L'année 1959 a commencé en dotant la vie des hommes d'une dimension nouvelle: celle de l'exploration du monde interplanétaire, l'attraction de la terre ayant été vaincue par un engin humain devenu satellite du soleil. C'est un exploit fantastique de la science et de la technique de l'homme, de sa puissance sociale, collective, gage certain qu'aucune barrière ne restera infranchissable devant cette puissance, en réalité illimitée.
Cependant la merveilleuse conquête de la nature contraste plus que jamais avee le développement inégal de la société humaine et son organisation si peu rationnelle et scientifique. Normalement, les femmes et les hommes de cette planéte devraient saluer dans les rues et sur les places publiques l'envolée de la fusée cosmique vers le soleil. Travaillés cependant par la peur que leur inspire l'aspect social de l'utilisation de cette performance extraordinaire, par la peur des fusées atomiques dans un conflit éventuel entre ce qu'on a pris maintenant l'habitude d'appeler l'Est et l'Ouest, ils sont en général restés, en apparence an moins, aussi blasés et ternes que devant un fait divers de la vie quotidienne.
Quant aux maîtres du camp adverse de celui qui a le premier lancé la fusée, leur réaction n'a pas tardé dans ce qu'on peut appeler la logique folle de la course aux superarmements: puisque « notre Allas » est surclassé, il nous faudra ajouter de nouveaux milliards de dollars aux dépenses déjà fantastiques de « l'économie des fusées » pour relever le défi et rattraper au plus vite le retard. Ce qui est déjà prévu dans le nouveau budget des Etats-Unis.
Au moment où, devant l'humanité, s'ouvrent des horizons d'activité et de connaissance autrement nouveaux et exaltants que tout ce que l'imagination la plus fertile aurait pu capter il y a encore peu de temps, on realise qu'il y a une sorte d'impasse dans laquelle est actuellement acculée T'humanité. Jamais le contraste entre les perspectives scienti- fiques relatives à la nature et les perspectives sociales immédiates n'a été plus frappant.
En quoi consiste exactement à l'heure actuelle ce sentiment d'impasse de la société d'après-guerre? Principalement en une sensation de l'impuissance du mouvement autonome des masses devant les minorités privilégiées qui gouvernent à l'Ouest et à l'Est. C'est un état de choses qui tend à prévaloir actuellement, particulièrement parmi les militants d'avant-garde ouvrière et intellectuelle de nombre de pays de lEst et des pays capitalistes de Europe et de l'Amérique du Nord.
Dans les pays de l'Est, c'est là le résultat quasi inévitable du désenchantement qui succède aux grands espours, placés au lendemain de la mort de Staline, sur la possibilité d'une liquidation rapıde et rectiligne du stalinisme et d'un accès à la démocratie socialiste et à son nouvel humanisme. Le fait que la déstalinisation se trouve actuellement bloquée au palier de fère khrouchtchevienne agit comme un facteur rétrograde, centrifuge, dans les rangs d'une avant-garde qui avait à peine commencé à se regrouper idéologiquement et organisationnellement.
Dans les pays capitalistes de l'Ouest on assiste à la propagation d'un certain désarroi dans les milieux les plus conscients de l'avantgarde révolutionnaire, qui réalisent subitement à quel point la situation du mouvement ouvrier fut détériorée à la suite de longues années de politique impuissante, opportuniste et de collaboration de classes des directions socialistes et staliniennes.
La chute de la IV° République en France est incontestablement l'événement capital qui pèse actuellement sur l'ensemble du mouvement ouvrier européen, en particulier, et sans que toutes ses conséquences en soient encore tirées.
Aussi bien à l'Est qu'a l'Ouest, c'est comme si maintenant les perspectives révolutionnaires étaient momentanément bloquées et que Faction déterminante dans le monde ne se déroulait plus essentiellement que sur le plan de la politique des Etats et de leurs antagonismes. Mais, même sur ce plan, les questions se posent sans réponse claire et satisfaisante: évoluons-nous vers la guerre, ou assistons-nous à une période de « coexistence pacifique › prolongée?
