Avec le voyage de de Gaulle aux Etats-Unis, se sont achevés les préparatifs entre Occidentaux pour la « Conférence au sommet » du 16 mai. Ces préparatifs furent laborieux, difficiles, des divergences substantielles divisant le front des pays « atlantiques ». Dans la mesure où la force économique du capitalisme international est désormais reconstruite, la concurrence avivée et la lutte pour les marchés reprennent de plus belle
Plus le capitalisme est fort et plus il est divisé. Dans la lutte pour les marchés, ce sont l'Allemagne, les pays du Marché commun, ainsi que le Japon, qui accentuent leur avance aussi bien par rapport à l'Angleterre qu'aux autres pays des « 7 », et même qu'aux Etats-Unis.
Mais, a l'intérieur même du Marché commun, c'est surtout l'Allemagne qui progresse et qui risque de dominer ce Marché. Plusieurs conséquences découlent de cette situation, certaines ayant paru au grand jour lors des préparatifs pour la « Conférence au sommet ».
Macmillan s'est déplace aux Etats-Unis surtout pour amener Washington à une meilleure compréhension des intérêts anglais vitaux par rapport au renforcement prévu du Marché commun. L'Angleterre craint de voir ses exportations substantielles en direction du Benelux et de l'Allemagne (qui représentent les deux tiers du total de ses exportations en direction du Marché commun) réduites considérablement si les dispositions pour « l'accélération » du Marché commun entrent en vigueur en juillet, élevant les tarifs douaniers aussi bien du Benelux que de l'Allemagne. A plus longue échéance. c'est tout le commerce essentiel de l'Angleterre avec les pays du Marché commun qui est en jeu. Pour cette raison, les réactions anglaises sont vives, allant jusqu'à la menace de représailles de toute sorte, y compris d'un rapprochement éventuel avec J'U.R.S.S.
Quant aux Etats-Unis, qui voient diminuer leur part dans le commerce international et décliner leurs exportations, ils sont tiraillés dans cette question entre leur intérêt politique, qui est de cimenter une Europe continentale unitiée, incluant Allemagne, et leurs interets economiques, qui commencent à souffrir du dynamisme compétitif du Marché commun, et de l'Allemagne en particulier. Celle-ci, du reste, inquiète aussi ses partenaires du Marché commun, la France par exemple, par son expansion continue. D'où une autre conséquence qui a beaucoup joué, aussi bien dans les transactions entre les Occidentaux que pour les perspectives de la « Conférence au sommet »; un intérêt quasi commun, aussi bien des Occidentaux que des Soviétiques, de ne pas renforcer davantage l'Allemagne, en maintenant le statu quo de sa division actuelle
Il reste, naturellement, toujours la question particulière de Berlin. Les Occidentaux semblent être parvenus sur cette question à un accord, basé sur la supposition qu'une attitude ferme de leur part n'amènera aucune réaction vraiment dangereuse de la part du Kremlin. D'où leur décision de se maintenir fermes sur le statu que actuel à Berlin.
La situation, a la veille de la « Conférence au sommet », se présente donc ainsi: les Occidentaux sont prêts à échanger le statu quo de la situation générale de l'Allemagne contre la reconnaissance par le Kremlin du statu quo à Berlin. Leurs sondages auprès de Khrouchtchev semblent les avoir persuadés que celui-ci acceptera, pour un certain temps encore, ce marchandage.
Dans ces conditions, la « Conférence au sommet » se rabattra sur le désarmement, ou limpasse est jusquici totale, mais ou on espere des accords limités sur la suspension des essais (de certains essais au moins), et sur d'autres dispositions capables d'accréditer auprès de l'opinion publique l'impression du maintien de la « détente » et d'un début de mesures de désarmement.
Ainsi, dans le meilleur des cas, la « Conférence au sommet » pourrait se terminer sans rupture, en maintenant le « dialogue », mais sans accord reel non plus sur aucune question essentielle. Elle exprimerait ainsi, sur le plan du rapport des forces, le prolongement d'un équilibre préservant le statu quo.
En réalité, il n'y a cependant pas un équilibre des forces qui imposerait le maintien strict du statu quo actuel.
La force combinée des Etats ouvriers, de la Révolution coloniale et du mouvement ouvrier dans les métropoles est capable, à condition qu'elle soit soumise à une direction révolutionnaire, de faire reculer davantage l'impérialisme. C'est la politique du Kremlin et des Partis communistes qui accorde au capitalisme des avantages qui ne résultent guère de sa puissance intrinsèque actuelle.
