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La revue › 16e année, n° 3

Le nouveau programme des communistes yougoslaves

E. Germain · Quatrième Internationale, 16e année, n° 3 · juillet 1958 · p. 19-28 · 8 076 mots

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Dix ans après la première résolution du Kominform qui condamnait les communistes yougoslaves comme hérétiques, et trois ans après le voyage sensationnel de Khrouchtchev et de Boulganine à Belgrade pour implorer le pardon de leurs « chers camarades yougoslaves », le Kremlin vient de déclencher une nouvelle et violente campagne anti-titiste. Cette campagne était en fait inévitable depuis l'intervention soviétique en Hongrie ; mais lors de la rencontre Khrouchtchev-Tito, l'an passé, en Roumanie, les deux protagonistes s'étaient encore efforcés d'en limiter l'ampleur. Lorsque les communistes yougoslaves refusèrent de signer la « Déclaration Commune » des Partis Communistes rassemblés à Moscou en novembre 1957, cette tentative de compromis échoua. aux o critiques » de mauvaise foi que le Et lorsqu'ils refusèrent de soumettre Kremlin dirigea contre leur Projet de programme, le nouveau conflit éclata ouvertement et brutalement.

On pourrait affirmer que la tension soviéto-yougoslave n'a pas atteint l'acuité qui la caractérisa pendant la période 1949-1952. Les relations diplomatiques entre l'URSS, la Chine populaire et les « démocraties . populaires » dune part, et la Yougoslavie de l'autre, n'ont pas ete rompues. Les Etats ne se sont pas partisncore encore alignés sur les positions des partis. Le gouvernement yougoslave n'est pas encore appelé " fasciste ». Mais beaucoup signes indiquent qu'il ne s'agit là que d'une phase transitoire entre le début et le point culminant de la campagne you-

LE SENS DE LA NOUVELLE

Pourquoi la bureaucratie soviétique dirige-t-elle à nouveau cette grosse artillerie de mensonges, de calomnies et d'insultes contre les communistes yougoslaves ? Estce parce que ceux-ci maintiennent leur thèse sur « l'indépendance par rapport aux deux blocs qui se partagent le monde », c'est-à-dire maintiennent leur refus de se laisser purement et simplement incorporer par la diplomatie soviétique ? Cet aspect des accusations stallniennes est genéralement mis en évidence par les différents Partis communistes d'Europe occidentale, du moins dans leurs commen taires publics et officiels. Le péche orıgıprogramme tes yougoslaves goslave, de même qu'en 194849. Pour s'en rendre compte, il suffit de prendre connaissance des termes particulièrement choisis dans lesquels certains chefs staliniens traitent déjà les communistes yougoslaves. Ainsi la Pravda du 10 juin, citant l'organe central du P.C. chinois, écrit:

« L'espoir des impérialistes d'utiliser les revisionnistes comme leurs espions (-), de desagreger avec leur aide les partis révolutionnaire de l'intérieur et d'affaiblir leur unité, a été détruit. » Khrouchtchev ne s'est guère exprimé en termes moins élégants, lorsqu'il s'adressa au Congrès du P.C. roumain : "Ceux-là sont particulièrement dangereux pour le mouvement révolutionnaire qui, tout en s'appelant eux-mêmes marxistes-leninistes, jouent en realite, qu'ils le veuillent ou non, le rôle d'une agence de l'ennemi de classe dans le mouvement ouvrier. » (« Nouvelle Voie » de Bucarest, 5 juin 1958.)

Il n'y a qu'un pas de ces déclarations-là aux insultes de Khrouchtchev appelant les dirigeants yougoslaves des « bandits » au cours de son discours de Léningrad (3 juillet) ou aux attaques hystériques des dirigeants albanais contre les « traîtres yougoslaves ». Si en définitive le conflit n'atteignait pas le paroxysme des années 1949-52, cela serait du a une nouvelle modification, toujours possible entre temps, dans les rapports de force entre les ditférentes couches de la société soviétique et les différentes tendances au sein de la bureaucratie. CAMPAGNE ANTIYOUGOSLAVE nel serait alors « la tentative criminelle de saper l'unité du camp socialiste ». Cet article n'englobe pas l'examen des thèses yougoslaves en matière de politique étrangère, bien que cette analyse soit indispensable. Mais il nous paraît évident que le véritable secret de la nouvelle rupture entre Moscou et Belgrade ne peut être recherché sur ce terrain-là.

On ne peut en effet contester que les positions « revisionnistes » de la politique étrangère yougoslave ne sont nullement nouvelles. En fait, elles datent de la fin de 1950 et du début de 1951, c'est-a-dire dil y a au moins sept ans. Ces positions étaient pleinement connues de Khrouchtchev avant, pendant et après son voyage de réconciliation à Belgrade. Elles ne furent nullement mises au rancart du printemps 1955 à l'automne 1956, période pendant laquelle Khrouchtchev affichait une amitié plus que particulière à l'égard du camarade Tito. Et ce ne fut guère un effet du hasard ! En vérité, la ligne « souple » de lito était favorablement accueille par le Kremlın pour lavoriser sa nouvelle « politique de détente », et sa grande manœuvre d'alliance avec la bourgeoisie des pays coloniaux et semi-coloniaux.

C'est Tito qui fut l'initiateur des rencontres avec Nasser, Nehru et Sukarno. C'est Tito qui inspira les fameux « principes du neutralisme actil » qui sidentifièrent avec les « principes de Bandoung ». Toute la politique de « coexistence pacifique » qui fournit pendant trois ans les thèmes essentiels de la propagande sovietique, et qui est encore aujourd'hui ressassée par tous les « partisans de la paix », est nettement d'origine titiste. Si davis quune telle politique e sape l'unité partis staliniens étaient vraiment du camp socialiste », ils devraient mettre

Parmi les critiques idéologiques que les staliniens dirigent contre le Programme des communistes yougoslaves, celles qui touchent le problème du « capitalisme d'Etat » occupent une place importante. Ces critiques sont d'autant moins justifiées, que les dernières éditions du « Manuel d'Economie Politique » publiées à Moscou contiennent un chapitre dans lequel des idées tout-à-fait analogues sont développées.