Il serait vain et nuisible de nier que les perspectives révolutionnaires doivent actuellement se préciser, en partant de la situation nouvelle qui s'est créée dans le monde, globalement et par régions. Mais, d'autre part, toute précision qui tiendrait compte essentiellement de la phéno ménologie de la situation et non pas de ses tendances profondes, ne saurait aboutir qu'à des résultats peu valables sinon complètement faux
La difficulté des précisions quant aux perspectives révolutionnaires provient en réalité du fait de la complexité extrême des facteurs qui déterminent actuellement la situation et son dynamisme. Toute analyse ne peut que schématiser largement. Et cependant cette analyse est nécessaire.
La situation est incontestablement caractérisée par le recul momentané de la révolution politique dans les pays de l'Est et de la révolution socialiste dans les pays capitalistes de l'Ouest. Ceci contraste avec les progrès ininterrompus de la révolution coloniale, dont les faits d'armes ne cessent d'être spectaculaires aussi bien en Asie qu'en Afrique et en Amérique latine.
autre plan, l'avance prise par le taux d'expansion de l'économie de T'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers se confirme et s'accélère. Il s'agit maintenant de mieux saisir ces traits fondamentaux de la situation présente, chacun en soi et dans leur interaction, afin de dégager quelques perspectives et tâches dominantes.
LES PERSPECTIVES DE LA REVOLUTION POLITIQUE Le recul de la révolution politique à l'Est à la suite de l'échec de l'Octobre polonais et hongrois; le raidissement de la bureaucratie en U.R.S.S. et en Chine, et le plafonnement en quelque sorte de la « déstalinisation » au niveau khrouchtchevien, doivent être compris comme nne étape transitoire dans un contexte où agissent des forces fondamentales préparant inévitablement une nouvelle phase plus avancée dans la lutte contre la bureaucratie. Le fait fondamental dans ce domaine est le suivant: l'avance économique et culturelle accélérée des masses soviétiques et des autres Etats ouvriers, dans un contexte international, qui confirme letablissement d'un rapport de forces favorable a lo Révolution.
Ce fait domine de loin les échees passagers et stimule le regroupement des forces de la révolution politique. Tous les reculs et les crimes de Khrouchtchev ne doivent pas cacher le fait que tu.R.s.s. nest plus à l'heure stalinienne, que la terreur et l'arbitraire de la police ont très considérablement rétrogradé, ainsi que les formes d'extermination physique massive des opposants.
Ce sont là quelques-unes des manifestations d'un nouveau rapport qui s'établit entre la bureaucratie et les masses, la pression de celles-ci ae cessant de croître et d'effacer insensiblement l'image de la période stalinienne.
La situation naturellement a reculé en Pologne, sans qu'elle retombe à celle d'avant octobre 1956, et surtout en Chine, qui jette actuellement tout son poids dans l'adoption d'un style d'orthodoxie néo-stalinienne Mais l'apport de la Chine dans l'évolution du stalinisme est en réalité plus complexe. La pratique, toute empirique qu'elle soit, reste en Chine essentiellement révolutionnaire, et indépendante du « modèle > soviétique. La Chine suit ses propres voies, et ce fait va devenir de plus en plus un des ferments principaux des contradictions au sein de la bureaucratie stalinienne internationale.
Il y a enfin le fait nullement négligeable de la voie yougoslave, qui a reçu une expression si claire lors de l'élaboration du nouveau programme des communistes yougoslaves. Le fait qu'un courant commumunistes yo stoslaves. Le Fait qute courant communiste de masse se soit séparé du stalinisme avec éclat et bonheur sur des questions de doctrine très importantes, est dans un sens un événement voie inévitable dans laquelle s'engagera nécessairement la tendance communiste dans tous les Etats ouvriers dès qu'elle se mettra à réfléchir avec sa propre tête sur les problèmes de la construction du socialisme pendant la période de transition.
La perspective dans les Etats ouvriers, et en premier lieu en U.R.S.S. n'est pas le retour a staline, mais la « déstalinisation » défigurée travers l'expérience khrouchtchevienne — qui combine pour le moment concessions promesses et formes, anec tat tendance en interdire les concessions, promesses et réformes, avec la tendance à interdire les expressions la bureaucratie.
LE RECUL DU MOUVEMENT OUVRIER EUROPEEN En réalité ce qui pèse actuellement le plus sur l'avant-garde socialiste mondiale, c'est le recul du mouvement révolutionnaire dans les pays capitalistes de l'Europe occidentale, et des Etats-Unis en particulier
Les marxistes avaient trop longtemps chéri le schéma de la révolution européenne, et en partie même de la révolution américaine, considérées comme avant-garde de la révolution mondiale, pour pouvoir s'habituer à l'image que donne actuellement le mouvement ouvrier dans ces pays, arrière-garde de fait de la révolution mondiale depuis un certain nombre d'années déjà.
