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La revue › 16e année, n° 4

Le coup du 13 mai

Pierre Frank · Quatrième Internationale, 16e année, n° 4 · octobre-novembre 1958 · p. 15-20 · 4 825 mots

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La marche générale de l'opération qui a porté de Gaulle au pouvoir est bien connue : coup du 13 mai en Algérie, prolongé une dizaine de jours plus tard en Corse ; menace d'un débarquement de parachutistes en France; capitulation de l'Assemblée natiomale. En ce qui concerne les détails de

« L'ASSAUT » DU PALAIS DU

Tout d'abord, il faut ramener a ses justes proportions «l'assaut» qui aurait emporté le Palais du gouvernement à Alger, le 13 mai. Il y eut ce jour-là une très forte manifestation des Européens. Ceux-ci depuis des années se livraient de temps à autre à des démonstrations qui n'étaient pas particulièrement spontanées. Ces Français d'Algérie constituent une masse fasciste, mais une masse encadrée par plusieurs organisations sur lesquelles le contrôle du ministre de l'Algérie et de l'armée était considérable. A plusieurs reprises, des manifestations avaient été déclenchées pour faire pression sur Paris. Cette fois-ci, les objectifs étaient plus amples que jamais : il s'agissait d'arréter de façon définitive toute idée d'une négociation à Paris, en éliminant le régime démocratique et en imposant à Paris, à la France, un gouvernement qui soit décidé à mener la lutte jusqu'au bout.

Mais les meneurs de jeu se gardèrent bien de faire des appels publies dans ce sens. La manifestation du 13 mai était formellement convoquée pour un hommage à des soldats français tués par le F.L.N. C'est seulement à la dislocation de la manifestation que se produisit « l'assaut» du centre gouvernemental.

Ce qu'il fut ? Une comédie montée en accord avec l'armée. Voiei ce qu'en dit le rédacteur politique de « France-Soir ». J. Ferniot, dans son livre bien documenté « Les Ides de mai » (1) :

« Devant les grilles s'amassent de jeunes lycéens de quinze ans, les « blue-jeans de Bab-el-Oued » comme les appelle M. Pierre Lagaillarde, ancien parachutiste, président de l'Associalion Générale des Etudiants d'Alger, qui se trouve soudain porté au milieu d'eux par les remous. C'est avec ces enfants qu'à 19 h. 15, M. Lagaillarde pénètre dans les locaux du ministère, tandis que ses « troupes étudiantes » s'introduisent par une autre issue. Les C.R.S. n'ont opposé

(1) Plon, éditeur, Paris.

lu 13 mai Taffaire, on possède dès maintenant de nombreux témoignages qui, bien que fournis dans des intentions variées et partois contradictoires, font la lumière sur certains aspects qui furent défigurés au cours des evénements, pour les besoins de la cause, et sur les rapports et rôles de plusieurs personnages. GOUVERNEMENT D'ALGER qu'une timide résistance ; les parachutistes du colonel Trinquier les remplacent. •«Par les fenêtres, des dossiers_tombent, laissant échapper leurs feuillets. Les parachutistes, par de savantes manœuvres, ont bloqué certains couloirs, et ont dirigé les jeunes manifestants vers des bureaux d'importance secondaire, ceux du service de santé et ceux de la Sécurité sociale. Personne n'entre ailleurs: les dossiers sérieux restent dans leurs cartons. » (Pages 16-17.)

D'autre part, J. Moch qui fut pendant quelques jours ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Pfimlin confirma, au cours de son intervention devant la Conférence nationale d'information du Parti socialiste le 6 juillet à Issy-les-Mouilneaux, qu'il aurait fallu peu de forces pour disperser les assaillants.

Voici un extrait de l'intervention du délégué de Constantine avec la brève interruption de J. Moch :

« Quand notre ami Jules Moch affirmait, il y a quelques jours, que s'il s'était trouvé à Alger le 13 mai, une seule compagnie de C.R.S. eut suffi pour rétablir lordre, il avait parfaitement raison. Deux de nos amis du Constantinois se trouvaient, ce jour-là, à Alger ; lun d'eur était, à l'heure de la manifestation, dans le bureau de M. Maisonneure, l'autre aur abords immédiats du Gouvernement général. Quelques centaines de jeunes gens, étudiants pour la plupart, se détachèrent de la masse des manifestants et se ruèrent sur les locaux du Gouvernement général. M. Peccoud, directeur de la Sécurité en Algérie, ordonna aux C.R.S. de charger. En quelques secondes, les C.R.S., à l'aide de bâtons et de grenades lacrymogènes, dispersèrent sans mal les émeutiers, et le Forum fut entièrement dégagé.