Lorsque les critiques staliniens reprochent au Programme yougoslave qu'il « idéalise » les phénomènes d Etalise dans la societe occidentpie, quel « capitalistes les présente comme une « nouvelle phase progressive » dans le développement du capitalisme, ou qu'il y décèle même « caractéristiques socialistes» il d'une calomnie pure et simple. Il y avait incontestablement des éléments d'une telle analyse révisionniste dans la littérature du PCY après 1949, surtout pendant l'époque où Djilas fut son théoricien attitré.

Mais dans le Programme adopté au Congres de Lublana, surtout à la lumière des explications fournies par Kardelj au cours de ce Congrès, il n'y a pas de traces d'une telle interprétation. Kardelj a correctement analysé le caractère double, dialectique et contradictoire, de l'intervention croissante de l'Etat bourgeois dans l'économie des pays capitalistes avancés.

D'une part, elle réflète la crise structurelle croissante de l'économie capitaliste, plus exactement l'incompatibilité croissante entre la propriété privée des moyens de production et un nouvel essor des forces productives ; d'autre part, elle représente un effort de la part de la bourgeoisie pour « résoudre » cette incompatibilité dans le cadre d'une économie capitaliste.

Cette analyse est correcte et profonde du point de vue marxiste.

immédiatement en accusation Khrouchtchev lui-même pour complicité criminelle avec ces « entreprises traitres ».

Il ne faut pas chercher le secret de la nouvelle campagne anti-yougoslave dans le domaine de la politique internationale, mais dans celui de la doctrine, ou plus exactement des idées doctrinales que le Programme yougoslave projette maintenant dans tout le mouvement communiste international. Les nouvelles attaques antiyougoslaves constituent une tentative désespérée du Kremlin de briser ou du moins de réduire au silence les tendances critiques et centrifuges qui se développent depuis le 20ª Congrès du P.C. de l'URSS dans les Partis communistes, et particulièrement dans ceux des « démocraties populaires », du P.C. chinois et du P.C. de l'URSS lui-même. Dans ce sens, il y a un rapport direct entre la campagne antivougoslave et l'exécution criminelle d'Imre Nagy et de ses compagnons. Il s'agit de convaincre clairement les communistes que le temps des discussions est révolu ; agit maintenant de faire preuve de fidélité ou de trahir. Et les traîtres n'échapperont pas à leur sort bien mérité...

Kardeli souligne d'ailleurs que cette intervention croissante de l'Etat dans l'économie capitaliste ne constitue pas une nouvelle étape - et encore moins une nouvelle étape « progressive » — dans le développement du capitalisme. Elle est plutôt le prix qu'il faut payer pour le retard dans la conquête du pouvoir par le prolétariat dans ces pays. Il rappelle la formule célèbre de Lénine, selon laquelle il « n'y a pas de situations absolument sans issue pour le capitalisme ». Comme la crise structurelle du capitalisme met la transformation socialiste à l'ordre du jour, mais que les forces conscientes ne se montrent pas encore à la hauteur de leur tâche, la bourgeoisie elle-même s'efforce de surmonter à sa façon la crise de la propriété privée.

Ces formules contiennent plus de science marxiste que les wagons de papier imprimé de variations sur la « crise générale du capitalisme » que Moscou continue à déverser sur les infortunés Partis communistes de par le monde. Mais elles contiennent également une thèse avec laquelle nous devons exprimer notre désaccord, parce qu'elle nous paraît à la fois contradictoire en elle-même, et en contradiction avec la réalité contemporaine. Kardelj parle de la « bureaucratie capitaliste d'Etat, qui tend à se rendre de plus en plus autonome (sans défendre) avec moins de conscience les intérêts des monopoles et de la bourgeoisie — dont elle fait partie intégrante — que la bourgeoisie elle-même. Bien au contraire, la lutte menée par la bureaucratie capitaliste d'Etat pour renforcer son autonomie, n'est rien d'autre, de par ses .stimulants directs, que l'une des formes de la lutte pour le monopole capitaliste. »

" (Les Nouvelles Yougoslaves », n° 221,

9 mai 1958, page 28),

CAPITALISME D'ETAT

CAPITALISME D'ETAT

La bourgeoisie, chacun le sait, se caractérise par la propriété privée des moyens de production. Opposer la catégorie de la « bureaucratie » à celle de la « bourgeoisie » n'a de sens que si l'on considère comme bureaucrates les personnes qui exercent leur pouvoir de par les postes de commande qu'elles occupent dans l'appareil administratif des entreprises, l'Etat ou de l'armée, sans etre en meme temps des propretarses de ne ne re gers d'actions. la « bureaucratie capitaliste d'Etat » fait partie intégrante de la bourgeoisie, ou de sa couche dominante de monopoleurs tout au plus pourrait-on dire qu'elle se trouve à son service. Si, par contre, on parle de proprietaires capitalistes qui, grâce à l'intervention de l'Etat, s'approprient un pouvoir sans mesure commune avec leur propriété effective, il est faux de parler a leur sujet de « bureaucrates capitalistes d'Etat », puisqu'il s'agit alors du processus de concentration et de centralisation des capitaux, stimulé par l'intervention étatique.

En réalité, comme nous avons eu l'occasion de le rappeler lors de la critique de l'excellent ouvrage de Wright Mills « The Power Elite » (1), la tendance dominante dans les pays capitalistes avancés n'est pas celle d'une emprise grandissante d'une • bureaucratie d'Etat de plus en plus autonome » sur l'économie ; elle est au contraire celle d'une emprise grandissante des capitalistes les plus puissants, des chefs des monopoles, sur l'Etat. Dans des pays comme les Etats-Unis, GrandeBretagne, la France et l'Allemagne occidentale, on assiste à une union personnelle croissante entre les chefs suprêmes de l'économie capitaliste, les dignitaires suprémes de Etat et les chefs de l'armée. Il est vrai qu'à côté de cette tendance principale se manifeste également une tendance secondaire, qui est celle du renforcement et de l'enrichissement rapide

LA NATURE DE CLASSE

Nous avons déjà dit que les communistes yougoslaves ont eux-mêmes revise certaines conceptions erronées qu'ils prônaient il v a quelques années au sujet de l'identité ou de la similitude entre des « tendances capitalistes d'Etat » dans la société capitaliste et des tendances équivalentes dans les pays « socialistes ». Ils ont opéré la même « révision du révisionnisme » dans leur appréciation de la nature de classe de l'Union soviétique. Il est utile de ranpeler les étapes les plus importantes de l'évolution des conceptions du PCY à ce sujet, et d'expliquer les raisons de ces fluctuations idéologiques.

