La situation en Pologne s'est à nouveau considérablement aggravée au cours des dernières semaines. Des erreurs de la planification bureaucratique ont provoqué une grave pénurie de viande ; aidées par une offensive éclair du « général Hiver », elles ont même fait vivre à Varsovie quelques jours sans chauffage, sans lumière et même sans eau courante ! Réclamant à grands cris « de la discipline », Gomulka explique aux masses mécontentes mais désespérant de tout, que le moment est venu pour un régime d'austérité : « il faut se resserrer la ceinture ».
Voilà les conditions générales dans lesquelles les travailleurs, les intellectuels et les étudiants polonais ont appris les informations surprenantes concernant d'importantes modifications dans le personnel dirigeant du Parti Ouvrier Unifié. Ochab abandonne son poste de Ministre de l'Agriculture pour devenir le chef de la propagande au Secrétariat du Parti ; Jerzy Moravski, le plus fidèle des lieutenants de Gomulka — et, à part Matvin qui a déjà été « discipliné » avant lui, le membre le plus « gauchiste » du Comité Central - est démis de ses fonctions de secrétaire du Parti et relégué à un poste de dixième ordre. Un ancien natolinien, stalinien fanatique, Szyr, devient le chef de la planification économique. Un des staliniens polonais les plus détestés par le peuple, l'ancien ministre Tucharski, dont le despotisme bureaucratique à l'égard des ouvriers des usines Ciegelski provoqua la grève générale et l'émeute de Poznan, au printemps de 1956, rentre au gouvernement. Avec lui revient à la surface le général Witaszewski, appelé « général matraque » pour le rôle qu'il a joué dans la répression de la grève de Poznan ; il vient d'être nommé chef du département politique de l'Armée. Julian Hochfeld, social-démocrate de gauche, jadis partisan de la « fusion » stalinienne entre le P.S. et le P.C., est éliminé de ses fonctions à l'Institut des Relations Internationales, bien qu'il conserve son poste de député.
On avance, en général, deux explications à ces changements brutaux. Selon la première version, la grave pénurie de viande a obligé Gomulka d'en appeler à l'Union soviétique, et le Kremlin aurait dès lors imposé, en échange de son aide, la réhabilitation des quelques natoliniens mineurs. Cette version n'est pourtant pas très vraisemblable. Tous les indices montrent en effet que Khrouchtchev a fait la paix avec Gomulka, et qu'il le considère comme le seul dirigeant possible du P.O.U.P., dans les conditions actuelles. Il a adopté envers Gomulka la même attitude qu'envers Kadar ; il n'y a pas de raisons de supposer qu'il soit plus tendre pour les natoliniens que pour la bande de Rakosi. Ces deux cliques sont considérées à Moscou comme responsables des événements de 1956, qui auraient éclaté à cause de leurs « excès ».
L'autre explication des changements importants survenus dans le personnel dirigeant du P.O.U.P. nous semble plus correcte. Comme nous l'avions déjà indiqué (voir : « Le Troisième Congrès du Parti Ouvrier Unifié de Pologne », « Quatrième Internationale », mai 1959), Gomulka évolue ac.uellement, mu par la logique terrible de sa conception purement pragmatique des problèmes de la société polonaise. « Hier victime de la bureaucratie, il en est devenu, en l'espace de quelques années, l'instrument et le principal appui ». La phase finale logique de cette évolution, c'est qu'il est aujourd'hui tendance natolinienne, sont aujourd'hui les agents les plus efficaces de sa politique. lui-même convaincu que ses anciens principaux ennemis, les ultra-staliniens de la
D'une manière typiquement bureaucratique, Gomulka est arrivé à la conclusion que tous les problèmes par la e discipline l'effacer, il faut que les travailleurs soient « disciplinés », qu'ils ne touchent plus d'importantes primes de fin d'année ! Il faudrait d'ailleurs « discipliner » aussi quelque peu les paysans, qui devraient payer d'un seul coup leurs arriérés d'impôts (s'élevant à des milliards de zloty !).