« Jules Moch : 25 C.R.S. V ont suffi à ce moment-là.

« Le camarade de Constantine : Nous sommes d'accord, mais, ce que voyant, colonel parachutiste intervint et donna l'or- dre de faire retirer les C.R.S. Il n'en fallait pas davantage pour exciter les émeutiers à lancer un nouvel assaut, couronné de succès grâce, semble-t-il, à un camion de paras dont les manifestants se servirent comme d'un belier pour enfoncer les grilles. »

(Bulletin intérieur du P.S., page 18.)

L'armée, toutefois, avait des inspirateurs politiques. A Alger même pullulaient toutes sortes d'organisations réactionnaires, fascistes, groupant entre autres des hommes de main prêts à tout. L'ironie des choses veut qu'on juge à présent devant le Tribunal militaire de Paris une équipe (prudemment amputée de son chef) qui avait organisé un complot contre le général Salan, alors jugé comme un tiède, un mou, capable d'aider à « brader » l'Algérie comme il l'avait fait parait-il au Vietnam. Ce complot dit du « bazooka » réussit à frapper à mort un officier supérieur de l'état-major de Salan. Qui était à l'origine de ce complot, on fait tout pour le dissimuler : ne dit-on pas qu'on les trouverait dans les hautes personnalités du nouveau régime ?

Il n'y a pas de doute que ces groupes ont joué des rôles divers dans la journée du 13 mai et dans la constitution du Comité de salut publie. Lacoste qui, par ses fonctions de ministre de lAlgérie, est au courant de bien des choses, a révélé à la contérence d'information du Parti socialiste mentionnée ci-dessus, une partie de la vérité, mais une partie seulement, qui met en lumière le rôle de certains cadres de l'armée, lesdits « colonels » :

«Il est très curieux que l'assaut de ce qu'on appelle le Gouvernement général a été donné par ce que je pourrais appeler des néo-ultras, des gens que nous ne connaissons pas, que personne ne connaissait, par des jeunes et par des gens excessifs, activistes, dont je crois qu'ils étaient en définitive manipulés par ceux que l'on a appelés « les colonels », car à mon avis ni Salan, ni Massu n'étaient au courant. Le soir même,

Salan traitait Delbecque de voyou et Massu, lui, disait au colonel Thomazo : « Vous savies que tout ce « bordel » devait arriver et vous n'avez rien fait?» Il le lui reprochait.

«Il y a eu, là, intervention d'éléments qui travaillaient en secret selon toutes les techniques de l'action subversive et secrète depuis des semaines, et qui manipulaient des masses irresponsables. Là-dessus se sont greffés des complots qui étaient formés en métropole, dont j'avais signalé au mois un, en décembre 1956..: et il y a eu aussi, de la part de certains éléments très importants de l'armée, la volonté de s'opposer à la venue au pouvoir éventuellement d'un gouvernement devant négocier...

«...Il y avait en métropole un complot...

«Il s'est done trouvé un ensemble de complots de tendances se superposant ou s'imbriquant les uns dans les autres, qui ont donné à cette manifestation de révolte populaire — qu'on ne peut approuver, mais qui

N'en déduisons pas que les colons n'étaient pas pour un coup d'Etat, mais que la force effective qui réalisa le coup du mai, ce fut . l'armée, c'est-à-dire ses cadres, en Algérie. Avec, comme nous le verrons plus loin, l'assentiment des autres forees armées en France. était profondément populaire — les suites que vous avez connues.»

(Bulletin du P.S., pages 16-17.)

Mais Lacoste se garde bien de souligner qui était derrière tout cela, tout en indiquant dans un autre passage de son intervention à • la Conférence d'information du Parti socialiste les démarches antérieures de Delbecque.

