Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 6

Sur le sort de la IIIe Internationale (Quelques épisodes)

P. Richards · Quatrième Internationale, 17e année, n° 6 · mai 1959 · p. 49-52 · 2 025 mots

In English: On the Fate of the Third International (Some Episodes) (Fourth International No. 6, Spring 1959).

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Bien que la fondation de l'Internationale Communiste (la III Internationale) remonte à 40 ans, il n'a pas encore été publié un exposé quelque peu documentaire ou scientifique de son histoire. Il n'existe que des descriptions de certains épisodes de son activité, ainsi que des essais d'exposés reliés à la marche du développement du mouvement communiste dans quelques pays. Dans les années 1930, l'Executif de l'Internationale Communiste pensait publier lui-mêmé une histoire des quinze années de son activité et une description très schématique de l'activité de ses plus importantes institutions. Cela devait avoir pour objet de résumer les expériences accumulées et de tirer des conclusions pour le développement ultérieur du mouvement ouvrier.

Sous la présidence du membre du Comité exécutif de II.C., mort récemment, D.Z. Manouilsky, une commission fut créée à laquelle furent affectés également les dirigeants alors les plus connus des Partis communistes de l'Union soviétique, d'Allemagne, d'Italie, de France, etc. En plus des principaux documents qui se trouvaient dans les archives, on devait adjoindre les témoignages de beaucoup de personnes qui avaient participé directement au mouvement et aux différentes périodes de l'activité de I'I.C. Mais, déjà au bout de quelques sessions de la commission chargée de préparer ce travail d'histoire, il s'avèra que bien qu'il y ait eu abondance de matériaux, la sélection de ces matériaux présentait des difficultés qui ne pouaient être surmontées dans l'atmosphère politique qui régnait alors à Moscou.

Cela avait trait avant tout au rôle historique des personnalités qui avaient joué un rôle dirigeant à la fondation et dans les premières années de l'Internationale communiste. On se trouait déjà dans la période où on ne tolérait plus la mention même des noms de Trotsky, Zinoviev, etc. qui avaient été les plus proches collaborateurs de Lénine à la fondation et à la direction de la IIl° Internationale. De même, à la période « héroïque » de début de la III° Internationale étaient liés beaucoup de noms de dirigeants communistes qui, par la suite, étaient tombés dans le discrédit. Une grande difficulté résidait aussi dans l'estimation de diverses actions de l'Internationale Communiste qui ne pouvaient être décrites conformément à la vérité et sur le jugement historique desquelles de grandes divergences existaient.

* L'Histoire › avait tout d'abord été prévue pour un ou deux tomes. Peu après survint une circulaire de Manouilsky proposant l'extension de l'ouvrage à 6 volumes. Les sessions se prolongeaient mois après mois, et plus se poursuivait le collectage de matériaux et plus il devenait clair que l'édition d'une telle histoire ne pourrait avoir lieu dans ces années 1930.

Mais, même dans les années qui suivirent — et en lesquelles l'espoir avait été placé — l'Exécutif de l'Internationale Communiste ne parvint pas à publier un ouvrage sur sa propre histotre. Car il arriva que de nombreux membres éminents de la commission qui devait préparer cette histoire tombèrent victimes de la terreur de Staline.

Et quelques années plus tard, en 1943, après l'« autodissolution » de l'Internationale Communiste ordonnée par Staline, ses archives furent remises au Comité Central du Parti Communiste de l'Union soviétique, où elles se trouvent enfermées depuis plus de quinze années et, comme autrefois, inter dites au public.

Jusqu'à la publication des documents qui sont rassemblés dans ces archives, les témoignages de divers participants du mouvement communiste dans le passé peuvent décrire seulement certains épisodes qui contribuent à comprendre son sort, soit qu'ils rappellent des périodes et des faits de l'histoire de l'I.C., soit qu'ils mentionnent des détails jusqu'alors inconnus.

Bien que la fondation de la Il Internationale fut devenue — étant donné a situation créée par la première querre mondiale dans le mouvement ouvrier par le nouveau fait historique d'un Etat ouvrier créé par la Révolution d'Octobre, et par la fermentation révolutionnaire grandissante en Europe centrale — une nécessité historique que les dirigeants du Parti bolchevik avaient reconnue et qu'ils réalisèrent avec leur puissance parliculière, il n'en faut pas moins observer qu'au premier Congrès de l'Internationale, il n'y eut pas unanimité sur la question principale. Lorsque la création de la nouvelle, de la II!" Internationale. fut mise aux voix, une délégation qui avait trouvé le chemin de Moscou s'abstint. C'était la délégation du Parti Communiste allemand (KDP).