Après la première et même, pendant une brève période, après la seconde résolution du Kominform, les dirigeants du PCY ont entièrement conservé la conception stalinienne de l'URSS « grand pays du socialisme », ayant triomphalement achevé la construction du socialisme et avancant victorieusement sur la voie de la construction de la société communiste. Ils approuvaient de même l'ensemble de la de hauts fonctionnaires de l'économie, de l'Etat et de larmée, qui ne sont pas des grands bourgeois au début de leur carriere. mais qui le deviennent au cours de celle-ci, vu l'accumulation d'une fortune considérable que permet l'exercice de leur fonction. Il ne s'agit là que d'une variante contemporaine d'un processus historique caractéristique de toute l'histoire du Capital : celui de son renouvellement « biologique » périodique celui de l'absence de continuité des familles bourgeoises dirigeantes sur de longues périodes. Mais, répétons-le, cette tendance reste absolument secondaire par rapport à la tendance principale, qui est celle de la stabilisation de la richesse et de la puissance exoroltante des grands monopoles.

Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, nous assistons en même temps à un autre processus, à savoir celui du pillage de la population à l'aide de l'appareil d'Etat, et du pillage de l'appareil d'Etat lui-même par une bande de « bureaucrates - entrepreneurs en puissance ». Ce n'est, là aussi, que la répétition d'un processus analogue qui s'est déroulé en Europe occidentale du XVI au XIX siècle, et aux Etats-Unis et au Japon pendant la seconde moitié du XIX siècle.

Lessentiel, c'est qu aussi bien dans les pavs capitalistes avances que dans les pays retardataires, le « bureaucrate capitaliste d'Etat » qui a réussi sa carrière, 'c'est celui qui est devenu capitaliste tout court, celui qui a consolidé sa puissance et son pouvoir, et qui a acquis la « sécurite », en acquérant la propriété. Dans ce sens, le processus est typiquement capitaliste, et des formules ambigues sur « l'autonomie » de cetie « bureaucrație » devraient, de préférence, être évitées afin d'éviter de semer la confusion.

(1) Voir « Quatrième Internationale », avril 1958. DE L'UNION SOVIETIQUE politique stalinienne, intérieure et extérieure, à la seule exception de son attitude envers la Yougoslavie. Cette position était manifestement intenable et, à partir de fin 1949, surtout après la publication de la brochure de Melentije Popovic « Sur les relations économiques entre Etats socialistes », et après le discours de Djilas du 19 mars 1950 devant les étudiants de Belgrade (« Sur les voies nouvelles du socialisme »). la nature « purement socialiste » de l'URSS fut mise en question, et le problème de la dégénérescence bureaucratique commença à être examiné. Dillas décrivit de façon exacte, marxiste, 1 arrivée au pouvoir d'une bureaucratie privilégiée qui avait acquis le monopole de ia puissance économique et politique, et aul devenait de plus en plus un frein au ceveloppement socialiste de la société.

Toute cette évolution progressive de la doctrine du PCY s'opéra cependant dans te cadre de préoccupations contradictoires.

D'une part, elle fut encore essentiellement pragmatique, c'est-à-dire correspondant à la nécessité de fournir une base doctrinale à la défense de la RFPY contre les attaques du Kremlin : dans ce sens elle maintint un caractère de justification a posteriori d'une tactique politique préalablement établie. D'autre part, elle constitua sans aucun doute un effort théorique sincère de comprendre « pourquol le toit (théorique), venait de s'effondrer au-dessus de la tête des communistes yougoslaves », correspondant dans ce sens a nouvelle phase montante de la révolution yougoslave qui aboutit à la remise des usines entre les mains des conseils ouvriers.

Après l'éclatement de la guerre de Coree, ces deux préoccupations entrèrent en conflit l'une avec • lautre. sous la pression d'une peur justitiée devant une aggression mintaire possıble du Kremlin ; sous la pression de l' « aide » fournie par limpéralisme, Teffort théorique objectif se relament, apologetique prit le exas.

dessus. Pendant toure cette phase, la terrible confusion idéologique dont souffre Djilas joua un rôle incontestablement nélaste au sein de la direction du PCY. Celle-ci commença à élaborer une théorie sur le « capitalisme d'Etat soviétique », qui ne serait pas différent des « tendances capitalistes d'Etat » dans le capitalisme occidental, lesquelles renfermeraient d'ailleurs « de multiples éléments socialists ». Dès les « Thèmes contemporains » que Djilas publia au début de 1951, cette nouvelle conception était pleinement développée. Nous l'avons soumise à une critique sévère dans notre article : " La théorie du Capitalisme d'Etat » (« Quatrième Internationale », mai-juillet 1951).

3) L'expérience des conséquences politiques du révisionnisme de Djilas, qui démontra clairement qu'en effaçant les différences de classe entre le « totalitarisme » de l'Est et de l'Ouest, on aboutissait à des conclusions objectivement contre - révolutionnaires (idéalisation de la société capitaliste et de la démocratie bourgeoisie ; propositions de dissolution de la Ligue des Communistes de Yougoslavie théorie de la a nouvelle classe 1 9u serait « pire » que la classe bourgeoise, etc.).

Mais bientôt on exagéra dans le sens opposé. Après la visite de réconciliation de Khrouchtchev à Belgrade en 1955, on se remit à parler de la « grande puissance socialiste, Union soviétique » ; on n'aborda qu'avec la plus grande discrétion ou plus du tout le problème de la bureaucratie ; les notions de « capitalisme d'Etat » et de « dégenérescence bureaucratique » étaient rigoureusement bannies. Cette lune de miel ne dura cependant pas longtemps. Les révolutions polonaise et hongroise obligèrent les dirigeants communistes vougoslaves a se reterer a nouveau au problème de la bureaucratisation des Etats ouvriers, et à proposer cette fois la création de conseils ouvriers et la remise des entreprises entre leurs mains en tant que solution générale de ce problème pour tous les Etats ouvriers. Voilà un important pas en avant par rapport aux thèses les plus progressives du printemps 1950 . Voilà le véritable secret de la nouvelle campagne anti-yougoslave du Kremlin.