Evoquant une manifestation qui était préparée pour le 26 avril, moins de trois semaines avant le coup, lacoste déclare :

«Je dois dire qu'avec le général Salan nous faisons alors tout notre possible... pour faire en sorte que la manifestation n'ait pas licu ; mais lorsque nous y sommes parvenus, quelqu'un est passé derrière... Ce quelqu'un, qui est-ce ? C'est M. Delbecque ! Et alors jenvoie le même jour un télégramme au gouvernement, qui dit: «M. Delbecque, du cabinet de M. Chaban-Delmas jusqu'ici absent est alors arrive et, prenant la parole, a definitivement convaincu l'assemblée de l'opportunité des manifestations en soulignant que, si elles n'avaient pas lieu, leur absence aurait un effet déplorable a Paris, dans les milieux qui défendent VALgérie française. » Je suppose qu'on s'imagine que c'est ce que jai fait de vouloir faire partir M. Delbecque ! J'ai même eu une algarade asser sévère avec M. ChabanDelmas, dant il était te chef de cabinet. dont il était le chef de cabinet. J'ai saisi M. Gaillard en disant que M. Delbecque n'était pas rappelé, je saisirais M. le Président de la République, puisque nous étions en crise gouvernementale, et M. Delbecque est reparti. Seulement M. Delbecque - et il ne faut pas oublier les détails quand on parle de ces choses — est chef de cabinet du ministre de la Défense nationale, il prend l'avion militaire quand il veut et il atterrit sur un terrain militaire: je ne suis méme pas informé de son arrivée ou de son départ, parce que je n'ai pas de police à moi sur les terrains militaires.»

(Bulletin du P.S., page 14.)

Nous avons là un très gros morceau. Delbecque, c'est l'équipe provenant de l'ancien Rassemblement du Peuple Français qui se trouve autour de Soustelle. Celui-ci qui, pendant la guerre, a dirigé les services secrets de de Gaulle (appelé B.C.R.A.) avait créé une organisation, en mars 156, I'U.S.R. A.F. (Union pour le salut et le renouveau de l'Algérie française) à double structure. Publiquement, elle rassemble toutes sortes de politiciens et notabilités qui y appartiennent comme à tant d'autres comités. Mais cette façade couvre un appareil formé d'anciens du B.C.R.A. qui noyautent toute

QUI A PREPARE ET MENE L'OPERATION ?

QUI A PREPARE ET MENE L'OPERATION ?

une série d'organisations, notamment d'anciens combattants, et aussi l'armée.

Voiei ce qu'on peut lire à ce sujet dans le livre déjà mentionné de J. Ferniot :

« Lors de la formation du cabinet Gaillard, M. Jacques Soustelle demanda à M. Chaban-Delmas, son ami politique, qui devenait ministre de la Défense nationale, de prendre à son cabinet M. Delbecque, secrélaire de la fédération des Républicains N80ciaux du Nord. soutenu par l'industriel Hugène Motte fils, dont il était un des collaborateurs. M. Chaban-Delmas accepta et désigna M. Delbecque comme son chargé de mission a diger, ou il s'occupa des problèmes de propagande : il entra à ce titre en contact étroit avec le service psychologique de larmée, lequel joua dans la préparation du mouvement du 13 mai un rôle déterminant. M. Delbecque établit des liaisons solides avec le général Allard, commandant la subdicision d'Alger... et le lieutenantcolonel de parachutistes Trinquier, adjoint du général Massu. (Notons que le colonel Trinquier arait reçu du ministère de la Défense nationale, le 11 mai, avant-veille de la séance d investiture de M. Pflimlin, l'ordre de quitter la frontière tunisienne avec non unité et de rejoindre Alger..) Bien d'autres personnages, moins connus aujourd'hui du public, ont joué dans la pièce un role important. Cest le cas par eremple de M. René Dumont, adjoint de M. Jacques Soustelle à TT.S.R.A.F... I/U.S.R.A.F. est seule organisation politique d'envergure qui, en Algérie comme en métropole, mène une action efficace, à la fois publique et clandestine, en fareur de « lAlgérie fran-

Pourquoi Lacoste est-il si prudent au sujet de l'organisation de Soustelle ? On le comprend très bien à la lecture d'un livre hativement écrit par de Sérigny, directeur de « L'Echo d'Alger », porte-parole des gros colons, lui-même un important potentat sur le plan économique. Dans ce livre, « La révolution du 13 mai» (2), il révèle que Lacoste fut informé de l'opération qui allait se faire, au cours d'une conversation avec de Sérigny et Delbecque, et il fut invité à participer. Selon de Sérigny, Lacoste aurait commencé par accepter, puis il se ravisa au moment de passer à l'exécution.