La révolution dans les pays capitalistes développés fut longtemps considérée comme la précondition pour la victoire de la révolution coloniale et de la révolution politique en U.R.S.S. Que conclure alors de la situation présente du mouvement révolutionnaire dans les pays capitalistes? Faut-il d'autre part admettre comme définitive l'abdication de ce mouvement de son rôle dirigeant de la révolution mondiale ?
Toutes ces questions, et d'autres encore, émergent inéluctablement à la conscience, plus particulièrement à la suite de l'évolution récente en Europe et aux Etats-Unis, qui a culminé dans la défaite de la IV° République en France. Initiative insensiblement passée à la bourgeoisie presque partout dans ces pays; désaffection grandissante des masses par rapport aux partis traditionnels et même aux syndicats; baisse très considérable de l'activité et de la combativité spontanée des masses; tendances anti-parlementaires renforcées, sont des caractéristiques très nettes de cette évolution. Naturellement l'intensité de ces caractéristiques diffère sensiblement d'un pays à l'autre.
La facilité et la rapidité avec lesquelles fut renversée la République en France, sans que des réactions notables se manifestent, soit dans les partis traditionnels, soit dans la classe, ont exprimé au plus haut point ce qui parait être l'affaissement général des réactions de classe à l'étape actuelle en Europe.
Certains apologistes d'un soi-disant « socialisme actualisé » se sont déjà empressé de douter même de l'existence objective de la classe ouvrière, et d'expliquer cet affaissement en prétextant les transformatons sociales et économiques soi-disant structurelles du capitalisme. Les Messieurs, aln de meux excuser leur propre politique réformiste impuissante - non moins responsable de la degradation du mouvement socialiste européen que celle des Mollet, des Gaitskell, des Brandt mettent en doute qu'il existe encore un régime social, une classe, on Etat à essence plus capitaliste que jamais.
L'expérience de Gaulle en France n'a pas tardé à donner à ces questions « nouvelles » une réponse cuisante. L'Etat, soi-disant arbitre, entre les classes, administré par une bureaucratie et une technocratie soi-disant indépendantes du grand capital, vient d'imposer une politique économique et générale en tous points conforme aux intérêts bien compris du grand capital au moment actuel de la conjoncture française et internationale, et au détriment évident de la classe des salariés, ceux-ci perdant d'un coup une très grande partie des gains économiques et politiques péniblement réalisés dans les années d'expansion euphorique du capitalisme français.
Nature sociale du régime et de l'Etat, rapports réciproques des classes, réalité ou non du capitalisme, réalité ou non de la classe des salariés — toutes ces questions se trouvent instantanément éclairées à la lumière crue de la politique du nouveau régime en France, qui représente la plus grande concentration de pouvoir que le grand capital français ait eu à connaître depuis au moins la fin de la dernière guerre.
En périodes d'expansion continue du capitalisme, l'illusion se crée d'une société régie essentiellement par le jeu de la démocratie politique, à savoir le parlementarisme bourgeois, et dans laquelle le prolétariat et les salariés en général sont en quelque sorte dissous dans les différentes catégories professionnelles revendiquant souvent chacune sur un niveau différent, parfois même opposé. Mais il suffit que la conjoncture tourne à la crise (économique ou financière ou politique) pour que le mécanisme de classe de la societé apparaisse clairement, Etat aux mains du grand capital s'efforcant d'appliquer une ligne qui vise à dépasser précisement la crise, à renforcer la position du Capital, grâce à des sacrifices « nationaux › frappant l'ensemble d'une classe - - du coup socialement homogeneisée - celle des salariés, c'est-à-dire de tous ceux rémunérés aux environs du salaire d'un ouvrier industriel.
Ainsi se vérifie un des principes essentiels du marxisme révolutionnaire qu'en réalité, sans un contrôle effectif par les salariés sur l'Etat, l n'est guère possible d'assurer des gains substantiels et continus en régime capitaliste. La garantie el lintégration des « réformes » se trouvent dans la conquéte de l'Etal, c'est-à-dire dans la révolution.