Pendant la période 1950-53, et davantage encore pendant la période 195456, les communistes yougoslaves s'étaient contentés de présenter la gestion des usines par les conseils ouvriers comme la « voie yougoslave vers le socialisme ». Les « camarades soviétiques » en prenaient connaissance avec un petit sourire ironique, au cours de maints voyages touristiques : le 20* Congrès n'avait-il pas proclamé qu'on pouvait arriver au socialisme par diverses voies ? L'expérience et le goût trancheraient entre ces marchandises différentes. Mais le grondement des canons à Budapest déchira cette idylle. Il obligea les dirigeants yougoslaves à proclamer leur voie comme la seule voie valable. Voila pourquoi il était nécessaire de codifier cette voie dans un nouveau programme. Voilà ce aui explique la fureur impuissante du Kremlin contre ce programme qui relance la discussion de sujets aussi scabreux que la bureaucratie et les conseils ouvriers, au moment précis ou Khrouchtchev fait l'impossible pour l'étouffer !

Il est curieux de rappeler ici les fluctuations dans l'attitude envers le trotskysme de la netite poignée de titistes dans le mouvement ouvrier international en dehors de la Yougoslavie. Ces fluctuations réflètent fidèlement les tournants successifs de l'attitude des dirigeants yougoslaves envers l'URSS.

De la première résolution du Kominform jusqu'à la fin de l'année 1949, les trotskystes continuent d'être considérés comme

« des espions fascistes à la solde de l'im-

En fait, la confusion de correspondait fidèlement à de la pratique internationale yougoslaves pendant cette consistait en un effort Doi cette théorie la confusion des dirigeants époque, in effacer les consistait en un effort pour effacer les lignes de démarcation entre les classes. L'attitude de la délégation yougoslave au cours des debats aux Nations Unies sur la guerre de Corée fut la manifestation la plus pernicieuse de cet opportunisme pragmatique. Mais tout ce processus rétrograde sur le plan de la doctrine restait en contradiction avec le développement et la consolidation des conseils ouvriers en Yougoslavie, avec le maintien et la consolidation de l'Etat ouvrier et de l'économie socialisée.

Après la mort de Staline et le début de viétique, l'évolution idéologique du PCY •« libéralisation la bureaucratie soarriva à un deuxième tournant brusque. !! tut le resultat empirique de trois experiences différentes :

1) L'expérience de la pression croissante à laquelle l'impérialisme soumit la société et l'économie yougoslave, en échange de son « aide désinteressee », et qui effaça pas mal d'illusions sur la « démocratie » occidentale.

2) L'expérience du début de différenciation de la société et de la bureaucratie soviétiques, qui était inexplicable dans le cadre des théories du « capitalisme d'Etat ».

co périalisme ». Mais, de la fin de 1949 jusque vers l'autorine 1950, on les catalogue autot dans la categorie de « communistes onnetes venus au secours de la Yougoslavie socialiste attaquée », qui cependant, de par les effets de leur long isolement, etaient devenus quelque peu « sectaires » et manquaient de compréhension pour la « réalité contemporaine nouvelle ». De la fin de 1950 et jusqu'en 1954, on les présenta par contre comme des « staliniens manqués » qui « agissent objectivement comme des agents du Kremlin » en défendant leurs « théories pernicieuses sur TURSS, Etat ouvrier, et sur la défense inconditionnelle de l'Union soviétique ».

LA NATURE SOCIALE DE LA

Comme nous l'avons déjà dit, les passages du nouveau programme yougoslave et des discours au Congrès de Liubliana qui concernent le problème général de la bureaucratie dans les Etats ouvriers constituent la partie idéologiquement la plus avancée et la plus progressive de la doctrine de la Ligue des Communistes yougoslaves, et en même temps la véritable raison des attaques du Kremlin. Cela vaut donc la peine d'analyser de plus près ces passages.

nouveau , programme communiste yougoslave parle bien d' « Etats socialistes », mais en pratique les problèmes de l'URSS, de la Chine populaire et des « démocraties populaires » sont traités comme des problèmes de l'époque de transition entre le capitalisme et le socialisme. Ainsi, il abandonne tacitement la thèse stalinienne sur « l'achèvement de la construction du socialisme en URSS », et revient à la conception marxiste en la matière que n'ont cessé de défendre Léon Trotsky et la IV• Internationale.

Kardeli traite assez longuement du problème de la bureaucratie dans son discours au Congrès de Lijubljiana et déclara à ce propos notamment :

« Le programme indique qu'il ne s'agit pas uniquement des vestiges de la bourgeoisie et du capitalisme, mais que l'on voit surgir inévitablement, pendant la pé riode de transition et par suite du déve. loppement insuffisant des forces de production, des tendances bureaucratiques qui aspirent, en tant que force sociale, à conserver des formes transitoires dans les rapports sociaux et même une certaine déformation étatique de ces rapports. »

(Ibidem, page 29.)

Et plus loin :

« Si nous contestions de tels phénomènes, et si nous n'en découvrions pas les sources et les causes, nous serions incapables de lutter efficacement contre elles.

Bien plus, nous pourrions nous-mêmes succomber, dans certains cas, à leur influence et cesser d'être ainsi la force sociale la plus progressiste. C'est justement pourquoi nous estimons que la lutte contre le bureaucratisme constitue l'un des instruments idéologiques et politiques de principe dans l'édification du socialisme ».