En réponse à ces déclarations, Lacoste a fait les « rectifications » suivantes: il a dit que la conversation en question s'était tenue un autre jour que celui donné par de Sérigny (la différence ne mures), il pertend aneir retese pe se 21l porte sur n'était pas un factieux mais un homme respectueux de la Constitution :

« Le lendemain arrivent chez moi Sérigny et Deibecque, et Sérigny me dit: « Je viens vous demander, dans linteret de Algérie. de déclarer que vous ne partirez pas d'ici tant qu'on n'aura pas instauré à Paris un gouvernement de Salut publie ». Mêmes propos tenus par Delbecque. Et lun et lautre

(2) Plon, éditeur, Paris.

caise ». Elle est la seule aussi qu'on ne troute pas, au Journal Officiel du 16 mai, parmi les mouvements dissous par le gourernement. Pourquoi? Parce que TU.S.R.A.P. rassemble, parmi ses adhérents, des centaines de personnalités... M. Jacques Soustelle quitta l'Algérie... au début de 1956. En mars de cette même année, il fondait TU.S.R.A.F. Au début ce mouvement soutenait une politique assez évolutive... Mais bientôt les buts de T'U.S.R.A.F. se rapprochèrent de ceux des « ultras » d'Algérie, si bien que des hommes y entrèrent peu à peu qu'on retrouvera presque tous dans le « moutement du 13 mai »... M. René Dumont, délégué général de T'U.S.R.A.F. était comme

Soustelle un ancien du B.C.R.A. Il trouva parmi ses compagnons d'hier, ainsi d'ordre du R.P.F. défunt, tous les éléments que parmi ceux qui formaient le service nécessaires à la formation d'un réseau... Lorsque, voilà un peu plus d'une année, soustelle accepta la collaboration de i. de Sérigny, TU.S.R.A.F. devint véritablement le seul mouvement sérieux, organisé à tous les échelons, de la politique « ultra» en Algérie comme en métropole... C'est également [U.S.R.A.F. qui se chargea de la préparation du coup du 18 mai... Le 12 au soir, ceux qui sont chargés à V'U.S.R.A.F. de mener laffaire quittent Paris par avion. Ils devaient prendre un appareil militaire, mais M. Chaban-Delmas s'y est opposé. Cependant, pour la plupart, les voyageurs portent sur eux un ordre de mission da ministère de la Défense nationale. Le mot d'ordre? Empêcher Tinvestiture de M. Pflimlin et. si possible, aller plus loin.» (Pages 38-43.) me disent. ou plutôt Sérigny me dit que cette proposition, il me la faite d'accord avec des amis du général de Gaulle, celui-ci attendant, parait-il, ma prise de position pour intervenir. Je n'ai pas besoin de vous dire que cela m'a paru absolument absurde. Je n'avais pas besoin de téléphoner à Paris pour savoir que le général de Gaulle n'était pas dans une histoire aussi ridicule et, sur le principe, jai dit à M. Sérigny: « Moi, je respecte la Constitution et les lois républicaines ; je ne commettrai pas le crime de forfaiture, je m'en irai d'ici lorsque la mission sera légalement terminée. Ne comptez pas sur moi ». (Bulletin du P.S., page 15.)

Qui dit vrai? Le récit de Sérigny sur ce point paraît plus convaincant en raison de l'autre question qu'il mentionne, la place de de Gaulle dans toute l'affaire, ainsi que du ton des propos attribués à Lacoste. Le livre de Sérigny avait paru avant que de Gaulle n'appelle Soustelle dans son gouvernement ; dans le précédent numéro de notre revue, nous écrivions que ce livre était une sorte de chantage envers de Gaulle au sujet de Soustelle car il faisait entendre que de Gaulle, sil n'avait pas dirigé le coup, du moins était au courant et l'attendait pour agir à son tour:

« A die heures, au Palais d'Eté, M. Lacoste me recevait.

"- Monsieur le Ministre, lui dis-je.

LES ASPECTS POLITIQUES DU COMPLOT

LES ASPECTS POLITIQUES DU COMPLOT maintes fois tous m'aves fait part de votre étonnement devant le silence du général de Gaulle qui, selon vos affirmations antérieures, est le seul homme susceptible de montrer assez d'autorité pour raisonner nos gens. Aujourd'hui, je vous apporte une grande nouvelle: acceptez de faire une déclaration qui reprendra le thème de votre récent Ordre du Jour à l'Armée et qui précisera la nécessité d'une trêve immédiate entre les partis afin que se constitue un gouvernement de Salut public. Il serait opportun aussi qu'en même temps vous précisiez que vous resteres à Alger jusqu'à ce que ce but soit atteint. Si vous faites cette déclaration, le général de Gaulle serait disposé à vous donner raison dans une déclaration publique.

