Les éditions de l'Université de Harvard ont récemment publié aux Etats-Unis un petit volume contenant essentiellement le «journal » tenu par Trotsky pendant quelques mois de 1935. Militant révolutionnaire, il ne recourait généralement pas à ce genre littéraire ; mais, à certaines périodes de sa vie où il se trouvait dans une sorte de captivité, il a fixé des notes sur le papier. Ce fut le cas en 1035, à un moment ou, le gouvernement français venant de lui notifier un nouvel arrêté d'expulsion et. l'absence d'un pays accordant un visa d'entrée, il fut amené à vivre dans un village dauphinois, sous une surveillance policière qui le privait de conditions normales de travail, sans secrétaire, et ne recevant son courrier qu'à intervalles distants. Il nota plus ou moins au jour le jour des remarques, observations..., tant sur les événements politiques que sur ses lectures, sur les incidents de sa vie et de celle de sa compagne, Natalia, le sort des siens en U.R.S.S., ete. Peu après son arrivée en Norvège, il retrouva des possibilités normales de travail et... oublia ce «journal », qui fut retrouvé dans ses archives déposées à l'Université Harvard.
Avant d'aborder ce document inédit de Trotsky, on ne peut manquer de sourire à la préface des doctes universitaires qui Tont édité. Imbus de leurs connaissances livresques, ces gens y expriment une incompréhension peu commune des hommes, des événements et des idées. Le tournant de la réforme de la III° Internationale à la lutte pour la IV* Internationale, c'est pour eux « le niveau politique abstrait de la crise de Trotsky en exil » ; le caractère général de l'homme, c'est celui d'un « intellectuel révolutionnaire en politique, un « outsider » avec ses idéolozies ». Ces messieurs de Harvard ne voient la politique qu'au niveau des partis bourgeois des Etats-Unis. Etonnés de voir Trotsky homme d'une profonde sensibilité, ils n'arrivent pas à comprendre que dans ce iournal ne se trouvent « aucun doute idéologique o1l même examen l'âme » (no ideological doubts or eren soulsearchinal. On simarine de quel rire Trotsky aurait éclaté en lisant de telles lignes à son sujet.
Laissons ces distingués universitaires, et venons-en à ce journal même de Trotsky.
Sur toute la partie purement politique, il n'est nul besoin d'insister. Les notes qui s'y trouvent sont relatives avant tout aux événements qui se produisaient alors en France, entre le coup de force réactionnaire du G février 1034 et la montée du Front populaire : elles ont été élaborées, sous une forme beaucoup plus achevée, dans des articles que la [V° Internationale a réédités il s a quelques mois en français.
L'intérêt de ce journal est dans le fait qu'il donne un aperçu du Trotsky dans son dernier exil, du Trotsky qui, après avoir créé et dirigé l'Armée rouge dans les premières années de la révolution, avait été exilé et poursuivi par le stalinisie. Dans la littérature, on trouve de nombreuses et remarquables pages sur Trotsky, écrites au cours de ces années extraordinaires de la Révolution russe, et décrivant soit le militant d'avant 1917, soit « l'épée de la Révolution » (Radek) ; . mais, jusqu'a présent, c'est tout au plus épisodiquement que l'on a écrit sur la dernière période de sa vie, de 1928 à 1940, sur des années qu'aueun des plus grands révolutionnaires jamais connues. Après avoir été par deux fois dans sa vie à la tête d'un mouvement révolutionnaire, après avoir eu la deuxième place dans la direction qui a enlevé le sixième du globe à la domination capitaliste, l'Etat ainsi crée retourne ses forces contre lui, le chasse, et le contraint de mener une vie étrangère à son tempérament : il est observé de partout, il ne peut se mêler librement au monde, sOn activité passe nécessairement par un petit nombre de personnes. Il est coupé de ses compaguons d'armes qui vont être brisés par la terreur stalinienne. Plus encore, dans le mouvement ouvrier hors de I'U.R.S.S., il n'a plus aucun camarade de sa génération ; ceux qui se joindront à lui, ce sont des jeunes - dont beaucoup s'avéreront - des oiseaux de passage, incapables de résister aux rigueurs du climat provoqué par les montées parallèles du fascisme et du stalinisme — des jeunes avec lesquels, malgré tout, il ne peut avoir des rapports aussi étroits qu'avec des bommes de son age. Enfin, si aucun grand révolutionnaire n'a échappé aux infamies et aux calomnies de ceux dont il troublait l'existence et les petits intérêts, nul — pas même Blanqui -n'a connu une telle avalanche, un tel déver- sement d'ordures, de mensonges, appuyés par l'autorité du premier Etat ouvrier et qui sont encore loin d'être déblayés.