Done l'affaissement des réactions de classe que nous enregistrons actuellement en Europe n'est pas dû à une soi-disant déstructuration de la classe ouvrière, suite à une évolution dépouillant le capitalisme de son essence. Il est dü essentiellement à la désorientation, au désenchantement et à la lassitude des masses qui ont suivi des années durant les parlis traditionnels, socialistes et communistes. Ces partis, quand ils n'ont pas appliqué carrément la politique du Capital, se sont cantonnés dans le meilleur des cas dans une pratique aussi impuissante qu'anachronique de revendications et de réformes partielles dans le cadre capitaliste. Or, une telle politique, absurde par rapport à l'objectif socialiste dont se réclament ces partis, est également inacceptable pour le capitalisme qui ne travaille pas pour l'édification de l'Etat Providence sur terre mais pour un appareil de production aussi productif et compétitif que possible, tourné vers le profit maximum.
Cette politique a eu pour résultat de dépolitiser les masses du point de vue classe, de les désorganiser en tant que classe, et enfin de les lasser par son caractère routinier et inopérant.
Certes, la conjoncture économique du capitalisme dans ces dernières années, caractérisée par une expansion continue, a accentué laffaissement des réactions de classe, en offrant la possibilité d'une amélioration du niveau de vie obtenue essentiellement grâce au surtravail familial. Par réaction aux partis et aux syndicats inefficaces et sans perspectives, la classe idéologiquement atomisée s'est réfugiée dans les solutions matérielles individuelles. Il y a eu donc une certaine dépolitisation effective de la classe ouvrière, due essentiellement à la conduite des directions traditionnelles, et en second lieu seulement aux effets de la conjoncture.
La défaite ouvrière en France va cependant démontrer que gains partiaux ou solutions individuelles ne résistent pas a la longue aux vicissitudes et aux impératifs contradictoires de l'évolution du capita. lisme. Les masses subissent actuellement en France une offensive du capitalisme d'une rare brutalité. Il y a certes le danger que, prises à limproviste par cette offensive, et démunies sur le plan politique de partis capables de riposter adéquatement, elles ne subissent une défaite encore plus grave par la trans/ormation du regime bonapartiste de de Gaulle en fascisme ouvert.
Cependant rien ne dit encore que cette transformation puisse se faire complètement à froid. De toute inanière, on va vers une aggravation de la lutte des classes en France, avec des répercussions profondes et originales sur la structure du mouvement ouvrier dans ce pays, et son regroupement idéologique et organisationnel.
On assistera d'autre part, de manière générale en Europe, au renforcement de offensive de la bourgeoisie, ragaillardie par la victoire en France et éperonnée par les nécessités de la concurrence internationale avivée. Les tensions de classes vont done s'accroitre dans tous les pays capitalistes, mais dans un rapport de forces au stade actuel défavorable au prolétariat.
Dans quel sens l'évolution de la conjoncture économique interviendra-t-elle? On ne doit pas compter sur une aggravation prolongée de la récession en cours, se transformant dans un avenir prévisible en crise cyclique classique d'une envergure importante. Le capitalisme européen possède actuellement des moyens « dirigistes » à son échelle comparables à ceux du capitalisme américain pour circonscrire le recul économique dans les limites d'une ‹ récession » et non d'une véritable crise aux développements brusques et catastrophiques.
Il faut s'attendre plutôt à un ralentissement du taux d'expansion, à un certain chômage et surtout à une diminution sensible des heures supplémentaires. En même temps, à une diminution directe du niveau de vie des masses afin d'éviter l'inflation intérieure et de soutenir l'effort aceru vers des exportations compétitives.
Dans l'ensemble, un chmat économique qui ne pourrait etre juge comme défavorable à la résistance et la contre-offensive ouvrière, à condition que celles-ci soient éclairées par des perspectives politiques plus générales.
Le cas de l'Espagne devrait être souligné à part, en lant que possibilité réelle de l'éruption d'un véritable foyer révolutionnaire en Europe, malgré le contre-coup reçu par les événements en France. En Espagne, la situation économique se détériore de nouveau rapidement, et le maintien de la dictature de Franco conduit ce pays à une véritable impasse.
En Extrême-Orient, le cas du Japon doit être également retenu comme le seul grand pays capitaliste traversant une véritable crise révo Iutionnaire et dont la classe ouvrière, d'un dynamisme etonnant, est en train d'écrire quelques-unes parmi les meilleures pages des luttes prolétariennes contemporaines.