«M. Lacoste sursauta :

«- Pas possible, mon vieux ! Mais c'est formidable ! Le Grand Charles serait décidé à parler ? C'est fantastique !

« - Ainsi, poursuivis-je, M. Pflimlin n'aura aucune chance de doubler le cap de l'incestiture et M. Coty sera tout naturellement conduit à faire appel au général de Gaulle... Je sais que vous avez confiance en moi car, depuis que vous êtes ministre de l'Algérie, nous avons toujours entretenu d'ercellents rapports et vous n'avez jamais pris ma loyauté en défaut à votre égard. Néanmoins, il s'agit d'une question si grave, que je comprends la nécessité pour vous de vérifier mes assertions... Je vous propose donc de téléphoner à Jacques Soustelle d'un poste de votre choix où vous ne risqueren pas d'être contrôlé par les services d'écoute. Auparavant, je vous livre le code que nous acons arrété Jacques Soustelle et moi...

«— Il est inutile, me répondit aussitôt M. Lacoste, que je me fasse confirmer vos dires, j'ai entièrement confiance en vous... Mais vous comprendrez qu'une pareille décision est si grosse de conséquences, qu'il me soit nécessaire d'y réfléchir avant de la prendre. Notre conversation se poursuivit encore pendant trois quarts d'heure.. En le quittant, je croyais tavo presque décide a taire la déclaration que je lui avais suggérée. Il me demanda de lui envoyer immédiatement Léon Delbecque, la gravité de la situation lui faisant oublier ses rancœurs.

«— Voulez-vous que je revienne avec lui?

«- Non, ce serait trop attirer l'attention.

Que de Gaulle et Lacoste aient été au courant de ce que tramaient Soustelle et de Sérigny et pensé, chacun pour son compte, pouvoir en tirer un profit politique le momant ven il ne nout y avoir de donte ment venu, il ne peut y avoir de doute, après ce qui a déjà été publié.

Dans la chute de la IVe République, un homme a joué un rôle considérable, unique même, mais il y a encore bien des obscurités sur ses démarches : il s'agit de Guy Mollet. Il ne pouvait pas ne pas savoir ce qui se complotait, d'abord comme president du Conseil puis comme éminence grise des deux présidents du Conseil qui lui succédèrent. ensuite comme ami de bacoste qui, pendant

Revenes me voir après la visite de Delbecque.

«Je rentrai done chez moi où Delbecque attendait.

«- Le travail est aux trois quarts fait, lui dis-je. A toi de jouer pour le dernier quart. Je te fais confiance.

« Mais à midi, Delbecque me rejoignait à D'apres A ta cost amie decte. « L'Echo d'Alger ». mine déconfite. mais par son entourage qui lui déconseillait certainement de faire la déclaration.. » (Pages 26-28.)

Ces lignes permettent de comprendre ce qui a pu se passer. Ayant appris que de Gaulle allait parler, Lacoste a eu pour première réaction : j'en suis. Puis, ayant réfléchi que de Gaulle ne parlerait pas avant que lui se mouille, il a dû trouver préférable de prendre ses distances en restant à Paris et dêtre prêt à intervenir ultérieurement à son profit. Deoutez ce qu'il raconte à la Conférence d'information du parti socialiste :

«Tout de même, s'il avait fallu faire quelque chose, je l'aurais fait et, dans cette mut ou tout aurait pu s'arranger — je le dis parce que c est ma conviction profonde -dans cette nuit du 13 au 14 mai, dans la nuit de linvestiture, lorsque le général Ely tout d'un coup a dit : « Eh bien, Messieurs, je vais vous dire... qu'un seul homme peut ramener l'Armée d'Algérie, c'est M. Lacoste, mais il faut qu'il parte tout de suite ». J'ai dit : « Je suis prêt à partir, mais donnez-moi une mission du Président de la République ».

(Bulletin du P.S., page 16.)