Trotsky, dont la vie personnelle et l'activité révolutionnaire ne faisaient qu'un, a revolutionnaire ne donné sur lui-même bien des éléments dans son , autobiographie, mais celle-ci s'arrête pratiquement aux débuts de ce troisième exil. En outre, il y avait des profondeurs de son être que l'on pouvait entrevoir, en vivant auprès de lui ou en lisant ses œuvres, mais qu'il ne livrait pas: il n'était pas «soul-searching », pour employer l'expression des universitaires de Harvard, mais sa profonde vie intérieure, c'est peut-être plus que dans tout autre écrit de lui, dans le « journal » qui vient de paraître qu'on peut l'apprécier.
Dans ce journal, abondent, comme on pouvait le prévoir, des réflexions nombreuses sur la littérature et l'art. S'il n'a pas manqué dans de multiples domaines des marxistes - de valeur inégale — on peut, par contre, compter par unités ceux qui ont apporté quelque chose dans celui de lesthétique. Marx, Engels, Lénine n'ont pas, dans cette sphère, été au-delà de remarques dignes de leur génie. Mehring et Plekhanov ont été les premiers à travailler ce domaine. Trotsky a sans aucun doute fait un apport des plus considérables et des plus éminents. Mais, au moment même où la « déstalinisation » a affecté les milieux intellectuels communistes, ceux-ci n'osent pas regarder du côté de Trotsky, non seulement en matière d'analyse du stalinisme et des problèmes économiques et politiques des régimes de transition (cela risquerait de les conduire à des conclusions révolutionnaires), mais ils ignorent aussi l'œuvre de Trotsky comme critique littéraire marxiste. Parmi les causes de cet état de choses, il y a évidemment la difficulté, l'impossibilité à dissocier les deux domaines de manière absolue, mais il y a aussi le fait que Trotsky, se montrant un maître incomparable stimulant la pensée de ses lecteurs, dans quelque domaine qu'il traite, ne recoure jamais à la façon des professeurs, ne pontifie jamais, et toujours sa pensée s'insère dans l'immédiat sans perdre la perspective historique. Que n'a-t-on pas dit récemment encore sur la littérature soviétique? En tout cas, rien d'aussi concis et d'aussi profond que cette note insérée dans le journal à la date du 9 mars 1935 :
« Le roman d'Aleris Tolstoi, Pierre 1°r, est une eucre remarquable pour la façon immédiate dout il ressent le lointain passé russe. Bien sûr, ce n'est pas de la « littérature prolétarienne»: comme écrivain, A. Tolstoi a ses racines dans la vieille littérature russe - et. naturellement, dans littérature mondiale aussi. Mais, sans aucun doute, c'est la révolution qui, par la loi du contraste, lui a donné (et pas seulement lut) un sentiment purticulièrement fin pour la nature spéciale de l'antiquité russe -- immobile, sauvage et non dégrossie. Elle lui a appris quelque chose de plus : à rechercher, sous les conceptions idéologiques, les fantaisies et les superstitions, les intérêts simplement citaux des divers groupes 80ciur et des individus y appartenant. Avec une grande pénétration artistique, A. Tolstoi met à nu les soubassements matériels cachés des conflits idéologiques dans la Russie de Pierre. De cette manière, le réalisme psychologique individuel est élevé au réalisme social. C'est sans aucun doute une réalisation de la révolution comme erpérience immédiate et du marrisme comme doctrine générale.