PLACE ET PERSPECTIVES DE LA REVOLUTION COLONIALE
Le contraste le plus frappant qui s'est établi insensiblement entre la siluation du mouvement ouvrier dans les pays capitalistes avances el la révolution coloniale se trouve dans la vigueur des réaction spontanées des masses des pays coloniaux et dépendants, malgré l'absence ou Ja faiblesse des directions prolétariennes. Les contradictions sociales et politiques beaucoup plus explosives de ces sociétés, les effets beaucoup plus graves pour ces pays de la récession actuelle et en général des sa ca mars st posite ave cole des pays capite d fluctuations du capitalisme, stimulent une activité révolutionnaire de leurs avances.
Les considérations capitales à retenir dans ce domaine sont les suivantes.
Ces sociétés s'efforcent actuellement de dépasser leur condition coloniale ou semi-coloniale, en s'engageant dans une lutte pour la liquidation des séquelles de l'impérialisme, et pour l'industrialisation. De la celles code es bougere ses de capimatier le ont ensus en de d faveur nouvelles couches bourgeoises en formation sont en train de dépasse Elles sont souvent, directement ou par l'intermédiaire d'idéologues petits bourgeois, à la tête de la phase actuelle de la révolution coloniale Mais il n'y a aucune chance qu'elles rattrapent, par la voie d'un développement capitaliste, les pays industriels avances, Levolution se faisant actuellement dans un sens qui aggrave au heu de diminuer le decalage enire les pays coloniaux et dépendants, et les pays avances. D'autre part les fluctuations économiques du capitalisme, si légères soient-elles pour les pays avancés, sont ressenties par les pays semi-coloniaux comme de véritables crises.
De ce fait la révolution coloniale a un dynamisme, qui ne peut pas s'épuiser par l'accès à un échelon quelconque de stabilisation capitaliste. mais qui la pousse à se dépasser en révolution socialiste. Pour cette raison, la révolution coloniale est effectivement à heure actuelle a l'avant-garde de la révolution socialiste, et a supplanté de fait le rôle jadis joué par la révolution européenne.
Les plus grandes chances de voir pour toute une période la révoIntion socialiste progresser existent effectivement, objectivement et subjectivement (du point de vue activité spontanée des masses) dans les pays coloniaux et dépendants. Il faut carrément partir de cette constatation, qui découle d'une réappréciation des conditions objectives subjectives de la révolution au stade actuel, en tirer toutes les conclusions, et agir en conséquence.
Dans cette optique, la révolution dans les pays capitalistes avancés apparait comme largement influencée par les progrès de la révolution coloniale, sapant les possibilités de stabilisation capitaliste et les assises économiques du réformisme.
Dans ce processus concret de la marche de la révolution socialiste dans notre temps, où la révolution coloniale facilite et prépare en quelque sorte la révolution dans les pays avancés, il aurait fallu que les partis ouvriers des pays métropolitains œuvrent au maximum pour une liaison effective du mouvement métropolitain et de la révolution coloniale, en accordant à celle-ci un appui inconditionnel et agissant. Mais au lieu de cela, ces partis, hostiles aux perspectives révolutionnaires, ont en réalit ngi en tant qu'instruments de transmission de la répulsion instinctive que les progrès de la révolution coloniale provoquent parmi les couches sociales tirant profit de l'exploitation impérialiste des pays sous-développés.
Le degré de dépolitisation et d'affaissement des réactions de classe du mouvement ouvrier dans les pays capitalistes, s'est montré avant tout dans l'indifférence sinon la passivité hostile envers la révolution coloniale. Naturellement, le développement de celle-ci est actuellement sérieusement handicapé par la coupure de fail d'avec la révolution métropolitaine. La phase de direction démocratique bourgeoise de la révolution coloniale risque de se prolonger avant que se dégage le rôle autonome plus clair du prolétariat et de ses partis.
En tout cas, les perspectives de la révolution colomiale restent large ment ouvertes aussi bien dans dillérents pays de l'Asie que de Atrique et de l'Amérique latine. En Asie, en Indonésle, a Ceylan, en Inde, en Irak et dans d'autres pays du Moyen-Orient; dans l'Afrique presque tout entière ; en Amérique latine, la révolution a des chances réelles et relativement à court terme.
