Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 6

L'Allemagne, enjeu critique

Quatrième Internationale, 17e année, n° 6 · mai 1959 · p. 1-4 · 1 582 mots

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On approche d'une nouvelle période de haute tension internationale. Depuis que le Kremlin a posé la question de Berlin et du traité de paix avec les « deux » Allemagnes, l'opinion internationale passe par des phases alternantes d'alarme et de sensation de détente.

Pour le moment, nous sommes dans une phase de détente. Le Kremlin a obtenu le principe d'une conférence au sommet, en échange d'une conférence préalable des ministres des Affaires étrangères. Il jouera par conséquent en sourdine peut-être jusqu'à la conférence au sommet. Il n'y aura donc pas expiration d'un ultimatum sur Berlin en mai: il y aura début de négociations en vue d'un compromis.

Mais quel compromis ? Quand le Kremlin s'est décidé, en novembre dernier, à poser la question du statut de Berlin et, peu après, du traité de paix avec les « deux » Allemagnes, il visait clairement à obtenir et à sanctionner un changement du statu quo actuel en Europe, en spéculant sur un rapport de forces global qu'il juge actuellement étre en sa faveur.

Il s'agit d'imposer la reconnaissance de l'Allemagne de l'Est et d'éliminer l'enclave pro-impérialiste de Berlin-Ouest. Il s'agit par conséquent d'officialiser ainsi la coupure de l'Allemagne en deux Etats, ayant chacun un régime social différent. Tout compromis qui ne seraii essentiellement pas favorable à cette position ne saurait satisfaire le Kremlin.

Pourquoi le Kremlin a-t-il choisi ce moment précis pour poser cette question explosive entre toutes ? Fondamentalement parce qu'il considère que le rapport des forces global lui est actuellement favorable.

Les experts militaires reconnaissent que l'URSS possède actuellement une supériorité militaire, y compris dans le domaine des armes atomiques, grâce à la fabrication en série qui a déjà commencé des fusées intercontinentales.

D'autre part, le Kremlin sait, à l'heure actuelle, qu'ellectivement personne, sauf les masses allemandes, ne désire réellement l'unification allemande.

L'Angleterre et même la France redoutent une Allemagne unifiée qui accroitrait énormément le potentiel économique déjà redoutable de l'Allemagne de l'Ouest. L'Angleterre en particulier, de plus en plus distancée par Allemagne de l'Ouest dans les exportations de produits manufacturés et la conquête des marchés étrangers, est en train de se rappeler le « danger » allemand et de ranimer les préjugés nationalistes à son égard.

Adenauer non plus ne souhaite pas à l'étape actuelle, la réunification allemande, craignant de perdre la majorite parlementaire - que son parti détient encore — au profit de la social-démocratie qui ne cesse d'augmenter le pourcentage de ses voix dans toutes les élections récentes.

Quant aux Etats-Unis, leur politique allemande est basée sur l'alignement avec Adenauer.

Le Kremlin pense donc pouvoir officialiser une situation de fait que personne ne désire actuellement changer au risque de provoquer la guerre.

Mais, entre la reconnaissance tacite des deux Allemagnes et la reconnaissance officielle de l'Allemagne de l'Est, qui contrôlerait également de fait Berlin-Ouest, il y a une grande différence. En souscrivant à une telle opération, les alliés atlantiques apparaîtraient avoir reculé sous la pression soviétique dans le domaine crucial de l'Allemagne et de l'Europe. Les répercussions en Allemagne occidentale et dans le monde entier risqueraient d'être profondes et incontrôlables.

Pour cette raison, malgré les dissensions qui se sont manifestées jusqu'ici entre les alliés atlantiques, et plus particulièrement entre les Anglais et les Allemands, c'est la ligne de la fermeté qui dominera dans les négociations avec le Kremlin. Les croisés de l'Alliance atlantique se préparent à jouer au « bord de l'abîme », à rejeter aussi bien une modification unilatérale du statut actuel de Berlin qu'un traité de paix avec l'Allemagne de l'Est. Ils feront plutôt l'offre d'un marchandage global liant l'avenir de Berlin à la question de l'unification allemande et à la « sécurité » européenne.

Le Kremlin, appuyé par la Chine et ses alliés du Pacte de Varsovie, rejettera à coup sûr une telle proposition. Alors commencera une majeure épreuve de force, en réalité la plus importante depuis la deuxième guerre mondiale. On verra ensuite sur quelle ligne de retraite, par rapport aux positions actuelles des uns et des autres, pourrait s'amorcer la négociation d'un compromis.

Il est en tout cas nécessaire de comprendre que les négociations seront serrées, qu'on jouera de part et d'autre « au bord de l'abîme », et que la détente actuelle, dans les mois qui viennent, laissera place à plusieurs reprises à l'alarme. De part et d'autre, les états-majors ont des plans prêts pour toute éventualité, et leurs forces mobilisées pour prévenir des « surprises ».

