Documents de la IVe Internationale

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La revue › 16e année, n° 4

Deux crises

Quatrième Internationale, 16e année, n° 4 · octobre-novembre 1958 · p. 1-6 · 2 263 mots

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Deux crises ont marqué la situation internationale depuis juillet dernier et ne sont pas encore terminées : celle du Moyen-Orient et celle du détroit de Formose. Dans les deux cas, le monde a été amené une nouvelle fois « au bord de l'abîme », situation qui trouve apparemment d'autres amateurs que M. Dulles. Khrouchtchev et Mao semblent eux aussi avoir pris maintenant goût au vertige.

Jeux dangereux qui ont tenu pendant des jours et des semaines le monde en haleine, la « paix » étant maintenant à la merci d'un seul nouveau pas mal calculé, d'un incident, d'une initiative d'un commandant quelconque d'une escadrille d'avions ou d'une batterie de canons à munitions « atomiques tactiques ».

Aussi bien la crise du Moyen-Orient que celle du détroit de Formose ont revêtu un caractère plus explosif que jamais, dont il s'agit de saisir le sens.

La nouvelle crise du Moyen-Orient a éclaté à la suite de la Révolution irakienne qui a mis bas le régime de Nouri Said I'« Anglais », comme les Arabes appelaient ce garde-chiourme par excellence de l'impérialisme dans cette région. Elle survenait en pleine guerre civile au Liban, qui risquait de détacher cet autre bastion de l'impérialisme au Moyen-Orient, et qui causait déjà les plus graves inquiétudes aussi bien à Washington qu'à Londres et à Paris.

Des plans d'intervention impérialiste au Liban avaient été dressés, dont la Révolution irakienne a précipité l'application, dans un climat manifeste de nervosité sinon tout simplement de panique.

Toutes les positions impérialistes au Moyen-Orient semblaient sur le point d'être balayées par l'ouragan de la Révolution arabe. Les mouvements de la 6° flotte américaine et le débarquement des marines munis d'armes atomiques tactiques au Liban, manifestaient l'intention de l'impérialisme américain de lutter, y compris par la guerre, contre un tel développement.

Survint l'avertissement, sous forme d'ultimatum, du Kremlin, selon lequel toute intervention en Irak ou toute attaque contre la R.A.U. déclencherait la réponse de l'U.R.S.S., ce qui fait que les marines se fixèrent au Liban, les parachutistes anglais à Amman, et que toute idée d'intervention en Irak fut abandonnée.

Il y a donc eu en définitive une intervention limitée de l'impérialisme au Moyen-Orient, devant l'établissement d'un front unique de fait entre les forces des Etats ouvriers et les forces de la Révolution arabe.

L'impérialisme a trouvé une compensation partielle à ses déboires dans le fait que la direction de la Révolution arabe reste toujours entre les mains de la bourgeoisie, ménage les positions économiques de l'impérialisme et, par sa nature même, ne peut pas pousser très loin son alliance avec le Kremlin, dont elle craint, par contre, l'influence sur les masses paysannes et ouvrières arabes.

Il n'en reste pas moins vrai que le bilan de cette nouvelle crise au Moyen-Orient s'établit à ce jour par le détachement de l'Irak de l'impérialisme et le coup porté au Pacte de Bagdad, par la neutralisation du Liban, par l'affaiblissement extrême de la Jordanie (dont le roi Hussein ne tient que grâce au cordon de protection des parachutistes anglais qui entourent son palais), et par une nouvelle impulsion importante au processus d'unification du monde arabe, sensible jusque dans les protectorats richissimes du golfe persique.

Un tel bilan laisse prévoir de nouvelles explosions au Moyen-Orient à la suite de l'évacuation des troupes anglo-américaines, à laquelle l'impérialisme se voit acculé, en raison du caractère précaire du régime libanais et plus encore de celui de la Jordanie, des répercussions qu'aurait sa chute, et des développements de la Révolution irakienne.

En outre, dans la mesure où, malgré tout, un nouveau rapport de forces s'est établi entre l'impérialisme et la bourgeoisie nationale de ces pays, ce rapport trouvera tôt ou tard son expression y compris dans une transformation des termes des contrats régissant l'exploitation du pétrole, au désavantage grandissant de l'impérialisme.

Par contre, les difficultés intérieures de la Révolution arabe peuvent agir aussi bien pour favoriser ces explosions que pour les retarder pendant un certain temps. Ces difficultés proviennent du fait que la direction bourgeoise et petite-bourgeoise actuelle de la Révolution arabe est de plus en plus aux prises avec les problèmes sociaux et politiques posés par les victoires mêmes de la Révolution. Les principaux de ces problèmes à l'étape actuelle sont la structure et la viabilité d'une République fédérative arabe, la réforme agraire, l'industrialisation et le développement économique des pays arabes se libérant formellement de l'impérialisme.