Mauriac, un romancier francais que je ne connais pas, un academicien (ce qui est une pauvre recommandation) a écrit ou dit récemment: nous reconnaîtrons YU.R.S.S quand elle produira un nouveau roman du calibre de Tolstoï ou Dostoievski. Apparemment, Mauriac faisait une différence entre ce critère idéliste, artistique, et un critère matérialiste, marriste, basé sur les rapports de production. En réalité il n'y a pas là de contradiction. Dans la préface à mon livre Littérature et révolution, j'écrivais il y a bientôt douze ans:
«Mais même une solution réussie des problèmes élémentaires de la nourriture, des octement, du logement et même de celui des illettrés ne signifierait nullement une victoire complète du nouveau principe historique, celui du socialisme. Seuls un mouve ment de pensée scientifique sur une échelle nationale et le déceloppement d'un nouvel art signifieraient que la semence historique a non sculement poussé comme plante, mais a méme fleuri. En ce sens le développement de l'art est le test le plus élevé de la vitalité et de la signification de chaque époque. »
Cependant, il est impossible dans un sens quelconque de représenter le roman 4. Tolstoi comme une « fleur » de la nou velle époque. Il a été déjà dit pourquoi cela est trai. Et les romans qui sont officiellement regardés comme de « l'art prolétarien » (dans une période de complète liquidation des classes !) sont comme tels dépourcus de signification artistique. Bien sûr, il n'y a rien « d'alarmant » à cela. Il faut un certain temps pour qu'un bouleversement complet des fondations, des habitudes et des conventions sociales produise une cristallisation artistique suivant de nouveaux axes. Combien de temps ? On ne peut le dire d la légère, mais il faut beaucoup de temps. L'art est toujours porté dans les fourgons du train d'une nouvelle époque, et le grand art - le roman — est une charge particulierement lourde. Qu'il n'y ait pas eu de nouveau grand art jusou a maintenant est tout à fait naturel et, comme je lai dit, cela ne devrait pas et ne peut pas alarmer personne. Ce qui peut être alarmant, ce sont les imitations révoltantes d'un nouvel art écrites sur l'ordre de la bureaucratie. Les incongruités, Thypocrisie et lignorance du présent bonapartisme « soriétique » tentant d'établir un contrôle illimité sur lart — toutes ces choses rendent impossible n'importe quel esprit créateur artistique dont la première condition est la sincérité. Un rieil ingénieur peut peut-être construire une turbine a contre-cœur : celle-ci ne serait pas de première classe, précisément parce qu'elle aurait été construite à contre-cœur, mais elle servirait au but pour leguel elle aurait éte
INTERNATIONALE destinee. Mais on ne peut, de tonte Jaçon. écrire un poème à contre-cœur.
Ce n'est pas par accident que Aleais Tolstoï a reculé à la fin du XVII siècle et au debut du xvIIr pour pouroi gagner in liberté essentielle a Cartiste.»
En plus de considérations générales comme celles-ci, que de remarques à propos d'un livre ou d'un auteur ! En 1935, J. Romulation primitice. de n'ai jamais eu lorension d'observer ce type d'aussi près nuc maintenant. »
Toujours sensible à lextrême daus les contrastes entre les progrès de la connaissance humaine et les superstitions et préjugés, et des combinaisons qui en résultent la radio d'une part. et les manifestations la radio dune part, et les mamifestations de Lourdes ou d'une cérémonie royale et Angleterre d'autre part. Sur le plan de liotelligence, Trotsky ne manque pas de conclure :
«l y a une plus grande distance catre Baldwin et Lénine, comme types intelleetuels, qu'entre les druides celtiques Baldwcin.»
