Il y aura donc une conférence au « sommet » en mai prochain. D'ajournement en ajournement, on a fini maintenant par fixer une date. Mais on nous prévient déjà que la partie sera serrée en mai, qu'il faut s'attendre à des résultats plutôt modestes, et qu'il s'agira en réalité beaucoup plus d'un préambule à d'autres conférences au sommet que d'une réunion qui tranche quoi que ce soit.
L'aspect positif de l'évolution, plus particulièrement depuis le voyage de Khrouchtchev aux Etats-Unis et les conversations du Camp David, consisterait, paraît-il, dans le contact renoué entre l'Est et l'Ouest, la suspension des ultimatums, la baisse de la tension, le maintien de la discussion.
En réalité, cette « détente » amorcée est basée sur une équivoque qui risque de se dissiper plus vite qu'on ne le pense.
Le Kremlin croit toujours que la supériorité acquise par I'U.R.S.S dans le domaine des armes atomiques et qui doit s'accroître davantage dans les quelques années à venir, saura obliger le camp impérialiste à consentir une réduction des armements et surtout la neutralisation de Berlin en tant qu'avant-poste impérialiste dans la zone d'intluence soviétique. Ce qui consoliderait la coupure de lAllemagne en faveur de l'Allemagne de l'Est.
Khrouchtchev compte venir en mai à Paris pour obtenir un compromis sur Berlin, conforme à ce point de vue, sans que cette question soit liée à celle de l'unification de l'Allemagne. Il n'est pas, cependant, exclu qu'il échoue à nouveau devant le refus de céder sur Berlin de de Gaulle soutenant Adenauer, et même des Américains craignant de disloquer autrement l'alliance atlantique. Il faudra alors que le Kremlin se décide sur la suite à donner: soit accorder aux Atlantiques un nouveau délai de reflexion, soit passer au traité de paix séparé avec l'Allemagne de l'Est.
Dans ce dernier cas, l'été orageux qu'on craignait en 1959, viendrait avec un an de retard.
Les imperialistes comptent, cependant, pouvoir maintenir le dialogue avec le Kremlin grâce à des propositions sur la réduction des armements. La course effrenée qui se poursuit actuellement dans ce domaine, si elle compromet les projets économiques de U.R.S.s. et ses possibilités d'aide aux autres Etats ouvriers et aux pays sous-développés, commence également à mettre en danger la capacité financière des pays capitalistes, y compris d'un pays comme les Etats-Unis, et à éponger sérieusement leurs disponibilités pour la « compétition pacifique » dans les pays sous-développés. Mais il reste à voir si le Kremlin acceptera que le « désarmement » passe avant le compromis qu'il désire sur Berlin ou s'échange même contre lui.
Entre temps, la boiteuse préparation du « sommet » a révélé de fort intéressantes indications sur quelques nouvelles réalités de la situation internationale qui vont marquer la décade dans laquelle nous entrons. La décade qui vient de s'écouler, commencée avec la détaite historique de l'impérialisme américain en Corée, terminée avec la supériorité maniteste de l'U.R.S.S. en artillerie atomique intercontinentale et même interplanétaire, a, en quelque sorte, scellé la décadence de la suprématie autrefois indiscutable des Etats-Unis.
Cette suprématie est actuellement mise en cause à l'intérieur même de l'Alliance atlantique par la nouvelle puissance capitaliste qui monte: celle de l'alliance franco-allemande qui domine le Marché commun.
La décadence relative de la puissance américaine se reflète aussi bien sur le plan économique et militaire qu'international.
La part des Etats-Unis dans le commerce mondial décroit au profit de celle de l'Allemagne, du Japon et des Etats ouvriers.
Certaines exportations sont en déclin marqué depuis 1958: autos, acier, avions, bateaux, en particulier, et concurrencées par la production d'autres pays capitalistes, ou même par la production des firmes américaines installées en Europe ou au Japon.
Mais c'est surtout la situation financière qui commence à préoccuper les milieux dirigeants américains, et qui reflète à la fois le déclin relatif du domaine économique productif proprement dit et l'élargissement démesuré de l'économie improductive des armements et des dépenses militaires en général.
Depuis le dernier trimestre de 1957, les Etats-Unis ont eu un déficit dans leur balance de paiements: 3 milliards de dollars en 1958, plus de 4 milliards de dollars en 1959. Leurs dettes étrangères s'élèvent, d'autre part, actuellement à quelque 15 milliards de dollars, somme qui, ajoutée au déficit de la balance des paiements, équivaut à la totalité environ des réserves du pays.
Or, au début de la décade écoulée, les réserves dépassaient de 15 milliards de dollars environ toutes les obligations du pays. En 1955 le surplus n'était que de l'ordre de 10 milliards; en 1959 il était presque égal à zéro.
Dans ces conditions, il devient impossible, y compris aux EtatsUnis, d'être à la fois « le banquier et l'arsenal » du monde capitaliste.