La R.A.U., qui a déjà des difficultés avec sa province svrienne, semble handicapée pour embrasser d'autres pays comme Irak par exemple, plus porté que celle-ci aux réformes sociales et riche de ses pétroles.

Seul un pouvoir fort, capable d'exproprier les féodaux, de briser les tendances centrifuges défendant ci et là des intérêts et des privilèges particuliers, de développer ainsi le marché intérieur, de propulser l'industrialisaton et, sur cette base d'essor économique réel, d'associer autour de lui de larges masses, saurait consolider et élargir un cadre fédératif unificateur pour les pays arabes. Le pouvoir bonapartiste de Nasser n'a pas cette envergure, et sa faillite ferait la preuve de la faillite de la direction bourgeoise en général de la Révolution arabe.

La crise en Extrême-Orient a suivi de près la rencontre Khrouchtchev-Mao, ce qui laisse supposer qu'elle y a été envisagée dans tous ses développements actuels. Elle a débuté par le blocus militaire, grâce à l'intervention des batteries côtières et de l'aviation, de Quemoy et des autres iles avoisinantes, d'où partaient les provocations constantes de la clique de Tchang-Kai-Chek, patronné par l'impérialisme yankee, contre le pouvoir populaire en Chine.

Le conflict a pris vite de l'envergure, posant la question aussi bien du régime de Tchang-Kaï-Chek que de la présence américaine dans les parages de Formose. Il a dégénéré en une épreuve de force majeure entre Pekin, épaulé par le Kremlin, et l'impérialisme américain qui a donné, entre autre, l'occasion d'expérimenter une série d'armes nouvelles et de juger les performances de l'aviation de part et d'autre.

Mao semblait cette fois vouloir forcer l'issue et récupérer, dans une première étape, au moins les îles côtières. Les impérialistes alliés des Etats-Unis ont réellement craint que la guerre n'éclate pour Quemoy et n'ont pas manqué d'exercer leur pression sur Washington afin d'éviter le pire. Aux Etats-Unis même opinion publique, alarmée par la perspective d'un conflit majeur avec la Chine et inevitablement dans ce cas avec | U.R.S.S. également, hesitait a approuver la ligne « dure » adoptée par l'administration républicaine.

Et cependant cette ligne semble en partie avoir cette fois obtenu des résultats. Washington a rassemblé dans le détroit de Formose la plus formidable armada de l'histoire, équipée en armes atomiques, et a doté Tchang-Kai-Chek de toute une gamme d'armes modernes abondantes.

Le blocus militaire de Quemoy par Mao s'est montré en partie inelficace ; en se prolongeant il risquait de provoquer l'effondrement de la garnison de l'ile à défaut d'une intervention plus décisive de la part des Américains, réduisant au silence les batteries côtières. Subitement il y a eu l'ordre du cessez-le-feu, ordonné par Mao, tout d'abord pour une semaine, ensuite pour deux autres. Il est vrai qu'entre temps les Américains avaient accepté de reprendre les pourparlers sino-américains à Varsovie.

Le bilan de cette épreuve de force qui, par moments, a revêtu un degré explosif dramatique, n'est pas encore entièrement clair. Que cherchait exactement Mao ? Provoquer l'effondrement de la garnison de Quemoy avant que les Américains n'interviennent ? Minimisait-il l'ampleur et la décision de cette intervention ? Voulait-il simplement rappeler à l'opinion internationale la question de la Chine et obtenir des avantages diplomatiques limités ? Ou bien cette campagne visait- elle principalement à épauler l'effort inoui qui se dépense actuellement à l'intérieur de la Chine pour les objectifs et les résultats colossaux dans le domaine de l'agriculture et de l'industrie ?

Peut-être y avait-il à la fois un peu de tout cela dans les motifs qui ont déclenché le conflit de Quemoy.

Le bilan provisoire de cette crise, également non terminée, s'établit cependant d'une manière dittérente que dans le cas de celle du MoyenOrient. Contre des avantages encore limités pour Mao — neutralisation militaire éventuelle partielle des îles côtières, reprise des pourparlers avec les Etats-Unis, actualisation de nouveau de la question chinoise - Washington a fait la preuve d'une grande détermination dans la défense de Formose et de son « allié » chinois.

La politique risquée du Département d'Etat se justifie en réalité non pas par l'importance en soi des îles côtières pour la défense de Formose, mais en tant que pierre de touche des dispositions et possibilités réelles de l'impérialisme américain face à une poussée éventuelle de la Chine nouvelle. • Angoissés, les alliés asiatiques de Washington — Philippines, Thailande, Vietnam du Sud, Japon, etc. — voulaient voir si les canons de Mao étaient déja assez puissants pour éloigner la l Flotte du detroit de Formose et faire lâcher Tchang-Kai-Chek par ses protecteurs des Etats-Unis.