Y a-t-il une atmosphère de méfiance prononcée au sein du Parti ? On la supprimera en « disciplinant » les « libéraux », les « sceptiques », les « déviationnistes », et l'on supprimera les germes du « libéralisme pourri » jusque dans le Secrétariat du Comité Central ! Y a-t-il un terrible climat d'apathie et d'hostilité dans le pays par rapport au parti ? On « disciplinera » le pays en l'empêchant de plus en plus de lire de la « littérature anti-parti », on « disciplinera » les journaux et les journalistes. La dernière forteresse du « libéralisme », l'Union des Ecrivains elle-même, a été « disciplinée » à son dernier Congrès, où son ancien président, Slonimski, a été remplacé par le candidat officiel du Parti. Et qui est plus apte à « discipliner » les gens que ceux-là même qui ont rassemblé, de 1945 à 1956, une énorme expérience en la matière, « disciplinant » milliers de gens à la mort ou à la prison, comme ils le firent malheureusement aussi avec le camarade Wieslaw?
Mais les problèmes économiques et sociaux ne peuvent jamais être résolus par de simples appels à la discipline, surtout si l'on continue à ignorer la réalité fondamentale. Il suffit de comparer la Pologne d'aujourd'hui à la Yougoslavie, pour se rendre compte de la chance énorme que la Pologne a ratée en 1957, en s'arrêtant brusquement sur le chemin qui conduit vers la gestion ouvrière et une conception moins rigide de la planification.
Il n'y a pas de meilleure « discipline » que la discipline des bons résultats. La productivité du travail et l'économie des ressources ont fortement augmenté dans les entreprises yougoslaves, comparées aux entreprises polonaises, non pas parce que les directeurs vougoslaves sont moins bureaucratiques que leurs collègues polonais, mais parce que les ouvriers peuvent faire sentir leur poids dans la gestion quotidienne et parce qu'ils sont directement intéressés aux résultats enseigné une leçon qu'ils n'oublieront plus jamais. Il dépend leur effort collectif qu'ils touchent ou non un treizième et un quatorzième mois, que leur appartement soit réparé ou non, qu'ils reçoivent un nouveau logement dans un nouveau bloc d'habitations ou que leurs enfants puissent faire des études dans un nouveau bâtiment scolaire. Le lien direct, sur place, concret et visible, entre l'accroissement de la production et le bien-être accru de tous les travailleurs, voilà une meilleure contribution à l'accroissement de la productivité que mille résolutions sur la « discipline » ou sur la « compétition socialiste ». Les Polonais étaient en train d'apprendre la même leçon en 1956-57. Elle a été brutalement interrompue ; c'était provoquer un désastre ; le désastre s'est produit.
Il en va de même à la campagne. Un flot accru de biens de consommation industriels vers le village, combiné avec d'importants investissements dans l'agriculture et le développement de fermes d'Etat modèles, capables d'engager la concurrence avec le secteur privé et de peser sur les prix, voilà ce qui a aidé la Yougoslavie à résoudre, en l'espace de quelques années, les problèmes fondamentaux de la période de transition au village. Gomulka ne manqua point de séduire le paysan. Mais il évita de développer la pression parallèle d'un important effort d'investissements et de concurrence d'un secteur agricole d'Etat. Il en est résulté que le paysan privé est devenu le maître du marché des produits agricoles. Ce fut, encore une fois, une invitation au désastre ; le désastre ne s'est pas laissé attendre longtemps, cette fois non plus.
Il n'y a guère de chances que les forces propres de l'avant-garde polonaise ou de la classe ouvrière de ce pays, terriblement démoralisée par la • espoirs d'octobre dans les mois qui viennent. Pour que la crise polonaise trouve en définitive une solution ligne politique nouvelle phase de la « déstalinisation » en U.R.S.S. même ou d'un soubresaut en favorable , cela ne pourrait provenir que d'un développement international, d'une
Allemagne orientale. Mais les éléments dispersés de l'avant-garde, qui sont l'incarnation vivante des espérances perdues d'octobre 1956, pourraient tirer la leçon politique qui se dégage de cette expérience tragique. Cette leçon peut être résumée en une seule phrase : la bureaucratie est une FORCE SOCIALE qui ne peut être neutralisée ou surmontée que par la puissance, la liberté et l'action accrues de la CLASSE OUVRIERE en tant que telle. Toute autre façon de « résoudre » ce problème doit nécessairement rester pragmatique, et conduire inévitablement sur la voie de Gomulka — vers le retour des natoliniens !