D'où l'avertissement sévère et répété de Washington à ses parte- naires atlantiques de contribuer davantage aux dépenses militaires et de songer à unir les ressources disponibles destinées à « l'aide » aux pays sous-développés. Pour que les Etats-Unis maintiennent la course aux armements et leurs obligations internationales actuelles, ils seront forcés de pratiquer des coupes sévères dans le niveau de vie des masses américaines.
La lutte titanesque engagée l'an dernier avec les légions compactes des ouvriers de l'acier entrait dans cet ordre d'idées.
Sur le plan strictement militaire, l'avance prise par l'Union soviétique en matière de fusées téléguidées, de sous-marins et même de défense antiaérienne est déjà grande et très probablement irréversible.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que d'autres puissances capitalistes en développement contestent la suprématie, encore dernièrement bien établie, des Etats-Unis au sein de l'alliance atlantique. Le défi principal provient, à l'heure actuelle, de l'alliance franco-allemande, qui domine le Marché commun et brigue de devenir le porteparole de toute l'Europe capitaliste continentale.
Indépendamment de l'avenir de cette alliance et du Marché commun, c'est un fait qu'actuellement nous sommes en présence d'une nouvelle puissance capitaliste en pleine expansion dynamique. Le Marché commun est devenu déjà le plus grand exportateur de produits finis et le plus grand consommateur de produits agricoles du monde.
A l'intérieur des Six, le commerce a déjà doublé au cours des cinq dernières années, ce qu'on ne peut dire d'aucune autre région dans le monde.
D'autre part, depuis 1953, la production par tête dans cette région a augmenté de 2,5 fois plus que celle de l'Angleterre et beaucoup plus rapidement qu'aux Etats-Unis.
C'est cette puissance économique effective et potentielle, à laquelle on compte associer l'empire africain de la France, assoupli, formellement décolonisé, qui est à la base des prétentions françaises à un triumvirat atlantique, à une restructuration de l'O.T.A.N., à une politique ferme sur Berlin. La coopération franco-allemande dans tous ces domaines, y compris l'acquisition d'une puissance de « frappe » atomique propre à l'Europe, est actuellement étroite malgré des divergences qui subsistent entre Paris et Bonn sur l'orientation économique internationale à suivre et les obligations militaires découlant de l'alliance atlantique. Français et Allemands veulent avoir un mot décisif sur toute question concernant l'Europe et, par conséquent, sur Berlin.
Ils veulent, d'autre part, que l'intégration militaire dans l'O.T.A.N. soit totale, c'est-à-dire que les décisions soient prises avec leur participation effective, y compris sur l'emploi de la Strategie Air Force des Etats-Unis.
Car le risque potentiel pour la puissance européenne est de se voir exposée à une destruction atomique, sans que la force de frappe des Etats-Unis ne s'engage à fond dans le combat, par peur de subir les représailles soviétiques sur le sol même des Etats-Unis.
De Gaulle a clairement exposé cette hypothèse, aussi éloignée, sinon absurde, qu'elle puisse paraître encore à l'heure actuelle.
Mais, d'autre part, la décision, semble-t-il, maintenant irrévocable de l'alliance franco-allemande de se doter d'une puissance atomique propre, loin de diminuer ce danger, ne fera que rendre la situation internationale plus explosive et justifier toutes les craintes et mesures éventuelles de I'U.R.S.S.
C'est l'Angleterre qui risque, dans le nouveau rapport des forces qui est en train de s'établir au sein du monde capitaliste, d'être réléguée progressivement à la troisième sinon à la quatrième place, ve nant après les Etats-Unis, l'Europe continentale, et même le Japon.
Le choix cruel devant lequel la plaçaient la création du Marché commun et son attraction grandissante sur la zone de libre-échange des Sept est significatif de la détérioration à long terme de la puissance britannique. Tandis que les Six européens commercent plus entre eux qu'avec les Sept, ces derniers exportent davantage vers les Six qu'entre eux.
Il est peu probable que l'Angleterre puisse soutenir à la longue une guerre économique contre les Six, surtout en cas d'offensive commerciale accentuée de la part des Etats-Unis, décidés à stopper la détérioration de leur balance des paiements et leur début d'éviction, même encore légère, des marchés étrangers.
D'autre part, dans le cas, maintenant également probable, d'une nouvelle hausse des prix des matières premières, L'Angleterre peut so trouver la première à souffrir, et dans la position la plus défavorable pour concurrencer les autres puissances capitalistes.
Pour toutes ces raisons, des efforts sont faits actuellement afin d'éviter une guerre économique à outrance entre les alliés atlantiques, qui, surajoutée aux divergences politiques existantes, pourrait bien provoquer une dislocation de fait de l'Alliance.
Or, l'impérialisme ne peut se permettre actuellement un tel luxe sans courir le risque certain d'une défaite plus grave devant la force montante de l'U.R.S.S., de la Chine, des autres Etats ouvriers et de la Révolution Coloniale.
La décade qui s'ouvre s'avèrera pour beaucoup décisive en ce qui concerne la compétition entre les deux systèmes.