Il est de plain-pied avec Marx. EngeisLénine ; avee eux il respire l'air frais des montagnes, qui débarrasse les poumons rempuis des microbes de la petitesse et de linso lence, de obsequiosité et de l'ignorance. Parmi les pages de ce journal, relevons queiques lignes trop brèves sur Engels, « une des personnalités les plus fines, les mieux équilibrées et les plus nobles dans la galerie des grands hommes » :
« Auprès de l'Olympien Mars. Engels est plus « humain », plus approchable. Comme ils se complètent bien Tun autre ! Ou plutôt, combien consciemment Engels s'efforce compléter Marx ; toute sa vie, il s'emploie à cette tâche. Il regarde cela comme sa mission et y trouve sa gratification. Et ce. sans l'ombre d'un sacrifice personnel. toujours plein de vic, toujours supéricur d son environnement et à son âge, avec des intérêts intellectuels immenses, arec une vraie flamme de génie toujours britante dans la forge de la pensée. Sur larrière-Jond de leurs vies quotidiennes. Engels gagne énormément en stature par compartison avec Mara, bien que naturellement la stature de Mara n'en soit nullement diminuér. de me souviens qu'après avoir lu la correspondance Marz-Engels dans mon train militaire, je parlai à Lénine de mon admiration pour la figure d'Engels. Mon point de vue étast que, un dans ses rapports avec le titan Marx, le fidèle Frédéric gagnait, plutôt que diminuait, en stature. Lénine caprima son approbation de cette idée, avec ardeur, voire avec plaisir. Il aimait Engels très profondément, particulièrement pour la totalité de son caractère et son humanité complète. de souviens acee quelle cacitation nous avions craminé un portrait d'Engels jeune homme, y découvrant les traits qui devinrent si éminents dans la suite de sa vic. »
Au moment où il écrivait son journal, la répression stalinienne qui avait déja lour dement touché les opposants, allait passer a une nouvelle étape. en atteignant les familles et les amis de ceux-ci: une année seulement plus tard commençait le premier grand « procès de Moscou ». Trotsky, qui avait déjà été frappé par Staline en plusieurs membres de sa famille. voyait plumains, dont les premiers
« Hommes de bonne volonté» se lançait dans la politique.
lignes, Trotsky le juge à la politicien et comme écrivain :
volumes des avaient paru.
En quelques fois comme
«Comme écrivain (et encore plus comme homme politique) il manque évidemment de caractère. Il est un spectateur et non un participant. Mais seul un participant peut etre un profond spectateur... Comme spectateur, Romains peut être un écricain remarquable, mais il ue peut pas être un grand écricain. »
Un jour, le hasard lui fait lire La Maternelle, de Frapié, un prix Goncourt décerné à une époque on cette distinction ne faisait pas tant de bruit. De l'œuvre de cet auteur qu'il ignorait totalement, Trotsky écrit :
«Il montre très courageusement larrièrecour, et le coin le plus sombre de larrièrecour, de la civilisation française, de Paris. La cruauté et lo pauvreté de la vie frappe le plus durement les enfants, les plus petits. Frapié se pose le problème de regarder la cicilisation actuelle par les veur effarés d'enfants maltraités et affamés, ayant des cires héréditaires dans le sang. La narration n'est pas appuyée artistiquement; il y a des cassures et des échees ; les arguments de Théroïne sont en même temps naifs et même maniérés, mais l'auteur réussit créer l'impression nécessaire. Il ne connaît pas d'issue et même ne semble pas en chercher une. Le livre est chargé de désespoir. Mais ce désespoir est incominensurablement plus élevé que les recettes, coquettes et à bon marché, de Victor Margueritte. »
Un retrouve la même acuité d'observation liée à la même capacité supérieure d'en tirer des idées générales et des conclusions sociales, lorsque, quittant le domaine de la littérature, il note les contacts qu'il a avec des gens, contacts nécessairement forcés avee diverses «autorités » et personnages officiels, ou nécessairement brefs et peu développés avec des gens qui le plus souvent ne connaissent pas son identité. Procureur, policiers, greffiers, préfets, et propriétaires ¡hôtel ou de pension, coiffeur, ete. De petites touches, pittoresques, pleines d'ironie envers ces fonctionnaires préoccupés n'avoir pas d'histoires à son sujet qui entraveraient leur carrière. Et ces mots qu'on ne peut pas lire sans qu'ils évoquent combien de souvenirs misérables :
«Il n'y a pas de créature plus dégoûtante qu'un petit bourgeois engagé dans laceu- sieurs autres des siens menacés. Trotsky et sa compagne, Natalie, allaient être douloureusement atteints, dès 1935, par l'arrestation de leur plus jeune fils, Serge, qui, s'étant détourné dès son enfance de la politique, était devenu professeur dans un institut de technologie et se consacrait entièrement à ses travaux techniques.