Les révolutions irakienne, algérienne, bolivienne, colombienne, vénézuélienne, cubaine, l'inlassable activité des années durant des prolétariats argentin et chilien, sont quelques illustrations suffisamment éloquentes du degré de puissance du mouvement des masses dans ces pays.
Au même moment ou un grand pays capitaliste, aux longues traditions démocratiques et révolutionnaires, comme la France succombait sans combat au chantage d'une camarilla militaro-politique au service du grand capital, le peuple algérien — démuni de tout — tient tête il y a plus de quatre ans déjà à l'essentiel de la force de l'impérialisme francais, tandis que l'armée des partisans de Fidel Castro, levée à partir de presque rien il y a seulement deux ans, met bas une dictature féroce, sous le nez de son protecteur puissant, l'impérialisme yankee.
Dans les pays sous-développés, la mobilisation de tout un peuple, recourant aux formes les plus élevées de la lutte, supplée jusqu'à une certaine limite au manque des directions. Dans les pays développés, l'embourgeoisement, l'opportunisme, le réformisme de la politique des partis traditionnels sont autrement déterminants de l'activité de la classe.
Sans direchon révolutionnatre qui, des annees durant et non pas occasionnellement, defende et applique une agne de classe consequente, souvent à contre-courant des illusions réformistes des masses, il n'est guère possible d'exploiter les moments de crises révolutionnaires qui ne mürissent qu'a des intervalles souvent d'une bonne dizaine d'années sinon plus.
La fougue révolutionnaire des masses des pays sous-developpes est lexpression à la fois de leurs conditions de vie intolerables et de labsence de scepticisme propre à des classes poltiquement organisees qui ont sous-développés s'engagent tout d'abord i plein dans le conbat, quitte a miri dans une suite d'expériences décevantes. Les masses des voir après où elles se dirigent. Les masses métropolitaines, instruites par l'expérience, ne s'engagent à fond que sur la base d'une confiance dans lorganisation et la politique de leurs directions.
L'EVOLUTION DES RAPPORTS EST-OUEST Reste à examiner les perspectives internationales qui se dégagent de l'évolution des rapports entre les Etats de l'Est et de TOuest. Ces rapports évoluent-ils vers la guerre ou se maintiendront-ils dans le cadre d'une « coexistence pacifique » ?
Tout le monde semble être parvenu actuellement à la conclusion que la « coexistence » n'est en tout cas pas possible sur la base du simple stalu quo, qui est une abstraction, mais qu'il faut l'envisager dans sa dynamique. La dessus, aussi bien Khrouchtchev que Dulles sont maintenant d'accord.
Or, quelle est cette dynamique ? Sur le plan strictement économique, l'élément nouveau est l'affirmation d'un taux d'expansion continue de économie soviétique ainsi que de celle des autres Etats ouvriers, qui dépasse le double environ de la moyenne attribuée au développement de l'économie américaine dans les périodes d'essor (7 % contre 3 %).
Il en résulte que nous sommes effectivement entrés dans la décade décisive qui pourrait voir le décalage entre economie sovietique et l'économie américaine se réduire très considérablement, et TU.R.S.S atteindre, au moins dans certaines branches importantes de la production agricole et industrielle, une production par tete d'habitant plus élevee qu'aux Etats-Unis.
Qu'on mesure les implications explosives d'une telle évolution. D'autre part, cette avance dans le taux d'expansion prise par les Etats ouvriers va leur permettre d'accroitre leurs échanges avec les pays sous-développés et concurrencer très sérieusement l'impérialisme dans ce domaine, si important sinon crucial pour ce dernier.
Certes, le capitalisme va reagir à ces perspectives qui pourraient a la longue sceller à froid son destin, y compris sur le pian economique, en développant au maximum les éléments « dirigistes » et « planificateurs » sur une échelle également « supranationale », compatibles avec sa nature anarchique, antagoniste, pleine de contradictions. Il ne fait pas de doute que, rivé à une lutte à mort, de tous les jours, avec les Etats ouvriers, le capitalisme trouve dans celle-ci une sorte de stimulant à son propre développement maximum.
Le Marché commun européen, l'Euratom, la marche vers l'Europe unic, les concessions que les Etats-Unis pourraient être amenés à faire aux bourgeoisies latino-americaines en souscrivant a la demande de celles-ci d'aboutir à une union douanière et a la creation d'une banque d'investissements latino-américains ; les efforts sans cesse renouvelés des Etats-Unis pour capter à leur profit le nationalisme arabe et le panafricanisme de Nkrumah ; l'aide économique acerue aux Indes, ete., toutes ces tentatives et tous ces plans comportent des possibilités réelles de voir le dynamisme du capitalisme se renforcer, et ne doivent pas être minimisés.