Le thème de la « coexistence pacifique » sur lequel est bâtie actuellement la politique khrouchtchevienne, n'exploite aucune des faiblesses réelles du capitalisme pour faire avancer la révolution dans le monde. Au contraire, elle joue fondamentalement en faveur du capitalisme.
Elle amène les Etats ouvriers à ne pas exploiter leur supériorité militaire actuelle pour obtenir des concessions possibles de la part de l'impérialisme, sans même le pousser nécessairement dans la guerre.
Elle attelle le mouvement révolutionnaire dans les pays coloniaux et dépendants à la remorque de la bourgeoisie nationale et de ses « héros », les Nehru, les Sukarno, les Nasser, les Kassem, les Lott, etc., qui, tous, ont plus ou moins profité de l'appui inconditionnel que les Partis communistes, sous l'instigation du Kremlin, leur ont accordé pour consolider leur pouvoir, instaurer leur dictature et se retourner invariablement contre les masses, et même contre I'U.R.S.S. ou la Chine, et se rapprocher à nouveau de l'impérialisme.
Elle liquide, entin, le mouvement prolétarien révolutionnaire dans les pays capitalistes avances, dans la mesure où elle abandonne les perspectives et les moyens de lutte de la révolution socialiste et s'installe dans la pratique d'un néo-opportunisme parlementaire, même dans un cas aussi outrancier que la dictature gaulliste en France avec son Parlement fantoche.
La justification « théorique » de cette politique liquidatrice des possibilités révolutionnaires est donnée par l'«argument » que I'U.R.S.S. est en train de rattraper et de dépasser bientôt les EtatsUnis dans la production économique, et que, de ce fait, s'établira universellement la supériorité désormais incontestée du système socialiste. La victoire universelle de celui-ci se propagera alors par contagion quasi automatiquement et pacifiquement. D'où la nécessité suprême, entre temps, de préserver vraiment coûte que coûte la « paix », au moyen de toutes sortes de compromissions opportunistes, de toutes sortes d'alliances, etc.
Mais, tout d'abord, rattraper et dépasser la production économique par tête d'habitant des Etats-Unis, qui, quoique en retard par rapport au taux de développement de l'U.R.S.S., ne cessent, en moyenne, de progresser également, exigerait encore quelques bonnes dizaines d'années. Il est peu probable que l'impérialisme et la bourgeoisie coloniale assistent, entre temps, passivement à cette marche victorieuse du socialisme en U.R.S.S., ou que la situation internationale se fige sans explosions ici et là dans le cadre du statu quo actuel et n'amène pas des évolutions échappant aussi bien au contrôle strict du Kremlin qu'à celui des impérialistes.
En réalité, la politique du Kremlin n'est pas déterminée par la vision d'un « socialisme » achevé « pacifiquement » en U.R.S.S., mais par les intérêts spécifiques de la bureaucratie conservatrice en U.R.S.S. et par la situation non moins spécifique de sa direction politique actuelle. La bureaucratie soviétique n'a aucun goût pour l'épanouissement des possibilités révolutionnaires dans le monde, qui, en définitive, mettraient en péril sa propre position de caste privilégiée en U.R.S.S. Elle n'aime que les conquêtes limitées, qu'elle est en mesure de contrôler, de digérer, ou auxquelles elle est acculée pour se défendre contre l'impérialisme.
La situation particulière de sa direction politique actuelle, la fraction Khrouchtchev, renforce cette tendance conservatrice de la bureaucratie soviétique. La fraction Khrouchtchev a forgé sa victoire en U.R.S.S. en misant sur la profonde répulsion des masses soviétiques envers les abus et crimes de Staline et les horreurs de la guerre. Mais la victoire de la fraction Khrouchtchev n'est pas et ne saurait jamais être définitive. La lutte continue probablement aussi bien à l'intérieur de la bureaucratie soviétique que de la bureaucratie stalinienne internationale.
On a remarqué la virulence d'une nouvelle attaque contre Staline et contre les « anti-parti » Malenkov, Molotov, Kaganovitch, lancée par la presse soviétique à l'occasion du récent anniversaire de la naissance de Lénine. On a remarqué également, à cette même occasion, la série d'articles que la presse chinoise a consacrés pour combattre les illusions de la « coexistence pacifique » et l'embellissement de l'impérialisme par Khrouchtchev.