L'attitude de Dulles signifie que les marges de retraite possible pour Washington sont devenues désormais assez étroites ; et de ce point de vue, dans chaque nouvelle épreuve de force il sera encore plus difficile que par le passé aux Etats-Unis de reculer sans risquer de perdre ainsi la face et le contrôle de toutes les répercussions d'un tel recul.

Mais, d'autre part, le Kremlin et Pekin, forts de la puissance grandissante de leurs pays, conscients des faiblesses de l'impérialisme ainsi que du fait qu'une atmosphère de tension internationale est favorable à la lutte contre le « révisionnisme » sur le front intérieur, sont portés actuellement à prendre des risques majeurs avançant à leur tour jusqu'« au bord de l'abîme ».

Dans ces conditions, comment va évoluer la situation internationale dans les prochains mois ?

Dans les pays arabes, l'impérialisme portera ses efforts pour récupérer le Liban en le faisant glisser insensiblement de la neutralité à une position de nouveau pro-occidentale et pour former un Maghrel • bourguibiste » qui brise le courant de lunification arabe et s'oppose au nasserisme. Mais ces tentatives n'ont que peu de chances de succès.

En Extrême-Orient, il ne relâchera ni sa protection du régime « allié » de Formose ni l'accumulation de son potentiel militaire. La menace que représente le renforcement économique, malgré tout gigantesque, de la Chine va peser de plus en plus sur les destinées des pays asiatiques environnants et jusqu'au Japon, de sorte que l'impérialisme ne pourra se permettre des exhibitions de faiblesse manifeste. Cependant, la situation dans la plupart de ces pays s'aggrave, y compris en Inde, par le fait que leur production reste en retard comparativement aux besoins et à laccroissement de la population, par le fait, en réalité, que ces pays, pour ces raisons, deviennent plus pauvres face à l'exemple expansif de la Chine.

Il ne se passera pas encore beaucoup de temps avant qu'une nouvelle tempête sur l'Asie ne déferle, dans laquelle va souffler l'ouragan de la Nouvelle Chine avec la force dévastatrice inouïe des structures sociales actuelles.

Les perspectives révolutionnaires dans ces régions restent, par conséquent, bonnes, avec tout ce qu'elles comportent d'explosif pour la situation internationale.

Par contre, la situation dans les pays métropolitains, et de l'Europe occidentale en particulier, continue à évoluer sous le signe des progrès de la droite, que ce soit en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Hollande, ou même dernièrement en Angleterre. Les élections récentes dans ces pays, ainsi que d'autres manifestations, font clairement apparaître ce glissement à droite.

Outre l'influence qu'a eue sur les masses le boom économique des dernières années, la misérable politique réformiste des socialistes et des communistes est responsable du désenchantement des masses européennes de ces partis.

Dans les conditions du capitalisme tel qu'il existe actuellement dans ces pays, il est évident que le programme des partis ouvriers ne peut présenter une alternative meilleure aux masses, plus attrayante, que dans le cas où il vise à obtenir des réalisations politiques et économiques profondes qui justifient sur ces deux plans la supériorité éclatante du socialisme.

D'autre part, il ne suffit pas d'avoir un programme socialiste radical; il faut également persuader les masses dans la pratique, et ceci pendant toute une période, que les partis se réclamant d'un tel programme luttent sérieusement, de manière conséquente et décisive, pour l'application de leur programme.

La récession qui s'étend actuellement en Europe peut, dans certaines conditions, améliorer les perspectives du mouvement ouvrier. Tandis qu'aux Etats-Unis la conjoncture économique connait, depuis avril 1958, une légère amélioration — augmentation de la production, des pays sous-développés.

L'évolution de la reprise légère aux Etats-Unis est encore assez incertaine et risque d'être bloquée par la récession européenne, ce qui aggraverait à son tour cette dernière.

Il est sûr, en tout cas, que l'économie européenne va, pour un certain temps, au devant d'une période de recul, dont les conséquences peuvent ranimer les réflexes de classe des salariés européens. Mais en même temps se préciseront les entreprises réactionnaires de la bourgeoisie, que la réussite relativement si facile de l'« Etat fort » de de Gaulle a considérablement alléchée.

Il faudra un grand effort de renouvellement idéologique, et proba- blement, dans certains cas, organisationnel, du mouvement ouvrier européen pour qu'il puisse forger des armes capables de lui permettre d'aftronter avec efficacité l'ottensive de la bourgeoisie et combler le fossé qui sépare actuellement le niveau de la révolution européenne de celui de la révolution coloniale.

20 octobre 1958. (Depuis qu'a été écrit cet article, le gouvernement de Pékin a repris le bombardement des Quemoy, voulant prouver avec l'arrivée de Dulles à Formose, qu'il n'avait pas cessé le feu par faiblesse. Cette mesure confirme ce que nous disons dans cet article sur les risques qui ne sont pas prêts de disparaître dans cette partie du monde.)

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