La session de l'O.N.U. de l'automne 1960 a bien mérité l'intérêt que lui a porté l'opinion internationale car elle a avant tout exprimé, avec une évidence plastique, les changements profonds et les transformations constantes de la réalité mondiale contemporaine. Le fait que les puissances européennes traditionnelles et le colosse nord-amé ricain aient vu leur rôle devenir de plus en plus contesté et limité s'est exprimé désormais aussi sur le plan de la « légalité » formelle, les pays atro-asiatiques se trouvant en majorité à l'O.N.U. après laccession à l'indépendance d'une série de nouveaux Etats africains.
Il est vrai que la revue spectaculaire de New York enregistre une absence de taille, celle de la Chine populaire. Mais il s'agissait, au. fond, d'une absence beaucoup plus formelle que substantielle : personne ne pouvait en effet oublier que, si les rapports de forces avaient tellement évolué au cours de la dernière décade, cela est dû en premier lieu au fait que les armées révolutionnaires de la paysannerie chinois ont actuellement esquissée, en se différenciant vis-à-vis du né de Tchang Kai-Tchek. L'attitude de Khrouchtchev lui-même a été dans une large mesure conditionnée par l'existence de l'Etat ouvrier chinois et plus particulièrement par l'orientation que les dirigeants chinois ont actuellement esquissée, en se différenciant vis-à-vis du Kremlin.
Les réactionnaires de tous les pays écumaient après des discours tels que ceux d'un Castro ou même d'un Nkrumah, et ils se sont efforcés d'exercer leur ironie à propos des événements congolais, tâchant en réalité de dissimuler leur angoisse. Mais ils ne peuvent pas ignorer que cela indique tout simplement que la grande vague de la révolution coloniale, loin de s'apaiser, est en train de s'amplifier davantage. L'année 1960, comme on l'a déjà maintes fois souligné, a consacré l'essor de l'Afrique comme nouveau facteur historique puissant : ce n'est plus seulement la révolte des masses arabes aux bords de la Méditerranée, ou la protestation déchirante des Bantous dans la citadelle barbare de l'Afrique du Sud, c'est au centre même du continent noir que des forces nouvelles poussent et se développent de plus en plus dynamiquement. En même temps, en dépit de l'hystérie ridicule de ses adversaires, le peuple cubain continue à défier l'impérialisme américain tout à fait à ses portes, sans que celui-ci puisse envisager sans risque énorme de répéter l'opération guatémaltèque de 1954.
Les régisseurs de la politique yankee se flattaient de pouvoir rehausser tant soit peu un prestige ébranlé en faisant coincider la session de l'O.N.U. avec le lancement d'un engin autour de la lune. Le lancement ayant été une lamentable faillite, ils ont atteint le résultat exactement opposé, à savoir compléter le tableau négatif en conles Etats-Unis se trouvent dans une condition d'infériorité très nette et que la reprise espérée est loin d'être réalisée.
Plus encore, pendant ce même automne, les bavardages démagogiques et souvent enfantins qui ont caractérisé comme d'habitude la campagne électorale, n'ont pas servi à étouffer les voix sérieusement préoccupées qui s'élèvent à propos d'une situation économique qui paraît avoir trahi les espoirs d'un passé même récent. Le boom spectaculaire que plusieurs escomptaient, n'est pas arrivé et, tandis que la capacité de production de l'acier n'est exploitée qu'a 60 %, la liste des chômeurs s'enrichit encore de nouveaux noms. Des sources officielles se sont hâtées de préciser que le danger d'une nouvelle recession et à plus forte raison d'une crise n'existait pas. Mais, même en faisant abstraction des réserves qu'impose normalement l'optimisme officiel, la situation n'en est pas moins grave car. dans les conditions du monde contemporain, la comparaison à laquelle le capitalisme est acculé, n'est plus une abstraction, elle est devenue concrète. Il ne s'agit plus des rythmes de développement théoriquement possibles dans des conditions sociales nouvelles, mais des rythmes réels atteints par l'économie soviétique ; ce qui signifie que, même sans crise, une stagnation prolongée ou même un développement limité et saccadé impliquerait une défaite sérieuse pour les Américains et pour le capitalisme à l'échelle mondiale.
Est-il besoin d'ajouter qu'à une étape de la situation mondiale où les populations noires de l'Afrique ont conquis l'indépendance ou sont à la veille de la conquérir, la question nègre aux Etats-Unis va Jouer de plus en plus comme un facteur explosif, les Noirs américains ne pouvant plus se résigner à une condition d'infériorité qui représente — c'est le moins qu'on puisse dire — un anachronisme criant ?