Des forces révolutionnaires puissantes agissent à nouveau actuellement de par le monde qui peuvent provoquer des éclatements, des explosions dans le dispositif du statu quo, que les impérialistes et le Kremlin s'affairent à entretenir soigneusement. La Révolution « ininterrompue » chinoise maintient et amplifie l'expérience des Communes qui entraînent pour le cinquième de l'humanité le plus profond bouleversement révolutionnaire de l'Histoire.
D'autre part, le fait que la Chine ne participe pas aux conférences et aux Assemblées qui réunissent le reste du monde, limite, par principe, énormément la portée de leurs accords et de leurs travaux et maintient un ferment d'instabilité révolutionnaire qui ira croissant.
En Afrique, la Révolution algérienne pose le problème, soit d'un recul substantiel de l'impérialisme français, soit d'une extension de la guerre, qui enflammera davantage l'Afrique toute entière.
En Amérique Latine, la Révolution cubaine, la crise révolutionnaire chronique de l'Argentine, le maintien de la Révolution bolivienne, les événements du Venezuela, les ditticultés du Brésil, sont autant de foyers en interaction qui font mûrir une étape supérieure de la révolution antiimpérialiste et anticapitaliste dans cette région du monde.
La prospérité économique des pays capitalistes avancés eux-mêmes n'est que relative et fragile. Tout d'abord aux Etats-Unis. Les dimensions du boom prévu après la grève de l'acier et s'enflant pour toute l'année en cours, sont déjà réduites à de plus modestes proportions. Finie « la révolution des grands espoirs grandissants ». Lannée a débuté de manière morose: baisse légère de la production industrielle en février et mars, augmentation du chômage, déclin de la production de l'acier et de la construction. En mars on a même cru assister au commencement d'une nouvelle récession. Peut-être l'évitera-t-on cette année, mais elle risque bien d'éclater en 1961.
Or, on reconnaît maintenant qu'il se peut que l'économie américaine soit arrivée de nouveau à « maturité » et qu'« il sera de plus en plus difficile de trouver la demande effective nécessaire pour réaliser le plein emploi ». (« The Economist », 23 avril 1960.)
On reconnaît également « que chaque récession d'après-guerre a été un peu plus mauvaise que la précédente et que chaque reprise a laissé l'économie avec un niveau de chômage plus élevé; qu'il semble y avoir un élargissement graduel de la marge entre la capacité et la production dans ces industries où des mesures sont effectuées; que des importations élevées et croissantes et l'exportation des emplois par des investissements étrangers sont rarement des stimulants pour l'emploi; bref, que l'économie, après tout, a été aiguillonnée par des stimulants artificiels pendant les vingt dernières années et que l'épreuve réelle ne fait que commencer maintenant ». (Ibid.)
L'économie anglaise peut également bien connaître bientôt un nouvel essoufflement. Il ne reste que le « miracle » allemand et plus généralement celui du Marché commun. Mais ce « miracle » exploite des conditions favorables, conjoncturelles, mais non éternelles: élargissement du marché européen, expansion dans les marchés étrangers au détriment d'autres impérialismes, dont l'Angleterre et les EtatsUnis mêmes. L'heure de « maturité » de l'économie allemande et du Marché commun viendra également.
Il s'agit de tenir compte de tous ces facteurs pour une politique révolutionnaire, résolument hostile aux illusions paralysantes de l'interprétation khrouchtchevienne de la « coexistence pacifique » et des véritables révisionnistes à sa remorque. Partout il est nécessaire d'élaborer un programme et une tactique organisationnelle de caractère transitoire, qui aideraient les masses et leur avant-garde à mener les luttes dans la perspective de la victoire pour le socialisme.
Les rythmes et les formes de cette lutte diffèrent des pays coloniaux et semi-coloniaux aux pays capitalistes avancés, et à l'intérieur même de chaque groupe, mais l'orientation générale est partout la même: programme de transition concret pour le socialisme, à appliquer par le front uni des forces prolétariennes et paysannes, contre impérialisme, le capitalisme, la bourgeoisie nationale. C'est dans cette voie également que la « Paix » pourrait être réellement garantie en désarmant l'impérialisme par l'extension continue de la révolution socialiste victorieuse.
25 avril 1960.