagnole en 1931. La première critique que nous adresserons à l'ouvrage de Broué et Témime est d'avoir pratiquement esquivé l'étude de toute cette période préparatoire extrêmement importante, au cours de laquelle les forces sociales qui a'laient se heurter en 1936 se regroupaient et préparaient au travers de diverses expériences (telle l'héroïque commune d'Oviédo en 1934) leur affrontement ultérieur. Dans la première partie du livre, Broué rappelle tel ou tel épisode de cette période au travers de son analyse des différents groupes sociaux et organisations l'Espagne. Il ne donne néanmoins pas une analyse du déroulement des événements politiques et sociaux et des tendances qu'ils révèlaient dans l'évolution des forces en présence, et ceci est fort regrettable.
Pourtant, c'est dès 1931-32, dès le renversement de Primo de Rivera et la chute de la monarchie espagnole, que Léon Trotsky dans une série d'articles (2) s'attache à analyser le devenir de la situation qui vient ainsi d'être créée et dont il prévoit qu'elle n'est que l'introduction à un mûrissement révolutionnaire infiniment plus profond et qui poserait en Espagne, des problèmes de l'ordre de ceux qui se posèrent de 1905 à 1917 aux ouvriers et paysans russes. Ces analyses profondes, documentées, d'une clarté comparable à celles que nous trouvons dans « L'Histoire de la Révolution russe » du même Léon Trotsky, ont subi à l'époque le feu staliniens contre Trotsky et l'Opposition de Gauche internationale. Tout a été fait pour empêcher qu'elles ne viennent éclairer l'avant-garde du prolétariat espagnol et en particulier les mi'itants communistes auxquels Trotsky s'adressait tout spécialement. Aucun ouvrage se donnant pour but d'aider à la préparation du renouveau révolutionnaire en Espagne ne saurait passer rapidement sur cette période préparatoire à la révolution de 1936 et l'analyse qu'en fit Léon Trotsky.Nous regrettons
(1) Editions de Minuit, Paris.
(2) Ecrits, tome III, éditions de la « Quatrième Internationale ».
donc particulièrement cette lacune de l'ouvrage de Broué et Témime. Nous la regrettons d'autant plus qu'un examen de cette période et de l'analyse qu'en avait faite le plus grand historien marxiste de notre temps leur aurait sans doute permis, en adoptant ou en rejetant les opinions émises par Trotsky, de poser de façon plus claire leur propre conception de la nature et des buts de la révolution espagnole.
En ce qui concerne le rappel des faits de 1936 à 1939, le livre que nous examinons illustre, en particulier dans sa première partie "extraordinaire explosion révolutionnaire du prolétariat espagnol, son admirable et tenace combativité, la vigueur avec laquelle il recourut spontanément aux méthodes qui avaient permis la victoire du prolétariat russe : les comités d'ouvriers et de paysans, larmement des comités et les milices révolutionnaires, les mesures radicales d'expropriation à la campagne et dans les villes, le contrôle des travailleurs sur toute l'activité économique des zones qu'ils dominaient.
Il montre comment c'est la vigoureuse réaction des marins s'insurgeant contre leurs officiers et les fusillant en maintes occasions, qui infligea leur premier échec aux généraux fascistes. A l'occasion de l'épisode de la bataille du Guadarrama, dans laquelle les militants antifascistes italiens des brigades internationales infligèrent aux divisions envoyées par Mussolini une cuisante défaite, il expose comment cette victoire sur les troupes encadrées par les fascistes fut en grande partie due aux méthodes révolutionnaires, à la propagande systématique, aux appels à la fraternisation, pratiquées par les brigades d'anti-fascistes italiens et qui eurent un écho extraordinaire sur les soldats italiens des divisions de Mussolini. Enfin, le soulèvement du prolétariat révolutionnaire de Barcelone en mai 1937, contre l'entreprise conjuguée des directions des partis ouvriers et des démocrates bourgeois pour vider la révolution de son contenu anti-capitaliste et liquider les organismes de dualité de pouvoir, est montré dans toute sa vigueur.
Mais une question surgit au rappel de ces épisodes fulgurants de l'énorme combattivité et de l'extraordinaire génie inventif du prolétariat espagno! et de ceux qui vinrent participer à sa lutte : Pourquoi toute cette vigueur, tout cet élan révolutionnaire qui rappellent invinciblement celui des ouvriers et paysans russes de 1917, ont-ils abouti à la terrible défaite de 1939 ? A cette question la réponse donnée par le livre de Broué et Témime est floue et insatisfaisante.