On a souligné à juste titre que la direction politique américaine a révélé, en face d'une telle situation, une carence presque complèté. On sait que des critiques de plus en plus serrées ont été formulées déjà depuis quelques années et se sont exprimées ouvertement dans certains organes de la presse américaine. Il y a en effet des attitudes qui ne manquent pas de surprendre si on les considère du point de vue des intérêts de l'impérialisme. Pour nous limiter à un exemple tout à fait récent, comment a-t-on pu sérieusement faire du tapage autour de la misérable somme de 500 millions de dollars pour l'Amé- rique latine à un moment où la Maison Blanche a toutes les raisons de considérer avec la plus grande préoccupation ce qui se passe au sud du Rio Grande ?
Bien sûr, il se peut, il est même probable que la nouvelle administration introduise des changements importants. Malgré tout, l'impérialisme yankee a encore des ressources très grandes, qu'il peut essayer d'exploiter mieux qu'il ne l'a fait au cours de la dernière période. Mais, tout cela admis, il y a des limites objectives qu'aucune politique nouvelle ne pourrait éliminer.
Il est vrai, par exemple, que Washington pourrait être un peu moins myope en ce qui concerne « l'aide » aux pays sous-developpés. Mais nous avons plusieurs fois souligné les raisons structurelles qui limitent sérieusement une telle politique et lui confèrent une signification objective concrète tout à fait autre que celle de l'aide de la part de l'Union soviétique et des autres Etats ouvriers. Il n'y a aucune raison de changer notre appréciation à ce sujet ; au contraire on ne saurait oublier que les possibilités des Etats ouvriers sont destinées à s'accroître dans les années à venir.
Cela est encore plus clair en ce qui concerne la grande manœuvre politique de l'impérialisme envers la révolution coloniale. Cette manœuvre, qui impliquerait une certaine retraite de l'impérialisme dans le but de s'assurer l'alliance avec les classes dirigeantes indigènes et avant tout avec la bourgeoisie nationale, a été esquissée par les Britanniques dès le lendemain de la deuxième guerre mondiale; le but des Américains, ce serait de la pousser plus loin et de la généraliser sous leur égide.
L'expérience des quatre ou cinq • dernières années a déjà démontré les difficultés auxquelles se heurte l'impérialisme yankee même sur ce terrain. Il lui est avant tout difficile de satisfaire les exigences objectives des pays coloniaux ou semi-coloniaux, car il devrait sacrifier beaucoup de ses intérêts directs. En outre, il risque d'affaiblir certains de ses alliés européens qu'il considère comme étant essentiels pour la survivance du capitalisme comme système mondial. Enfin, il ne peut pas éviter des heurts constants avec les bourgeoisies nationales elles-mêmes qui, sous la pression des masses, sont obligées de devenir de plus en plus exigeantes. Ce qui signifie, en conclusion, qu'il ne peut et ne pourra atteindre tout au plus que des résultats précaires.
Toutefois, cette manœuvre — qui dans le passé s'était développée en Asie, au Moyen-Orient et en Egypte — se polarise maintenant vers l'Afrique. Or, c'est justement dans cette partie du monde que ses chances apparaissent minimes, pour ne pas dire inexistantes. Si en Asie les Britanniques ont pu trouver un Nehru, en Afrique la situation objective est de loin bien plus défavorable (entre autre, la situation mondiale actuelle est beaucoup plus difficile pour l'impérialisme qu'elle ne l'était en 1948, quand l'Inde devint indépendante) et dans la plupart des cas les prémisses sociales et politiques nécessaires font défaut car une bourgeoisie indigène soit n'existe absolument pas, soit est limitée à des noyaux tout à fait restreints. Ajoutons qu'à une étape où le réveil des masses africaines est de plus en plus prononcé, même des expériences sur lesquelles les impérialistes mettent beaucoup d'espoir (c'est le cas, par exemple, pour les impérialistes britanniques à propos du Nigéria, récemment arrivé à l'indépendance), risquent de s'avérer absolument éphémères.