La principale réaction de l'impérialisme aux menaces que comporte pour son régime le renforcement économique des Etats ouvriers ne saurait cependant se manifester sur le plan économique, mais sur le plan politico-militaire, des alliances, des bases et des armements.
Les plans, ou les gains économiques, se traduisent invariablement en atouts politico-militaires diriges par chacun contre son adversaire dans la « coexistence ». Ainsi l'unification projetée de l'Europe capitaliste vise clairement à lier indissolublement l'Allemagne occidentale à l'alliance atlantique et à permeitre le réarmement atomique de toute cette partie de l'Europe.
Tous ceux qui caressent l'espoir qu'une Allemagne occidentale ou une Allemagne « unifiée », « neutralisée » et « désarmée », soit le prix d'un marchandage majeur entre l'Est et l'Ouest garantissant pour des années durant une « coexistence › compétitive sur le plan économique, méconnaissent des réalités et des intérêts fondamentaux.
Même si l'on faisait abstraction de l'intégration économique de l'Allemagne orientale au bloc soviétique, de celle de l'Allemagne occidentale à l Europe des Six, et même si on envisageait la formule transitoire d'une « Confédération » des deux Etats allemands, il resterait à voir si la bourgeoisie atlantique saurait jamais admettre de se priver de l'un de ses éléments les plus dynamiques, au risque de délériorer gravement sa situation militaire en Europe et dans le monde.
Le Kremlin rouvre actuellement la question de Berlin et de l'Allemagne, d'un côté parce qu'il considère avoir acquis au moins momentanément — une supériorité militaire, et de l'autre côté parce qu'il est obligé de trouver une issue à l'élément d'instabilité et de fermentation que lexistence de Berlin-Ouest comporte pour la zone orientale. Le Kremlin se croit en mesure d'amener dans ces domaines un changement du statu quo qui lui soit favorable. Mais impérialisme ne peut reculer considérabiement sur ces questions sans que cela ne provoque une retraite et une désintégration plus générale de ses positions en Eúrope et de par le monde.
De ce point de vue, le test de Berlin et de l'Allemagne est destiné à ouvrir une crise plus grave que celles —- du reste non encore résolues du Moyen-Orient et de Formose, les marges de retraite pour l'impérialisme devenant constamment plus étroites.
D'où son raidissement qu'on a mesuré à Formose et qu'on verra se réaffirmer à Berlin, si le Kremlin ne dégage à temps une situation de compromis acceptable. Mais, dans ce cas, il risque de perpétuer essentiellement le statu-quo actuel, avec tous les dangers que cela comporte pour un rebondissement de la crise à une étape ultérieure.
Le seul « équilibre de la peur » par le superarmement atomique des uns et des autres n'est naturellement pas une « garantie de la paix ». Une telle conception risque simplement de perpétuer la course aux armements, les progres de la technique changeant constamment l'équilibre.
Les compromis éventuels dans ce domaine, par exemple un arrêt, qui n'est pas exclu, des explosions atomiques, ne seraient pas le signe d'une « détente » durable, mais simplement le résultat d'un palier atteint par les uns et les autres et jugé satisfaisant dans le stockage d'armes atomiques perfectionnées.
En réalité, la situation risque de se maintenir explosive, jalonnée par des crises plus fréquentes et plus graves chacune, cotoyant littéra- lement les « bords de labime », nussi longtemps que la compétition entre les deux systèmes sociana n'aura scellé la retraite définitive de l'un d'eur.
Une telle retraite de la part de l'impérialisme est d'autre part pratiquement inconcevable. On ne saurait envisager qu'elle se réalise graduellement, pacifiquement, aussi longtemps que l'impérialisme, tout en étant affaibli, se raccroche toujours solidement aussi bien aux EtatsUnis qu'en Europe occidentale.
IL FAUT LUTTER POUR UN PROGRAMME DE TRANSITION AU SOCIALISME Quelles lâches principales fixer en partant de cette appréciation des perspectives internationales ? Que le secteur qu'il est nécessaire redresser sur le front international de la lutte est celui du mouvement ouvrier des pays capitalistes avances; que les chances de progression de la tendance marxiste révolutionnaire et de la Révolution dans les it l"mai pays coloniaux et dépendants restent excellentes et doivent être pleinement saisies en accordant une attention plus grande que jamais à Timplantation de l'Internationale dans le milieu actuellement vivant de la Révolution.