Une mission du Président de la République ! On a vu ce dernier entrer en seène pour faire pression sur l'Assemblée nationale et imposer la remise du pouvoir à de Gaulle. Mais il ne peut y avoir aucun doute que la Présidence de la République était au courant de ce qui se tramait depuis longtemps à Alger et à Paris. Dans son livre, de Sérigny ne révéle-t-il pas qu'il lui avait fait connaître ses vues par l'entremise du secrétaire général de la Présidence de la République, un certain Merveilleux du Vignaux qui, sauf erreur, ne fut pas tout à fait inactif pendant le régime Pétain, all service de ce régime. On conçoit très bien les excellents rapports qu'il peut avoir avec de Sérigny qui fut et reste pétainiste. tout le temps était ministre de l'Algérie, et aussi par de multiples relations, sur lesquelles il est plutôt discret.

Par exemple, c'est encore de Sérigny qui révèle dans son livre démarches politiques, avec Guy Mollet :

« Le jour méme de lard, rencontrant M.

qu'au cours de ses il eut un entretien la chute de M. Gail-

Guy Mollet dans la rotonde du Palais-Bourbon je lui demandai une audience, qu'il m'accorda pour le lendemain 16 avril, cité Malesherbes, au siège du Parti socialiste S.F.I.O. C'est Tà que je l'adjurai de tout mettre en œuvre auprès de ses amis politiques pour qu'un gouverne-

LE CAS GUY MOLLET

LE CAS GUY MOLLET ment d'Union nationale puisse être constitué. » (Page 12.)

C'est vraiment savoureux: le représentant des gros colons est reçu par • Mollet dans son bureau de secrétaire général du Parti socialiste ! Gageons que l'accès de ce bureau ne soit aussi aisé au simple militant de base de ce parti.

D'autre part, on sait peu de choses sur les rapports entre de Gaulle et Guy Mollet, qui ont do avoir lieu par personnes interposées, bien avant que Guy Mollet écrive sa célèbre lettre, à l'insu du président du Conseil Pflimlin et de tout le groupe parlementaire.

LES FORCES ARMEES

Dans le cours des événements du 13 mai au 1"" juin, bien que Pfimlin ait été président du Conseil, le leader du M.R.P., comme d'ailleurs les autres dirigeants des partis bourgeois traditionnels, ont à peine joue un rôle. Les dirigeants socialistes avaient de l'importance, parce que de leur prise de position dépendait dans une grande mesure l'entrée en action des masses, lesquelles n'auraient bougé que s'il y avait un appel commun ou des appels concordants du P.C.E. et du P.S. C'était la seule force qui pouvait tenir en échec les forces qui allaient renverser le régime démocratique, c'est-à-dire avant tout l'armée et les forces de l'appareil d'Etat. Un tableau de la situation a été fourni par J. Moch à la Conférence d'information du Parti socialiste :

« Un certain nombre de générauo, commandants de régions, à ma connaissance quatre au moins sur les neuf régions métropolitaines... n'avaient pas caché qu'ils étaient de cœur avec Alger...

"Quant aux « paras », dont il y a à peu prés 13.000 en France. ils étaient évidemment très surercités par les événements d'Algérie d'abord, de Corse ensuite; leurs officiers étaient de cœur avec leurs camarades de là-bas, les hommes eur-mêmes rê vaient plaies et bosses, incidents et violences...

«Nous savions qu'à l'Aviation, la grande majorité des subordonnés étaient dans le même état d'esprit. Nous savions que la gendarmerie n'était pas sûre !... La police, je le dis à ma honte, car j'ai été profondément humilié de ce que j'ai constaté, la police était elle-même gangrenée... Ce qu'on appelle maintenant la Gendarmerie mobile était fortement gangrenée... La Police d'Etat de la Sûreté Nationale a été meilleure, mais elle est répartie par petits effectifs dans les villes, et même les C.R.S., dont je crois avoir le droit de dire qu'en 1947 et 1948, à une période dramatique aussi, mais autrement (3) javais pu faire une sorte de bastion de l'ordre public et de la République, même les C.R.S., fatigués par un long séjour à Paris, étaient partiellement gangrenés... Le corps préfectoral, enfin, je le dis avec regret

(3) Moch fait allusion à la répression des grèves de mineurs pour laquelle il a acquis une triste réputation.

L'impression qui ressort des éléments dont on dispose, c'est que Guy Mollet, lui aussi informé, jouait un jeu très personnel, que sa lettre à de Gaulle était destinée soit à coincer ce dernier si les choses n'allaient pas trop loin, soit à l'aider à venir sur le devant de la scène si les circonstances s'aggravaient.