Il va de soi que le sort de tous les calculs et de toutes les mar nœuvres des impérialistes dépend, en dernière analyse, de l'attitude et des mouvements des masses. Si les masses se mobiliseront sur une échelle de plus en plus large et pousseront leur lutte au delà des cadres que voudraient leur imposer certaines couches dirigeantes et certaines élites indigènes, en se rendant compte de cette vérité première qu'à l'époque de son agonie historique le capitalisme ne constitue aucunement une alternative réelle pour le développement écono mique et sociale du continent noir, le néo-colonialisme non seulement français ou britannique, mais aussi américain verra disparaître rapidement toute marge de manœuvre. La situation est d'autant plus ouverte pour de telles possibilités que la jonction entre les Etats ouvriers et la révolution coloniale, malgré la bureaucratie et sa « coexistence » pacifique, s'accentue constamment. Les intérêts objectifs antimpérialistes communs jouent dans ce sens, et Khrouchtchev luimême doit prendre des initiatives à sa manière, ne fût-ce que pour exercer une pression sur les impérialistes d'une part et pour éviter que l'influence des Chinois ne se renforce de l'autre.
Le seul bastion solide du capitalisme reste encore l'Europe Occidentale, dont l'économie a connu de nouveaux progrès spectaculaires. Il est donc logique que les Etats-Unis se préoccupent plus que jamais de l'alliance avec les pays européens et que les avocats du capitalisme s'efforcent en vue de rétablir une confiance ébranlée, de tirer leurs prévisions, surtout en partant de la « prospérité » européenne.
Nous n'avons aucune raison de minimiser cet aspect de la réalité contemporaine qui, disons-le en passant, pose aux marxistes des problèmes théoriques de première importance. Il n'y a pas de doute que si le système capitaliste n'est pas encore complètement renversé, s'il a encore la possibilité d'organiser sa défense en dépit du déclin catastrophique de son hégémonie mondiale, cela est dû, outre la puissance économique américaine, dans une large mesure à la reconstruction économique de l'Europe dans l'après-guerre.
Toutefois, il serait erroné non seulement d'oublier le contexte général dont nous venons d'esquisser les grandes lignes, mais aussi de négliger des symptômes tels que le malaise profond qui existe aujourd'hui en France à la suite des conséquences impossibles à supprimer de la lutte du peuple algérien dans la métropole même, ou les mouvement de juillet en Italie, ou la vitalité agressive de la Gauche dans les Trades Unions et dans le Labour Party en Angleterre. Le vieillard de Bonn paraît regarder avec une assurance hautaine tout ce qui se passe; le « miracle » allemand se poursuit et le mouvement ouvrier traîne dans une stagnation pénible à la remorque d'une direction qui a perdu toute trace de pudeur. Mais il suffirait d'une nouvelle crise à Berlin — ce qui est loin d'être improbable — pour que l'actuelle « stabilité » soit remise en question même en Allemagne.
C'est dans cette situation que notre mouvement international se trouve désormais à la veille d'un nouveau Congrès Mondial, qu'il a suffisamment de raisons d'affronter avec optimisme, malgré les coups que l'adversaire a portés contre ses dirigeants mêmes.
Comment la révolution coloniale, qui a été la force la plus dynamique de la dernière décade, pourra-t-elle se développer et s'amplifier davantage, comment pourra-t-elle dépasser le cadre bourgeois et transcroître dans sa phase prolétarienne-socialiste; comment le mouvement ouvrier des pays capitalistes avancés pourra-t-il reprendre l'initiative qu'à cause de la trahison des directions traditionnelles, il a depuis plusieurs années perdue; comment pourra se développer la lutte pour le socialisme, pour l'instauration d'un pouvoir prolétarien; comment les masses des Etats ouvriers pourront-elles se libérer de la tutelle bureaucratique et assurer l'épanouissement d'une véritable démocratie socialiste, sous quels mots d'ordre transitoires leurs mouvements commenceront-ils à s'organiser; comment se posent réellement les problèmes de la guerre et de la paix, les problèmes du renversement final du capitalisme et du passage du capitalisme au socialisme sur l'échelle mondiale; comment devra-t-on mobiliser les masses contre le danger d'un holocauste nucléaire provoqué par l'impérialisme : voilà autant de problèmes capitaux auxquels le Congrès donnera sa réponse, auxquels répondent déjà les documents qui sont soumis à une large discussion démocratique dans nos rangs.
Le Congrès précisera davantage nos tâches et nos perspectives et confirmera un optimisme qui ne découle d'aucun wishfull thinking, mais qui se base sur le fait que toutes les forces conservatrices de ce monde - de la bourgeoisie impérialiste à la bureaucratie qui a fait des ravages des décades durant dans le mouvement ouvrier — se trouvent dans une crise qui ne sera résolue que par leur défaite finale. 4 octobre 1960.