Il faut rechercher les raisons de cette nouvelle tension internationale en perspective dans les données essentielles de la situation internationale actuelle. Les années passent sans qu'aucun arrêt n'intervienne à la folle course aux super-armements. Du côté impérialiste, il n'y a aucun relâchement dans ce domaine. Au contraire, les budgets militaires des principaux pays impérialistes sont en augmentation, ainsi que la production des armes atomiques; les essais atomiques continuent; la multiplication des bases militaires de par le monde se poursuit; le Japon et l'Allemagne se réarment, y compris bientôt avec des armes atomiques.

Face à cette évolution, les Etats ouvriers sont obligés de recourir à un effort militaire analogue, au détriment de leur développement économique et de la libéralisation de leurs régimes politiques.

Dans ces conditions, la « coexistence » qui est un fait, loin de se poursuivre « pacifiquement » tourne fatalement à la tension et en réa-. lité à la lutte à mort entre les deux systèmes sociaux.

Devant l'impossibilité de figer sur un palier quelconque l'évolution économique, le développement de la technique, le potentiel militaire, ainsi que les rapports entre Etats capitalistes, et Etats dépendants, et les rapports sociaux à l'intérieur de ces Etats, devant l'impossibilité de figer en quelque sorte la révolution internationale en cours, la « coexistence pacifique » est une chimère mise constamment en cause par ds crises internationales nous amenant « au bord de l'abîme ».

Certes, le conservatisme inhérent à la nature de la bureaucratie soviétique et sa peur de la prolongation « incontrôlée » de la révolution mondiale, la poussent à rechercher des compromis avec l'impérialisme, et des « accords de Yalta » qui lui procureraient des avantages, en contre-partie de trahisons certaines de la révolution.

C'est là un facteur qui, à côté de la peur mutuelle d'une guerre atomique. a jusqu'ici joué pour qu'on ne se précipite pas du « bord » dans « l'abîme » même.

Cependant, le seul moven réaliste pour lutter contre l'aggravation du danger de guerre atomique et contre la guerre en général. est d'affaiblir davantage l'impérialisme par la lutte révolutionnaire victorieuse dans les pays capitalistes et dépendants.

Pour que cette lutte devienne d'autre part possible. elle doit se déterminer par rapport aux véritables problèmes et intérêts de la révolution prolétarienne, et non pas par rapport aux objectifs de la diplomatie du Kremlin.

Dans le cas de l'Allemarne. vouloir affaiblir l'impérialisme en maintenant le pays divisé et l'Allemaone occidentale en quarantaine. signifie tourner carrément le dos à la révolution allemande. Les masses allemandes, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. ne sauraient se concilier pour longtemps avec la permanence de la division de leur pavs. Pour éviter au'elles s'égarent dans les voies d'un nationalisme réactionnaire, il faut leur esauisser clairement la perspective de l'Allemagne socialiste unifiée et indépendante.

Dans les conditions concrètes actuelles. il ne saurait être auestion de démanteler les structures sociales de l'Allemagne de l'Est au profit d'une restauration capitaliste dans une Allemagne canitaliste unifiée. Il ne saurait être auestion non plus de soumettre l'Allemagne occidentale au régime politique bureaucratinue et policier d'Ulbricht inféodé au Kremlin. Les masses allemandes doivent avoir le droit de bâtir mme

Allemagne socialiste démocratique unifiée, alliée sur un pied d'égalité avec l'URSS et les antres Etats ouvriers

Pour au'une telle persnective se réalise il faudrait une évolution profonde dans la situation actuelle en Allemagne occidentale et en

URSS. Il faudrait que le Parti social-démocrate allemand prenne une position claire sur les structures sociales de l'Allemagne orientale, et qu'il se déclare déterminé, en accédant au pouvoir, non pas à gérer la société capitaliste mais à instaurer un véritable régime socialiste en Allemagne occidentale.

Il faudrait qu'en URSS, le Kremlin, qui dispose du sort du régime en Allemagne orientale, se déclare prêt à soumettre le sort d'une Allemagne unifiée sur des bases socialistes, au libre verdict des masses allemandes organisées dans les partis ouvriers de leur choix.

Dans les conditions actuelles, cette perspective paraît illusoire. Elle est cependant la seule qui tienne compte des aspirations et des intérêts des masses allemandes.

Le Parti social-démocrate allemand, dans son nouveau plan pour l'unification, s'est résigné à accepter l'idée d'une confédération entre les deux Etats allemands, en tant qu'étape provisoire et transitoire vers l'unification. C'est là une position à envisager dans le cadre d'une perspective prévoyant une véritable unification du pays sur la base d'un régime socialiste démocratique.

Dans les mois critiques à venir, la pression des masses internatio nales doit s'exercer dans le sens de paralyser d'éventuelles tentatives aventureuses de la part de l'impérialisme, comme par exemple celle qui consisterait à forcer manu militari l'accès de Berlin-Ouest.

Elle doit d'autre part se faire sentir des deux côtés de la ligne de la division actuelle de l'Allemagne, pour réclamer l'unification du pays dans le cadre d'un régime socialiste démocratique.

Sans vigilance et sans intervention active des masses européennes en particulier, on risque d'assister au plus périlleux exercice « au bord de l'abîme ».

Que l'avant-garde prolétarienne au moins ne se méprenne pas que tel est en effet l'enjeu de la nouvelle épreuve de force sur Berlin et 1 Allemagne.

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