En résumé, tandis que Soustelle engageait une partie qui devait, à une première étape, amener de Gaulle au pouvoir à la faveur duquel il monterait un mouvement de type fascisant, les dirigeants socialistes ont eru qu'ils pourraient exploiter à leur profit lopération. DE LA IV° REPUBLIQUE et en pesant mes mots, n'était plus celui que jai connu il y a huit ans...

«Je puis dire que le recoupement que javais provenait non pas de services de police, cette fois, mais de Services diplomatiques étrangers qui avaient été informés et qui acaient considéré comme leur devoir d'informer le gouvernement français... Mon agenda de ce jour-là porte « Débarquement ce soir? » ou « Soulèvement des parachutistes ? »... Je suis persuadé qu'il (de Gaulte) a eu les mêmes renseignements que j'avais eus, et à peu près à la même heure.»

(Bulletin du P.S., page 18.)

Ainsi on assistait à ce spectacle dérisoire : à Assemblée nationale, le gouvernement obtenait — avee les votes des députés communistes — des pouvoirs comme aucun gouvernement n'en avait jamais reçus, mais les télégrammes, les coups de téléphone que lançaient ces messieurs du gouvernement étaient reçus par des officiers généraux et des hauts fonctionnaires qui n'en avaient cure.

La menace des parachutistes était-elle si sérieuse que veut le faire croire J. Moch, avouant également son «soulagement» l'intervention de de Gaulle ? Cette menace n'était pas imaginaire, certes, mais elle a été gonflée. Une chose était de ramener à Alger quelques jours avant le 13 mai un régiment de parachutistes se battant sur la frontière tunisienne, et autre chose eut été d'envoyer troupes spéciales en France. Parce qu'en Algérie, le front de combat est assuré presque exclusivement par ces troupes, un front que l'impérialisme ne pouvait se permettre de dégarnir largement. D'Alger on savait pouvoir rapidement renvoyer le régiment de parachutistes atE combat contre l'Armée de Libération Nationale. Mais de France? On peut tout de même penser qu'un tel envoi aurait suscité des ripostes de la part des travailleurs, et c'eut été une toute autre omération que le remplacement des C.R.S. au Palais d'Alger contre des étudiants.

A ces troupes venant d'Alger, il aurait falla ajouter, dira-t-on, les troupes qui se trouvaient en France. Mais, la aussi, ceux qui capitulent trouvent des arguments qui font abstraction de la réalité. Il y avait dans quelques coins de France des formations de parachutistes susceptibles d'intervenir auprès de ceux expédiés d'Algérie.

Mais, l'attitude de la police, des C.R.S n'était pas déterminée par avance: elle aurait largement dépendu de l'action des masses, et plus celles-ci auraient été vigoureuses et plus ces forces de coercition auraient été prudentes. Le rapport des forees n'est pas quelque chose d'inscrit totalement par avance, il dépend pour beaucoup de l'initiative des parties en présence. Quand on pense que la seule investiture de Pflimlin par l'Assemblée nationale avait jeté un trouble chez les militaires d'Alger, et qu'il fallut la déclaration de de Gaulle du 15 mai pour les revigorer, on peut aussi penser qu'un appel aux troupes francaises, aux soldats du contingent, non de la part de Coty, mais des organisations ouvrières et un appel à l'action des travailleurs auraient ramené à des proportions plus réduites la menace des paras. Et encore ne mentionnons-nous pas les conséquences qu'auraient eu en Algérie même de tels appels des organisations ouvrières s'ils avaient été accompagnés d'appels à la solidarité envers le peuple algérien et sa lutte pour l'indépendance.

Mais la capitulation a eu ses conséquences. On la vu politiquement le 28 septembre. Les conséquences sur le plan des forces armées sont également très importantes. Dans la police, la gendarmerie, les C.R.S., les cadres de l'armée, les hésitations ont à présent disparu. Le nouveau pouvoir peut peut-être avoir encore des difficultés avec quelques colonels aspirant à jouer un rôle politique, mais ce n'est pas contre les masses travailleuses que ces forces armées manqueront de cohésion.

« Une seule armée, une seule police, un seul Etat », invoquait Thorez en 1945 pour amener les ouvriers à dissoudre leur comités et à rendre les armes, aux premiers jours de la Ive République. C'est cette armée et cette police qui sont devenues les pièces maîtresse de la Ve République après avoir contribué à liquider le régime de la démocratie parlementaire.

5 octobre 1958.

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