L'impérialisme l'aborde dans un état caractérisé par la reconstruction de sa force économique, qui a même largement dépassé les niveaux d'avant-guerre, grâce aux progrès technologiques inouïs et aux stimulants d'accumulation fournis par la reconstruction européenne, l'industrialisation poussée de vastes régions sous-développées aussi bien dans les pays coloniaux et dépendants qu'en Europe même, et par l'extension démesurée de l'économie des armements, particulièrement aux Etats-Unis.
Il se peut maintenant que ces stimulants déclinent et que le capitalisme, dans la décade qui commence, aura à affronter les difficultés classiques du passé: saturation relative des marchés devant de nouveaux progrès de la productivité; concurrence accrue entre les puissances capitalistes; « récessions » et crises, plus fréquentes, plus profondes. Mais comme, d'autre part, il aura à affronter le développement économique plus rapide et surtout continu des Etats ouvriers et leur concurrence économique accrue dans le domaine des pays sous-développés, c'est-à-dire le marché vital pour le capitalisme, il lui faudra trouver constamment des solutions de compromis inter-capitalistes afin de sauvegarder des chances raisonnables de survie. Comme aussi bien le stimulant de la reconstruction européenne, que celui de l'économie des armements semblent être actuellement largement épuisés, il ne lui reste en réalité que le débouché de l'aide, dit aux pays sousdéveloppés, sur une grande échelle et de manière quasi planifiée. Cette entreprise n'a pas du reste qu'un aspect exclusivement économique.
Elle représente en même temps la seule chance théorique pour le capitalisme d'éviter que ces pays, dans les années à venir, n'explosent dans la Révolution, sous la pression de leur population grandissante et de l'incapacité de leur développement économique à suivre l'avance démographique. Il faut reconnaître que la compétition à laquelle le capitalisme est forcé, face au développement dynamique du système socialiste mondial, agit en même temps en tant que stimulant pour prolonger sa survie, grâce à des tentatives d'une certaine coordination de son action sur le plan mondial, d'un effort productif accru, d'une acquisition de conscience de classe supranationale. Mais dans quelle mesure cette sorte de « planification » économique et politique intercapitaliste saura-t-elle surmonter en partie les antagonismes et les contradictions de structure du régime, et se montrer pratiquement de quelque efficacité, cela reste encore à voir.
Ce qui est certain, c'est que sur la base d'une compétition exclusivement économique, le capitalisme ne pourra pas être décisivement battu dans la décade à venir. Seule la force révolutionnaire des peuples coloniaux et dépendants et du prolétariat réveillé de l'Europe et des Etats-Unis, saura venir à bout de la résistance du capitalisme et tarir à sa source même la sève de sa vie. Seule l'extension de la Révolution Socialiste victorieuse à des nouvelles régions du monde, privera réellement le capitalisme de ses ressources économiques et productives, et l'acculera à l'impasse, à l'asphyxie.
D'autre part, aussi longtemps que la compétition restera sur le plan économique exclusif, dans l'éventualité toute théorique d'un statu quo social et international, le danger de guerre resterait également réel et énorme.
Il faut catégoriquement rejeter la mystification que propagent criminellement les opportunistes professionnels du mouvement ouvrier selon laquelle « l'équilibre de la terreur » préserve la paix, ou que la guerre est devenu actuellement « impensable ».
En réalité, non seulement il n'y a encore aucune réduction des armements, mais, au contraire, de nouvelles puissances, comme la France et l'Allemagne, sont en train de se doter d'armes atomiques.
En réalité, la mécanisation, l'automatisation accrue de la guerre atomique et de la « défense » contre l'attaque surprise, augmentent terriblement le danger, y compris par « accident ».
D'autre part, on peut bien envisager que le seul résultat pratique — et ceci dans le meilleur des cas — de « l'équilibre de la terreur » serait de neutraliser l'emploi des armes atomiques de la part des principaux belligérants, ou de limiter leur usage, et de conduire la guerre avec le reste de la gamme des armes, abondantes et terrifiantes, que possèdent actuellement les uns et les autres.
Dans le domaine de la guerre également, la seule garantie contre son déclenchement était et reste le désarmement du capitalisme par la Révolution victorieuse dans chaque pays. 03 931
La IV° Internationale s'inscrit résolument en faux contre toutes les affirmations des opportunistes du mouvement ouvrier international réformistes et prétendus communistes qui, chacun pour des raisons diverses propres à leurs interets particuliers, propagent des illusions pacifistes combinées à une politique de collaboration de classe, de maintien du statu quo et du capitalisme.
Paix et capitalisme sont aussi irréconciliables que par le passé.
La IV° Internationale, au seuil de la nouvelle décade qui s'ouvre, appelle les travailleurs et les peuples coloniaux du monde entier à exploiter à fond les difficultés grandissantes de l'impérialisme, afin d'étendre la base de la Révolution Socialiste dans le monde, d'écarter ainsi le danger de guerre, d'aider les Etats ouvriers à surmonter les obstacles économiques qui se dressent sur la voie d'une véritable démocratie socialiste dans ces pays, et de hisser l'humanité toute entière au niveau des possibilités matérielles et culturelles merveilleuses et fantastiques que la science et la technique ont déjà assurées pour le bien-être et la véritable civilisation d'une société socialiste organisée.
1er Janvier 1960.