La délégation avait été élue en fin 1918 au Congrès de fondation du KPD et elle avait eut besoin de deux mois, remplis de nombreuses difficultés, pour arriver à Moscou. La délégation n'avait pas de pouvoir pour voter aussitôt la fondation d'une nouvelle Internationale et tous les efforts des camarades russes, ainsi que des représentants des autres Partis (d'ailleurs peu nombreux) qui participèrent au Congrès de fondation, ne purent en rien changer l'attitude des communistes allemands. dem Cete fülude eusala delent pr albinon de Ruse Sur eburg qui avait Cette attitude reposait sur une proposition de Rosa Luxemburg qui avait fondation d'une nouvelle Internationale aussi longtemps que le pouvoir d'Etat se trouverait aux mains des ouvriers d'un seul pays, en l'occurrence la Russie. Il existait le danger qu'avec le temps une telle Internationale puisse devenir l'instrument de la politique étatique de ce pays et ne puisse représenter les intérêts des travailleurs de tous les pays.

Rosa Luxemburg avait été assassinée à Berlin dans la période qui s'écoula entre le départ de la délégation et le Congrès de fondation le ler mars 1919 Par la suite, dans les cercles dirigeants de l'I.C. on exprima l'opinion qu'elle aurait changé de point de vue si elle-même avait participé au Congrès. Le KPD, malgré son abstention à la fondation, devint une active section de l'Internationale Communiste. Mais, dans les années 1930, lorsque après les com bats héroïques du KPD et ses tragiques défaites, les nazis arrivèrent au pouvoir en Allemagne, on analysa dans un cercle de communistes allemands émigrés à Moscou les luttes passeés de la classe ouvrière allemande, et il y fut question aussi de cette « directive » qui avait été adoptée sur proposition de Rosa Luxemburg.

« Il est possible que son opinion s'expliquât par le fait que l'on devait attendré jusqu'à ce que sous peu existe un deuxième Etat ouvrier (Allemagne). Alors le KPD, comme représentant du prolétariat allemand, siégerait avec les Bolcheviks russes, comme partenaire égal dans la III° Internationale... Ainsi la réserve de Rosa... que l'Internationale. comme instrument des intérêts étatiques de la Russie n'était pas appropriée à une représentation efficace des intérêts du prolétariat international... acquiert, à la lumière des lourdes expériences qui se sont produites entre décembre 1918 et la prise du pouvoir par Hitler en 1933. un ton prophétique particulièrement sombre. »

Dans les premières années, les ouvriers de l'Union soviétique considéraient le Komintern formellement comme « l'état-major de la révolution mondiale » : mais même longtemps après la prise du pouvoir — essentiellement jusqu'à la mort de Lénine — ils élaient convaincus que la réalisation de la révolution dans d'autres pays, avant tout dans les pays occidentaux, aurait lieu avec laide de cette Internationale. Sans la révolution prolétarienne ils ne pouvaient imaginer un triomphe du socialisme dans un seul pays

Cette conviction de la classe ouvrière soviétique et de la première génération de bolcheviks russes qui avaient pris le pouvoir en Octobre, 1917 non comme représentants du prolétariat russe aux possibilités limitées mais en son nom comme avant-garde du prolétariat mondial, était si répandue et si profondément enracinée que même Staline, dans son discours aux funérailles de Lénine, mentionna la fidélité à l'Internationale Communiste comme partie intégrale de son serment à la mémoire de Lénine.

Mais, pas plus tard qu'en 1926, on, vit ce que valait ce serment de fidélité dans la bouche de Staline. Il s'était efforcé dès le début de transformer le Komintern en une section de propagande de son secrétariat de parti, de l'utiliser comme enseigne pour le mouvement ouvrier international (qu'il ne connaissait pas et auquel il ne faisait pas attention), mais aussi de réduire autant que possible son influence sur les questions du P.C. russe, bien que le sort du Komintern dépendait grandement du développement en Union soviétique.