A peine la réconciliation Tito-Khrouchtchev était elle amorcée que les trotskystes devenaient « objectivement contre-révolutionnaires » puisqu ils continuaient * precher la nécessité d'une révolution politique en URSS », alors que l'expérience avait démontré (!) que la bureaucratie était en train de se réformer elle-même... Que diront aujourd'hui ces mêmes titistes ? « L'expérience » leur a-t-elle montré que le résultat d'une analyse marxiste scientifique est autrement solide pour résister à une époque aussi tourmentée que la nôtre que des justifications purement pragmatiques de tournants tactiques, masquées en « théories » ? BUREAUCRATIE SOVIETIQUE

Et Tito déclare sans ambages que la lutte contre la bureaucratie ne peut être menée efficacement que si l'on assure « la création des conditions matérielles, politiques et juridiques nécessaires pour faire réellement des travailleurs de notre pays, des citoyens de la Yougoslavie socialiste, les gérants effectifs et directs des affaires sociales. » (Ibidem, page 11.)

Parmi ces conditions, il classe carrément « l'augmentation graduelle du niveau de vie proportionnellement à l'accroissement des forces productives et de la productivité du travail. » (Ibidem, page 9).

Dans ces conditions, les dirigeants de la Ligue des Communistes de Yougoslavie ont reformulé les principaux éléments de la théorie marxiste, c'est-à-dire trotskyste, du problème de la bureaucratie :

1) Des déformations bureaucratiques de l'Etat ouvrier sont dans une certaine mesure inévitables, et du fait du passé et de lentourage capitalistes, et du fait des nouvelles contradictions qui surgissent à lépoque de transition en conséquence du développement encore insuffisant des forces productives.

2) Ces déformations pourraient être limitées (ou du moins ou pourrait en éviter le dévelo-pement malin en dégénérescence de tout l'Etat) à condition que l'avantgarde soit pleinement consciente du danger et qu'élle comprenne les conditions objectives et subjectives d'une lutte contre décisif a ce propos. Le rôle du facteur subjectif est donc

3) Des conditions subjectives favorables pour une lutte efficace contre ce danger de dégénérescence bureaucratique peuvent être créées par une politique correcte de l'avant-garde communiste, à la tête de l'Etat ouvrier. Il s'agit pour elle de favoriser une activité politique plus intense de la classe ouvrière, une participation plus active de celle-ci à la direction effective de l'économie et de l'Etat, notamment par le perfectionnement de la démocratie socialiste, le renforcement des conseils ouvriers, la multiplication des expériences d'auto-gestion, l'élévation progressive du niveau de vie, l'élimination radicale du chômage et de toute condition pesant, sur la combattivité ouvrière, l'extension internationale de la révolution qui permet de

« remplacer » temporairement, à la tête

INTERNATIONALE du processus révolutionnaire, un détachement « fatigué » par un détachement encore plus frais, etc.

4) Si l'avant-garde communiste ne comprend pas, ou comprend de facon insuffisante, les conditions de la dégénérescence bureaucratique et d'une lutte effitrument révolutionnaire, et risque d'être cace contre elle, elle cesse d'être un inselle-même bureaucratisée (ce qui implique généralement le « renouvellement » complet des cadres par l'élimination physique ou morale des anciens cadres).

Il est vrai que Tito et Kardelj expriment toutes ces idees de taçon fort prudente, et presque réticente ; qu'ils évitent soigneusement de « provoquer » le Kremlin, et qu'on ne retrouve pas trace dans le Programme d'allusions aux crimes passés ou présents, et même à l'intervention soviétique en Hongrie. Kardelj mentionne à ce sujet que « la commission [des amendements] a rejeté les propositions tendant à une aggravation inutile (?) de certaines évaluations critiques, partant du point de vue qu'il est, en effet, nécessaire de faire une analyse critique de certains phénomènes, mais qu'il ne faut pas introduire dans le

Ce pas en avant théorique correspond, nous l'avons déjà dit, à un nouveau renforcement du système des conseils ouvriers en Yougoslavie, et notamment à un accroissement de l'activité politique de la classe ouvrière yougoslave au moment des révolutions polonaise et hongroise. Du 25 au 27 juin 1957 se tint à Belgrade le premier Congrès des Conseils Ouvriers de Yougoslavie qui fournit un important matériel d'informations à ce sujet. Congres soulignent que tete tristoire de Il est significatif que les thèses de ce mouvement ouvrier - « des socialistes utopiques en passant par Marx et Engels, la révolution de 1848, les préparatifs de la formation de la I° Internationale, la Commune de Paris, et les phénomènes à l'époque de la première guerre mondiale, jusqu'à Lénine et la Révolution d'octobre, la résonance que celle-ci a eue dans toute une série de pays d'Europe, jusqu'à la guerre civile espagnole et aux « conseils mixtes » de la 2 guerre mondiale » - est traversée par une seule et même tradition de transfert des usines aux ouvriers et d'auto-gestion ouvrière. En renouant avec cette tradition, ce Congrès a en fait renoué avec une tradition de démocratie prolétarienne, soviétique, qui est aujourd'hui avant tout incarnée par notre Internationale. Il n'a d'ailleurs pas oublié de prolonger Tonomet coste cales a souent

Viennent d'avoir lieu en Pologne et aux événements qui se sont produits en Hongrie » !

Au cours de ce Congres, Tito déclara que depuis 1951, quelque 600.000 travail-

Programme des polémiques politiques ayant un caractère d'actualité. »

(Ibidem, page 32). et encore :

« Dans un grand nombre (sic) d'observations. on souligne que le Programme devrait contenir une évaluation plus détaillée du rôle de Staline, surtout par rapport au rôle du Kominform et à l'année 1948 et à son influence sur le mouvement ouvrier international. Bien que ces observations soient compréhensibles, Commission a néanmoins considéré qu'il n'y a pas lieu de charger le Programme avec des analyses de phénomènes concrets qui appartiennent déjà à l'histoire... Pour les mêmes raisons, la Commission n'a pas été en mesure d'accepter les propositions tendant à donner une évaluation critique et concrète du développement actuel des autres pays socialistes. »

(Ibidem, page 33).