Le redressement du mouvement ouvrier européen sera fonction de la capacité de son avant-garde à tirer les conclusions radicales de l'expérience et à concrétiser la solution révolutionnaire et socialiste.
Ce qui a fait faillite dans les pays avancés de l'Europe occidentale en particulier, comme l'indique avec éclat l'expérience francaise, C'est le réformisme et l'opportunisme vulgaires des directions traditionnelles qui, dans le meilleur des cas, se cantonnent dans la défense pure et simple de la démocratie bourgeoise.
En abandonnant la propagande systématique et la lutte conséquente pour un programme de transition qui débouche sur la solution révolutionnaire socialiste, ces directions rejettent immanquablement les masses désorientées et lassées dans les bras des « sauveurs » et « réformateurs » réactionnaires à la de Gaulle. Ceci arrive dès que le régime de la démocratie bourgeoise, propre à la phase d'essor du cycle capitaliste, devient inopérant en cas de crise.
On parle beaucoup, dans des milieux centristes divers, de la ‹ voie nouvelle au socialisme » dans chaque pays, incriminant indirectement l'orthodoxie marxiste révolutionnaire comme responsable de la sclérose et de l'inefficacité du mouvement révolutionnaire européen. Mais il s'agit tout d'abord de vouloir ardemment mener la lutte conséquente pour le socialisme, et non pas de se cantonner en pratique dans un programme minimum de réformes dans le cadre capitaliste.
Le programme ne peut être ni de propagande abstraite pour les buts ultimes ni d'adaptation terre à terre aux revendications immédiates. Il doit etre un programme de transition au socialisme, adapté aux conditions particulières de chaque pays, le socialisme se définissant = moins en ce qui concerne sa phase initiale — comme le régime d'une economie etatisée et planifiée, sous gestion ouvrière, combinée à une véritable démocratie politique prolétarienne.
Un tel régime ne convient pas aux seuls pays coloniaux et dépendants, il est non moins urgent pour les pays capitalistes avancés. Son instauration signifierait pour ces pays, au lieu qu'ils se contemplent avec auto-satisfaction dans le confort médiocre que le capitalisme prodigue dans les années de son expansion — quitte à l'enlever aux périodes de crise - de se placer dans l'orbite d'une expansion économique continue gérée par la société des travailleurs libres.
Cest dans ce domaine que le socialisme européen pourrait facile- ment surclasser les expériences contrôlées encore par le Kremlin, et se mettre à la tête du progrès économique et de la liberté.
Le programme de transition doit comporter non seulement les mots d'ordre, les solutions économiques et sociales transitoires concrets pour chaque pays, mais également la solution politique de transition concrete pour la réalisation d'un tel programme. Celle-ci ne peut étre dans les conditions actuelles qu'un gouvernement ouvrier du parti ouvrier de loin majoritaire, ou des partis ouvriers qui partagent l'influence dans la classe, appuyé sur les organisations syndicales et les comités.
Il faut par conséquent orienter la lutte dans chaque pays avancé pour qu'une telle perspective s'impose dans les partis traditionnels par la victoire politique de leurs alles gauche, et qu'il se crée un elimal favorable à une telle solution dans la classe tout entière.
Formuler un programme de transition pour chaque pays et l'éclairer d'une solution politique de transition dans un tel sens, signifie tracer la seule « voie nouvelle au socialisme » dans chaque cas concrel. C'est là maintenant la tâche centrale de la tendance marxiste révolutionnaire dans les pays avancés.
Un danger serait que la tendance marxiste révolutionnaire — indépendante ou insérée dans les organisations de masse — ne soit elle-même influencée par les aspects négatits de la situation dans les pays avancés ne s'adapte en partie aux faiblesses du milieu, ne verse elle-meme dans la routine, le défaitisme pratique, le centrisme idéologique. La meilleure garantie contre un tel danger s'avérera être encore une fois l'organisation internationale solide des marxistes révolutionnaires qui saura maintenir une politique et une action déterminées par la vue globale des perspectives et des tâches de la Révolution mondiale.
15 janvier 1959.