Qui s'est trouvé proche de Trotsky et de Natalie dans ces années d'exil où ils deraient apprendre le suicide de Zina, la disparition de Serge, et la mort de Liova, ne peut lire bien des pages de ce journal sans revivre des heures douloureuses et sans retrouver avec éclat l'exemple incomparable de ces deux etres, souffrant profondément, mais montrant au monde entier, aux amis peu nombreux et aux puissants ennemis sans vergogne, une fermeté de caractère de la plus haute inspiration pour de jeunes révolutionnaires.
Dans ce journal, on apprend l'inquiétude de Trotsky et de Natalie sur la façon dont leur fils Serge, dépourvu d'intérêt politique, pourrait tenir devant ses bourreaux animés d'une haine insatiable. Il y a plusieurs mois. un témoignage incontestable est venu nous apporter le récit d'une rencontre fortuite, en 1937, d'un militant communiste et de Serge dans une prison du Guépéou ; Serge, avons-nous appris, s'est montré plein de la dignité et du courage dont il avait eu l'exemple chez ses parents.
Parmi les lignes de ce journal, il n'en est peut-être pas de plus émouvantes que celles que Trotsky consacre à Natalie: il faut les lire, tout commentaire serait trop pauvre.
Dans ce journal, Trotsky apparait aussi concerné avee l'idée de la mort, uniquement comme le révolutionnaire, conscient de la tache qu'il accomplit, qui paraît avoir ressenti en lui certains signes prémonitoires :
« Ma pression sanguine élevée (et toujours montante), écrit-il en février 1940, trompe ceux qui sont auprès de moi sur ma condition réelle. Je suis actif et capable de travailler, mais l'issue est évidemment proche. »
Ce quil craignait, cétait non une mort soudaine, mais une invalidite prolongée et, dans ce cas, il déclare nettement envisager
« suicide » comme celui des Lafargue. Mais en même temps, il ne pouvait pas ne pas penser que, dans les conditions d'acharnement et de calomnie des staliniens contre lui, cela risquerait de donner lieu à des interprétations erronées et malveillantes aussi a-t-il estimé indispensable de réaffirmer sa conviction inébranlable dans le communisme et dans l'avenir de l'humanité en quelques lignes pour le cas où il aurait été amené à prendre une telle détermination.
Bien d'autres passages donnent matière à pouvoir consacrer davantage de temps Das réflexion, que ce soit son regret de ne philosophie, ou bien ce rêve dans lequel il cause avec Lénine. Mais, de ce journal, qui n'a pas été écrit pour être publié et qui fut oublié par Trotsky parmi ses papiers, il n'est pas possible de ne pas reproduire ee passage où un marxiste traite du rôle de la personnalité dans l'histoire, cette personna lité étant lui-même, avee une objectivité impressionnante :
« Kakovsky fut à vrai dire mon dernier contact avec la vieille génération révolutionnaire. Après sa capitulation, il ne reste plus personne. Bien que ma correspondance avec Rakovsky ait été interrompue au moment de ma déportation par suite de la censure, l'image de Rakovsky est restée néanmoins un lien symbolique avec mes vieux compagnons d'arme. Maintenant per sonne ne reste. Depuis longtemps je n'ai pas été en état de satisfaire mon besoin d'échanger des idées et de discuter des problèmes avec quelqu'un d'autre. J'en suis réduit à poursuivre un dialogue avec les journaux, ou plutôt à travers les journaux avec les faits et les opinions.