Néanmoins, en gros, le pas en avant théorique est considérable et mérite d'être salué. La doctrine actuelle des communistes yougoslaves constitue pour la bureaucratie soviétique une menace autrement sérieuse que les thèses incohérentes sur le « capitalisme d'Etat » ou la « nouvelle classe », qui s'avèrent à chaque pas irréconciliables avec la dvnamique historique. leurs, c'est-à-dire un tiers de toute la classe ouvrière yougoslave, avait participé au travail des conseils ouvriers en tant que membres de plein droit de ces conseils. 77 % des membres des conseils ouvriers de toutes les entreprises yougoslaves étaient des ouvriers qui continuaient à fournir du travail de producteurs manuels. Le Bulletin statistique qui fut remis aux participants à ce Congrès fournit également des données fort intéressantes. 1l apparut ainsi qu'en 1956, 1.014 directeurs ou gérants d'entreprises avaient été démis de leurs fonctions, dont seulement 20 par intervention directe d'organismes politiques (le parti), 352 par intervention d'organes d Etat et 501 par interventions de conseils ouvriers ou de collectifs d'ouvriers (assemblées générales dans les entreprises). Il ne faut certes pas faire dire ces chiffres autre chose que ce qu'ils deaucratie a ne si ailet en oue sa liedisent. Ils ne signifient pas Ils démontrent cepen Jant que du côté ouvrier une pression croissante s'exerce contre cette bureaucratie. La grève réussie des mineurs de Slovénie avait déja démontré la même chose. Même si l'on suppose que la plupart des conseils ouvriers sont en tait telecommandes par la Ligue des Communistes de Yougoslavie, dont les militants, membres du conseil, prennent les véritables décisions, il y a quelque chose de fondamental qui est changé par rapport au système encore en vigueur en URSS. Dans ce système stalinien, l'effort de « convaincre » le peuple (c'est-à-dire l'effort de propagande 1) suit l'application de la décision ; dans le sys-

LES CONSEILS OUVRIERS

ET L'AUTOGESTION OUVRIERE EN YOUGOSLAVIE

LES CONSEILS OUVRIERS

ET L'AUTOGESTION OUVRIERE EN YOUGOSLAVIE tème yougoslave, il doit maintenant la précéder. La différence est de taille, et elle transforme, même dans le pire des cas, les conseils ouvriers en une gigantesque école de la démocratie socialiste.

Il est d'ailleurs intéressant d'examiner dans quelle mesure se manifestent des contradictions entre les formules de dé mocratie socialiste du Programme de la Ligue des Communistes de Yougoslavie et la réalité quotidienne de ce pays. Les thèses du Congrès des Conseils Ouvriers ne nient point que le système des conseils ouvriers soit encore loin de fonctionner de façon parfaite. Elles constatent que la décentralisation économique a engendré des tendances au particularisme et à « l'égoïsme d'entreprise » (tendance anarcho-syndicaliste). Elles constatent qu'au sein même des conseils ouvriers de puissantes tendances bureaucratiques se sont développées, dont les racines plongeraient dans l'insuffisance du développement des forces productives dans le pays. Cette analyse est correcte mais incomplète. Des facteurs politiques y jouent également un rôle que nous aurons à examiner. De toute façon, Tito et les autres dirigeants de la Ligue des Communistes de Yougoslavie ont dû tirer d'importantes conclusions de ces faits, puisqu'ils ont attiré l'attention de tout le pays sur ces phénomènes dans leur fameuse Lettre Ouverte de février 1958 !

Soumis à la pression conjointe de Mos-

UN OU PLUSIEURS

Aussi bien le nouveau programme de la Ligue des Communistes de Yougoslavie que les discours de Tito, de Kardeli. Rankovic et d'autres dirigeants au Congrès de Liubliana prennent position au sujet du système de plusieurs partis (présenté toujours comme le système bourgeois). et le rejettent catégoriquement. Tito déclare (ibidem, page 8) que Djilas visait la réintroduction de plusieurs partis ce qui impliquait la réintroduction du canitalisme (sic). Kardeli critique un certain « romantisme réactionnaire » qui vise la réapparition « des formes démocratiques-bourgeoises ». En d'autres termes — et cela apparaît clairement d'autres passages de leurs discours - les dirigeants vougolaves se maintiennent strictement au dogme du parti unique.

Mais, en examinant leur position de plus près, il apparaît rapidement que ce faisant ils s'enferrent dans des contradictions inextricables. Ils déclarent d'une part que le socialisme est aujourd'hui infiniment plus puissant et plus solide qu'à l'époque de Lénine, mais Ils ne peuvent frouver d autres iustitications pour le svstème du parti unique que celles que Lénine cita POUr interdire les fractions, c'est-à-dire les menaces extrêmement graves qui pesèrent au début de la NEP sur l'Etat ouvrier isolé ! Ils affirment d'une part que le socialisme a déjà triomphé matériellement et idéologiquement, même sur l'arène internationale, et ils se déclarent d'autre part... menacés par les élucubrations d'un Djilas dont ils affirment

ALE 25 cou et de Washington, les dirigeants yougoslaves sont condamnés à s'appuyer sur une cohésion croissante des masses laborieuses de leur pays; c'est la seule base ce qui qu'ils ont a leur disposition. C'est leur disposition. Cest explique qu'ils ne purent passer sous silence la critique sociale provenant du peuple - et qu ils durent même l'approuver. La déclaration de Tito selon laquelle la grève des mineurs de slovenie était justifiée est extrêmement caractéristique : c'est la première fois depuis 1941 que Tito admet qu'une action des masses yougoslaves contre les cadres du PCY pouvait être justifiée.

Au Congrès de Liubliana, Tito a d'ailleurs déclaré ouvertement que « même dans la gestion décentralisée, un danger de bureaucratisme existe masses laborieuses ne sont pas suffisamment vigilantes et si les communistes sont insufisamment actifs dans la lutte contre les tendances bureaucratiques. Non seulement des phénomènes pareils chez nous ne furent pas rares, mais ils ont pris une ampleur assez grande. » (Ibidem, page 8).