Lorsque la lutte au sein du P.C. de l'U.R.S.S. entre le noyau de vieux bolcheviks, et l'aile bureaucratique dirigée par Staline aspirant toujours plus brutalement au pouvoir, parvint au moment décisif. Trotsky tenta (déjà trop tard, selon l'opinion de beaucoup de ses partisans) d'en appeler aux communistes de tous les pays organisés dans l'Internationale, pour leur exposer la signification fatale du monopole de pouvoir de Staline, non seulement pour la révolution prolétarienne russe, mais aussi pour la révolution mondiale dont la direction constituait la tâche immédiate de l'I.C.

Pendant le 7º Plenum de l'Exécutif de l'Internationale Communiste en 1927 (entre le 5º et le 6° Congrès de I'I.C.) se produisit la lutte devenue historique entre Trotsky et Staline dont le résultat montra toute l'impuissance du dirigeant communiste en face des manœuvres perfides et de la pression administrative sans scrupule de l'appareil de Staline.

Le résultat du Plenum, en réalité, ne fut pas l'éloignement de Trotsky, Zinoviev, Kamenev et des autres dirigeants liés à la fondation de lI.C., mais la condamnation à mort de toute l'Internationale Communiste.

Dans les 17 années qui s'écoulèrent entre 1927 et 1943, c'est l'agonie de la III° Internationale condamnée à mort par Staline qui se produisit. Les directives — dirigées tantôt sur des aventures insensées et sans issue, tantôt sur des manœuvres ridicules et des capitulations paniques — lancées par la II!° Internationale pour beaucoup de pays ont sur la conscience nombre de chapitres sanglants. Mais pour la cause de la vérité, il faut ajouter que, dans toutes les questions essentielles, l'appareil de l'Internationale et les dirigeants des divers partis lui obéissant n'étaient que des intermédiaires.

Ces directives provenaient de Staline et correspondaient aux intérêts de sa politique en vue de la consolidation de son pouvoir en Union soviétique et du renforcement de son prestige international, sans le moindre égard aux intérêts du prolétariat mondial ou des masses travailleuses dans les différents pays.

Un autre chapitre est celui des camarades extrêmement sincères, remplis d'un esprit de dévouement et de sacrifice illimité qui furent impliqués dans la réalisation de ces instructions provenant de l'appareil de Staline, fausses et traitresses du point de vue des intérêts des masses, qui déclarèrent : « Il s'agit d'une grande bataille sur l'échelle mondiale. la stratégie géniale de Staline consiste à sacrifier tout et chacun qui vient à l'encontre de ses plans pour gagner la bataille pour la puissance mondiale. Si l'Internationale Communiste est ainsi sacrifiée, cela se faît dans les intérêts des « plans supérieurs » de Staline. >

Il arriva un moment où l'Internationale Communiste, bien qu'agonisante et depuis longtemps transformée en un auxiliaire de propagande, retint à nouveau l'attention de Staline. D'une part pendant la guerre contre Hitler avait commencé une puissante montée du mouvement ouvrier révolutionnaire qui plaçait les communistes, devenus des partis de masse dans de nombreux pays. devant la tâche de la conquête du pouvoir après avoir chassé les occupants nazis. A la tête des groupes communistes se trouvaient dans divers pays des personnalités marquantes qui, lors d'un renouveau de l'Internationale, auraient pu déclencher une rébellion conire le diktat pseudo-communiste de l'appareil de Staline.

D'autre part, l'existence du Komintern était un objet d'échange bien venu. Dans ses marchandages avec Churchill et Roosevelt, Staline pouvait présenter la dissolution du Komintern comme un sacrifice qu'il faisait pour prouver sa loyauté totale et sa fidélité à l'alliance.

Ainsi il ne resta plus au fidèle Georges Dimitrov, chargé depuis 1935 de l'administration des affaires du Komintern, qu'à signer la formule de l'auto-dissolution qui fut confirmée par l'Exécutif de l'Internationale Communiste.

Mais les idéaux qui, il y a 40 ans à la fondation de la III° Internationale, animaient les représentants de la classe ouvrière, songeant à poursuivre les traditions de Marx et d'Engels et de la Ire Internationale, ces idéaux ont survécu dans le cœur des masses ouvrières à la dissolution de la IIIe Internationale.

Et bien que des années doivent encore s'écouler avant que ne soit écrite une vraie histoire de la III° Internationale, elle contiendra aussi bien les éléments de l'héroïsme de ses meilleurs combattants que la honte de Staline et de ses complices qui l'ont trahie et étranglée.

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