Toute la jeunesse soviétique et, des dirigeants les plus élevés aux cadres inférieurs, tous les Partis communistes ont été formés, des années durant, sur la base de l'ouvrage stalinien « Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l'U.R.S.S. ». C'est sans aucun doute une œuvre qui restera précisément pour illustrer ce que fut l'ère de Staline: mensonges s'accumulent sur mensonges et, pour rectifier ces 400 pages, il faudrait écrire plusieurs volumes.
Au 20° Congrès, Khrouchtchev, dans son rapport sur le culte de la personnalité, mit en cause ce livre qui « parle surtout de Staline, de ses discours, de ses rapports. Tout, sans la moindre exception, est lié à son nom ». Et, à la conclusion de ce rapport, il disait :
« Il est particulièrement nécessaire que, dans l'avenir immédiat, nous établissions un sérieux manuel de l'histoire de notre parti, écrit conformément à l'objectivité marxiste scientifique, un manuel de l'histoire de la société soviétique, un livre relatif aux événements de la guerre civile et à la grande guerre patriotique ».
Tout de suite après le 20 Congrès, l'historienne Pankratova, dans la dernière période de sa vie, réussit à publier le « testament de Lénine » et quelques autres textes de Lénine que Staline avait fait mettre sous le boisseau.
Dans le cours de 1959 a paru le manuel promis par Khrouchtchev au 20 Congrès. La nouvelle « Histoire du Parti communiste de I'U.R.S.S. » est un fort volume de 740 pages qui — comme l'ouvrage stalinien — part des origines du mouvement marxiste en Russie, mais qui, à la différence du précédent, qui s'arrêtait à l'année 1937, s'étend non seulement sur les années de guerre mondiale, mais après celles-ci, au-delà de la mort de Staline, et comporte même la question de l'élimination du « groupe antiparti » (Molotov, Kaganovitch...). C'est donc un manuel très khrouchtchévien. Mais est-il donc conforme à « l'objectivité marxiste scientifique » ?.
Une rapide lecture permet de voir que si beaucoup de ce qui porte le sceau de Staline lui-même a été supprimé, il reste encore pas mal de mensonges et déformations, qui exigeraient, pour les écrire, probablement plus de temps que ce nouveau livre aura cours en U.R.S.S.
Mais ce livre est le mieux caractérisé par ce qu'il a omis de mentionner : les Procès de Moscou !
L' « Histoire » de Staline était écrite comme une sorte de puissant drame. Le Parti commençait avec les luttes de Lénine contre les adversaires politiques. La lutte allait crescendo. Staline prenait la relève. Sss adversaires étaient de plus en plus démasqués : « les boukhariniens dégénèrent en politiciens à double face », « les trotskystes à double face dégénèrent en une bande de gardes blancs, assassins et espions ». (Edition française, p. 359). « Les procès révélèrent que les monstres trotskystes et boukhariniens, sur l'ordre de leurs patrons des services d'espionnage bourgeois, s'étaient assigné pour but de détruire le Parti et l'Etat soviétique, de miner la défense du pays, de faciliter l'intervention militaire de l'étranger, de préparer la défaite de l'Armée rouge, de démembrer Y'U.R.S.S., de livrer aux Japonais la Province maritime soviétique d'Extrême-Orient, de livrer aux Polonais la Biélorussie soviétique, de livrer aux Allemands l'Ukraine soviétique, d'anéantir les conquêtes des ouvriers et des kolkhoziens, de restaurer l'esclavage capitaliste en U.R.S.S. » (Edition française, pp. 384-385).
Ces procès étaient présentés comme le point culminant d'une lutte après laquelle I'U.R.S.S., enfin purifiée, allait connaître les heures de bonheur sous l'égide de la Constitution la plus démocratique du monde, la Constitution de Staline,
Ces procès ont entrainé l'exécution de la majorité des membres du C.C. du temps de Lénine, ils ont « justifié » l'assassinat de Trotsky. Pendant les années 1936 et 1937, toute la presse du monde entier fut largement remplie des compte-rendus des séances de ces procès dans lesquelles de vieux bolcheviks « avouaient » les crimes les plus monstrueux sous les insultes et les outrages du procureur Vichinsky.
Ces procès constituerent un chapitre, épouvantable mais important, dans l'histoire de 1'U.R.S.S. et du mouvement communiste. L'atmosphère putride qu'ils ont engendrée dans le mouvement ouvrier international est fort loin d'être dissipée.
Et maintenant, lisez et relisez la nouvelle « Histoire », celle de Khrouchtchev. Ce que vous pourrez trouver qui puisse être considéré comme une allusion, non une mention, des procès infâmes, l'affirmation que de Staline selon laquelle la progression de l'Etat soviétique s'accompagnait d'une aggravation de la lutte des classes était fausse, aux pages 483-484, dans les termes suivants
« En pratique, cette thèse a servi de base à une répression de masse contre les ennemis du Parti idéologiquement défaits. La répression s'abattit sur beaucoup de communistes et de sans-parti honnêtes. Dans cette période se faufila, aux postes responsables de l'Etat, l'aventurier politique Beria qui, pour des buts criminels, ne s'arrêta pas devant des métaits, exploita les défauts personnels de Staline, calomnia et détruisit beaucoup d'hommes honnêtes, fidèles au et au peuple. Pendant cette même période, un rôle méprisable fut joué par Jezov, qui se trouvait au poste de Commissaire du Peuple à l'Intérieur ».
Le jeune Soviétique qui étudiera ce livre — et tous les jeunes Soviétiques seront, dans les années qui viennent, instruits suivant ce manuel — apprendra que des Beria, des Jezov, ont exploité le caractère de Staline pour commettre des crimes non spécifiquement désignés, mais il ne saura pas qu'il y a eu des procès de Moscou.
Et cela seul suffit à juger le nouveau manuel d'histoire. Il y a bien des formes de mensonges : Pascal dans « Les Provinciales » en fit la démonstration à propos des Jésuites. Mais on trouvera rarement exemples aussi extrêmes que ces deux manuels bureaucratiques d'histoire : l'un aux mensonges les plus grossiers, les plus fantastiques, pour justifier les crimes contre-révolutionnaires, et l'autre où, sur les mêmes crimes, sévit le mensonge par omission.