Mais comment se fait-il que, malgré les conseils ouvriers, malgré l'auto-gestion ouvrière, des tendances bureaucratiques aient pu prendre « une ampleur assez grande »? C'est que les racines de la bureaucratie ne se trouvent pas seulement dans la « gestion centralisée des movens de production » ; elles se trouvent également sur le terrain politique. PARTIS OUVRIERS eux-mêmes qu'il ne dispose d'aucun appui Tuee it n'existe social ! (2) Ils affirment d'une part « qu'il n'existe pas et ne peut exister de juge icéologique infaillible qui évaluerait ce qui est ici juste et ce qui ne l'est pas. De même il n'existe aucun prêtre qui pourrait donner l'absolution pour les péchés commis... Les seuls juges définitifs sont l'expérience et l'histoire. » • (Discours Kardelj, ibidem, page 31). et encore que • sans développer la lutte d'opinions et la liberté de la critique, on ne Le voir le developpement Juste d peet conpeut connisation, on ne peut concevoir le développement juste d'une organisation, on ne peut concevoir le développement juste d'une organisation, on ne peut concevoir son activité créatrice. On verrait, par contre. s'implanter l'esprit de routine, le formalisme. la sécheresse qui détruit l'ardeur révolutionnaire des communistes, qui rendraient leur activité stérile. »

(Discours Rankovic, ibidem, page 23).

Ils affirment encore « la nécessité de développer constamment la démocratie à l'intérieur du parti, qui se fonde précisément sur la liberté de la lutte d'opinion, sur la liberté de critique aussi bien vers la base que vers le som-

(2) Nous répétons que les conceptions fausses de Djilas ne justifient nullement di epris vougoslave contre lui par les répression exercée contre lui par les met. » (Discours Rankovic, ib., page 23).

Mais ils maintiennent en même temps l'interdiction de former des fractions (et donc aussi l'interdiction d'envisager la constitution d'un deuxième parti ouvrier); interdictions qui ne se justifient que si l'on part de l'hypothèse de l'omniscience du Comité Central en place, si on pense que celui-ci est ex officio incapable de commettre des erreurs telles que leur correction par une lutte de fraction serait un moindre mal pour l'Etat ouvrier !

Car, enfin, sans le droit de constituer des fractions, « la liberté de la lutte d'opinion » devient un leurre, la liberté de discussion elle-meme est castrec•. En erret, du moment que des communistes d'une entreprise ou d'une section. pour faire triompher un point de vue qu'ils considèrent juste, se mettraient en rapports avec des communistes d'autres entreprises, d'autres sections ou d'autres régions, ils seraient refoulés sous l'accusation « fractionnisme » ; la menace d'expulsion pendrait au-dessus de leur tête. Et dans la plupart des cas cette menace suffit pour qu'ils ne formulent même pas leurs opinions justes, mais se taisent et « approuvent » à contre-cœur ce qu'ils considèrent faux….

Et sans le droit formellement reconnu de constituer un deuxième parti prolétarien, pas de possibilité d'accorder une véritable liberté de tendance ou de fraction fraction se heurterait vite à l'accusation aux communistes ! Car toute de « menace de scission » ou de « menées pour constituer un deuxième parti », ce qui l'étoufferait dans l'œuf. Sans le droit de constituer des fractions, sans le droit de constituer un deuxième parti prolétarien, donc pas de véritable lutte d'opinions sur les grands problèmes politiques, pas de véritable liberté de critique de la base envers le sommet, donc pas d'adaptation pratique de la vie du parti à l'excellente formule de Kardeli: il n'existe pas de juge idéologique infaillible ! Dans ces conditions, pas moyen de remplacer les cadres du parti par un mouvement venant d'en bas ; les seuls remplacements sont effectués par des réflexes de la direction centrale elle-même. Et alors, LE SYSTEME POLITIQUE ENTRE EN COLLISION AVEC LE SYSTEME D'AUTO-GESTION DEMOCRATIQUE DE L'ECONOMIE, ET DOIT TRANSFORMER CELUI-CI, du moins partiellement, EN LETTRE MORTE, S'IL NE S'ADAPTE PAS A LUI.

Voilà ce qui explique pourquoi tant de communistes vougoslaves commettent « des actes inhumains vis-à-vis des individus, étouffent la critique et la libre expression des opinions, frustrent les travailleurs des droits garantis par la loi, négligent la défense de leurs intérêts ».

(Tito, ibidem, page 14).

Pourquoi peuvent-ils se permettent d'avoir un tel comportement, malgré l'existence Dexistence d'arcenes d' savent erne Tent d'organes d'auto-gouvernement position politique ne dépend pas des réactions d'en bas mais des décisions d'en haut. Parce qu'ils savent que dans un système de parti unique, l'appareil est forcément collectivement solidaire, et hésite longtemps avant d'éliminer un fonctionnaire, même s'il est impopulaire.

Tres souvent, la seule possibilite tormelJement reconnue de declencher contre eux une action, empêcherait de tels bureaucrates d'agir contrairement aux intérêts des travailleurs, servirait de clause de sauvegarde puissante de la démocratie prolétarienne, leur permettrait de se corriger eux-mêmes avant qu'il ne soit trop tard. Mais, précisément pour cette raison, le droit à la constitution de fractions, le droit à la constitution d'autres partis prolétariens, la liberté de presse, de parole et de réunion pour le mouvement ouvrier constituent la seule garantie possible d'une véritable démocratie socialiste, le moyen pour éviter que les communistes seul ne succombent à « l'esprit de routine, au formalisme et à la sécheresse qui détruit l'ardeur révolutionnaire ».

Un système de plusieurs partis ouvriers ne pourrait-il devenir une menace pour la base socialiste de lEtat Il pourrait le sent hostileses cete Stat etes mentes devenir si fraient un chemin vers la surface par tous les moyens, que d'un parti unique, ou système de plusieurs pourrait facilement é éventualité une série ce soit à l'intérieur que ce soit dans un partis ouvriers. On laborer pour cette de sauvegardes institutionnelles protégeant la dictature du prolétariat : le contrôle constitutionnel : une Cour constitutionnelle qui jugerait en débat contradictoire l'activité de certains partis accusés de prôner le renversement de l'Etat ouvrier ; le verdict des organes d'auto-gouvernement, et notamment des conseils ouvriers ; le contrôle par l'Assemblée Nationale ou le Congrès des Conseils, etc. Mais tout cela est en réalité à côté de la question. La véritable question, les communistes yougoslaves y ont déjà répondu par eux-mêmes. Elle consiste dans cette prise de conscience : c'est précisément lorsque l'Etat ouvrier est menacé qu'il a intérêt à préférer un système qui permet l'activité autonome la plus large des masses, ce qui lui confère er meme temps une force de cohésion incomparable. C'est ce que Vladimir Bakarie n'a pas manqué de constater, lorsqu'il s'écria au Congrès de Liubliana :

« Et c'est justement à cette époque, où la pression contre notre pays fut la plus forte, qu'il devint évident que pour continuer le développement de sa cohésion, de son unité, de sa force défensive, et en vue d'un développement économique et social plus rapide... un appareil d'Etat fermenient centralisé... n'était point adéquat pour réunir toutes les aspirations de la clasce ouvrière et des masses populaires... Ne pas entamer le processus de la forma; tion de formes nouvelles et propres de la participation des masses au règlement de leurs problèmes, ce serait freiner le precessus de la marche révolutionnaire et susciter des problèmes sociaux difficiles. L'appareil d'Etat a quelque peu souffert en faveur de la consolidation de la société. Mais il s'ensuivit un renforcement des éléments qui rendent notre communauté socialiste plus puissante et plus unie. » (Ibidem p. 35.)