Et pourtant je pense que le travail dans lequel je suis engagé à présent, malgré sa nature extrêmement insuffisante et fragmen taire, est le travail le plus important de mo vie — plus important que 1917, plus important que la période de la guerre civile ou que toute autre.
Pour être clair, je m'erprimerai ainsi. Si je n'avais pas été présent en 1917 à Pétersbourg, la Révolution d'Octobre aurait quand même eu lieu — à la condition que Lénine ait été présent et à la direction. Si ni Lénine ni moi n'avions été présents à Pétersbourg, il n'y aurait pas eu de Révolution d'Octobre : la direction du parti bolchevik l'aurait empêchée de se produire — je n'en ai pas le moindre doute! Si Lénine n'avait pas été à Pétersbourg, je doute que jaurais pu surmonter la résistance dirigeants bolcheviks. La lutte contre le «trotskysme » (c'est-à-dire contre la révolution prolétarienne) aurait commencé en mai 1917 et l'issue de la révolution eut été mise en cause. Mais, je le répète, une fois admise la présence de Lénine, la Révolution d'Octobre eut été de toute façon victorieuse. On peut grosso modo dire la même chose de la guerre civile, bien que dans sa première période. notamment lors de lo chute de Simbirsk et de Kazan, Lénine hésita et fut assiégé de doutes. Mais ce fut sans aucun doute un sentiment passager qu'il n'a probablement jamais exprimé o d'autre qu'à moi.
Ainsi, je ne puis parler du « caractère indispensable » de mon activité même pour la période de 1917 à 1921. Mais maintenant mon travail est « indispensable » dans le plein sens du terme. Il n'y pas du tout d'arrogance dans cette prétention. L'effondrement des deux Internationales a posé un problème pour la solution duquel aucun des dirigeants de ces Internationales n'est en quoi que ce soit armé. Les vicissitudes de mon sort personnel m'ont placé en face de ce problème et m'ont armé d'une importante expérience pour le traiter. Il n'y a personne d'autre que moi pour réaliser la mission d'armer une nouvelle génération avec la méthode révolutionnaire par-dessus la tête des dirigeants de la IIe et de la IIIe Internationales. Et je suis en accord complet avec Lénine (ou plutôt avec Tourgenev) que le pire des vices est d'avoir plus de 55 ans ! J'ai besoin d'au moins encore cinq années de travail ininterrompu pour assurer la continuité. » (25 mars 1935.)
Pour conclure ces quelques réflexions sur ce bref journal qui évoque en nous tant de choses, on ne peut mieux faire qu'appliquer à Trotsky, que d'aucuns prétendent dépassé, ces mots qu'on y trouve sur Engels, tant ils lui sont applicables :
« Les pronostics d'Engels sont toujours optimistes. Fréquemment ils sont en avance sur le cours réel des événements. Mais est-il possible en général de faire des prédictions historiques qui — pour employer une expression française — ne brûleraient pas quelques-unes des étapes intermédiaires ?
En dernière analyse, Engels a toujours raison. Ce qu'il dit dans ses lettres à Mme Wichnewetsky sur le déceloppement de lAngleterre et des Etats-Unis a été complètement confirmé seulement dans la période d'après [la première] guerre, 40 ou 50 ans plus tard. Mais ce fut certainement confirmé! Qui, parmi les grands hommes d'Etat bourgeois avait même une notion de la situation présente des puissances anglo-saxonnes? Les Lloyd George, les Baldicin, les Roosevelt, sans parler des Mac Donald, semblent aujourd'hui (en fait aujourd'hui plus encore qu'hier) des chiots aveugles muprés du vieil Engels à la vue lointaine. »