Lignoble mascarade de la non-intervention qui n'était en réalité que le consentement de la démocratique Angleterre et de la « gérance loyale » du capitalisme français par Léon Blum a l'intervention sanglante des fascistes italiens et allemands en faveur de leur allié Franco, est bien exposée dans la deuxième partie du livre. Mais ni cet abandon des ouvriers et paysans espagnols à l'assaut du fascisme intérieur et international; ni l'insuffisance de laide conditionnelle accordée par Staline ne donnent une réponse à cette question. Ce n'est pas à cause de l'insuffisance de leur armement que les ouvriers et paysans espagnols ont été vaincus ; c'est parce que les directions de leurs partis, en détruisant consciemment les organes du pouvoir révolutionnaire créés dès les premières heures de la lutte par le prolétariat et les paysans révolutionnaires, en déviant consciemment leur lutte de ses objectifs anti-capitalistes, ont radicalement supprimé le moteur essentiel de cette lutte.
La conduite révolutionnaire de cette guerre, la poursuite et l'approfondissement de la révolution pour laquelle elle se faisait, importaient encore plus que les moyens matériels dont elle disposait. Voici ce que Trotsky écrivait à ce sujet en décembre 1937 :
« Les révolutions n'ont nullement vaincu jusqu'à présont grâce à des protections étrangères leur fournissunt des armes. Les protecteurs étnangers se cont ordinairement trouvés du côté de la contre-rávolutron. Est-il nécessaire de nappeler les interventions française, anglaise et américaine contre les Soviets ? Le prolétariat de Russie a vaincu la réaction intérieure et les interventionnistes etrangers sans soutien militaire de Textérieur. Les révolutions sont avant tout victorieuses à l'aide d'un prognamme social qui donne aux masses la possibilité de s'emparer des armes qui se trouvent sur leur territoire et de désagréger larmée ennemie. L'Armée rouge s'est emparée des réserves militaires françaises, anglaises et américaines et a jete à la mer les corps expéditionnaires etrangers. Cela senait-il déjà oublié ?
Si à la tête des ouvriers et des paysans armés, c'est-à-dire à la tête de l'Espagne républicaine, il y avait eu des révolutionnaires et non des agents poltrons de la bourgeoisie, le problèma de l'armement n'aurait jamais joud un rôle de premier plan.
L'armée de Franco, y compris les
Riffains coloniaux et les soldats de
Mussolini, n'étaient nullement assuassurés contre la contagion révolutionnażre. Entourés de toutes parts de la famme de la révolution socialiste, les soldats fascistes se seraient réduits à une quantité insignifiante. Ce ne sont pas les armes qui manquaient à Madrid et à Barcelone ni les « génies » militaires. Ce qui manquait c'était le parti révolutionnaire ».
Le programme révolutionnaire qui pouvait assurer la victoire des ouvriers et paysans espagnols; les mots d'ordre et la tactique qui permettaient à un parti révolutionnaire de faire adopter ce programme par les masses travailleuses, c'est tout cela que Léon Trotsky avait élaboré dans les écrits qu'il a consacrés à l'Espagne, à partir de 1931.
Nous voudrions pouvoir citer toutes ces analyses du devenir de la révolution espagnole; de son rythme prévisible ; les parallèles lumineux tracés par le dirigeant de la Révolution russe entre cette dernière et la Révolution espagnole qu'il prévoyait; ses mises en garde - dont le bien fondé allait être tragiquement vérifié de 1936 a la défaite - contre les déviations qui la menaçaient. Les « Thèses d'Avril » de la Revo.ution espagnole, elles sont contenues dans ces articles, mais hélas le stalinisme triomphant en URSS et internationalement, dressait alors entre celui qui les traçait et l'avant-garde ouvrière espagnole et mondiale un obstacle infranchissable. Beaucoup de choses ont changé depuis. Il n'est plus minuit dans le siècle, la révolution mondiale progresse sans cesse, infligeant au capitalisme des coups triomphaux ; dans le mouvement ouvrier international, après la longue nuit stalinienne, le renouveau s'intensifie. Dans ces conditions nouvelles, la nouvelle génération qui fera la prochaine étape de la révolution retrouvera les écrits de celui qui en fut le plus sûr prophète. Au travers des épisodes de la lutte de 36 à 39, que Broué et Témime rapportent, elle vérifiera ses analyses, et dans sa propre expérience de lutte, elle les adoptera et vengera par son triomphe le sang des héroïques combattants de Barcelone, de Madrid et des Asturies, des ouvriers et paysans espagnols; celui de Durruti, d'Andres Nin et de Trotsky lui-même. Leur sang n'aura pas coulé en vain. R.