Tout ce raisonnement ne s'applique-t-il pas textuellement au problème du droit de formation de fractions et d'autres partis ouvriers ? L'expérience n'a-t-elle pas montré que, sans ces droits politiques in montré que, sans ces droits politiques, les parfaite au « règlement de leurs problè-

», les attitudes « inhumaines » enmes » envers les travailleurs se maintiennent et

Le problème du parti nous conduit droit au problème de l'Etat. A ce propos également, les communistes yougoslaves ont fait un pas en avant. Ils ont corrigé la théorie unilatérale et franchement hypocrite « dépérissement immédiat de l'Etat » qu'ils défendaient il y a quelques années. Ils sont retournés à la conception juste, marxiste-léniniste, du caractère dialectique double de l'Etat ouvrier. Kardeli a exprimé cela de façon remarquable dans son discours devant le Congrès de Liubliana, en se référant à « L'Etat et la Révolution » de Lénine. Le programme, déclare-t-il, souligne aussi bien la nécessité de l'Etat en tant qu'instrument de la société socialiste dans la période de transition, et la nécessité de son dépérissement simultané » :

« Le problème du dépérissement n'est pas posé comme un problème de certaines étapes dans le temps ni comme un but immédiat ni comme un but qui ne se réaliserait que dans un lointain avenir. Ce processus est posé comme partie indivisible du processus du développement socialiste, c'est-à-dire comme son inéluctabilité intérieure, et il se crée dans la mesure, et seulement dans la mesure où le socialisme devient une réalité et un système social stable. » (Ibidem p. 31.)

Cette thèse est en gros correcte, et se compare avantageusement aux thèses primitivement apologétiques de Staline et aux élucubrations anarchistes petites bourgeoises de Diilas. L'Etat est nécessaire pendant la période de transition ; mais !Etat ouvrier est un Etat d'un genre particulier, un Etat qui commence à dépérir du iour même de sa naissance. du moins lorsnue celle-ci est légitime. Voilà la thèse de Lénine, qui se réalise dans l'auto-gestion croissante de la société, dans l'exercice croissant de toutes les fonctions de direction économioue, politique et sociale par tous les travailleurs, à tour de rôle.

Les communistes yougoslaves déclarent auiourd'hui ouvertement qu'il serait hypocrite de nier qu'ils estiment nécessaire de conserver une influence directe sur les postes-clés politiques de la •société pendant toute une période (Kardelj, ibidem; p. 32). Cette franchise aussi est un pas en avant, et nous sommes enclins à ne pas rejeter d'office cette prétention. Mais, en tant que marxistes-léninistes, nous devons y aiouter: immédiatement CETTE INFLUENCE NE SERA REELLE, et non pas mensongère, du point de vue du prolétariat. que DANS LA MESURE OU LES COMMUNISTES YOUGOSLAVES AURONT PREALABLEMENT CONVAINCU LES TRAVAILLEURS DE SA NEle système même des conseils ouvriers ne peut fonctionner normalement ? Et pourquoi douter, après l'expérience exaltante des années 1950-52, que précisément une telle extension des droits politiques des travailleurs n'affaiblirait pas mais renforcerait considérablement la cohésion de la société socialisée ? CESSITE, • DANS UNE LUTTE D'OPINIONS REELLE BI OUVERTE, et qu'ils question importante se pose devant la se e feront de nouveau chaque tois qu une ciété. Ce n'est que dans un tel cadre de démocratie socialiste qu'ils seront des dirigeants et non des maîtres, qu'on les suivra au lieu de leur obéir, qu'ils auront vraiment éduqué et non pas commandé.

Quelle que soit la critique qu'on puisse ainsi émettre à l'égard des vestiges d'idéo logie stalinienne qui subsistent dans le Programme de la Ligue des Communistes de Yougoslavie, vestiges qui correspondent aux vestiges d'une bureaucratie dans la société yougoslave, on comprend, après cette analyse, pourquoi les complices du Kremlin jettent feu et flamme à l'idée que ce Programme sera discuté dans tous les Partis Communistes. Car lidée de la nature sociale d'une bureaucratie privilégiée et parasitaire ; l'idée des conseils ouvriers, de l'auto-gestion démocratique des travailleurs qui n'affaiblit pas mais renforce l'Etat ouvrier, ces idées-là sont aujourd hui de la dynamite mortellement dangereuse non pour « l'unité du camp socialiste », ni pour la « pureté du marxisme-léninisme », mais pour la domination de la bureaucratie soviétique qui doit rétablir par tous les moyens le « caractère monolithique » des P.C.

Depuis 1954 on avait prudemment ouvert les portes à la critique, espérant ainsi introduire une soupape de sûreté indispensable au mécanisme social. On avait même proclamé que « cent fleurs pouvaient dorénavant fleurir ». Mais on n'avait fait que nourrir une critique sociale qui devait monter, sur les vagues de la rébellion contre lexploitation, Toppres sion, la terreur policiere et la violence a l'égard des nationalités, vers la révolution politique inévitable. Aujourd'hui s'efforce de refouler ces vagues à l'aide du balai d'acier de la « lutte contre le révisionnisme ». Tentative vaine et ridicule ! On ne peut dénoncer en février 1956 les crimes de Staline et appliquer les méthodes staliniennes en novembre 1956, sans semer le doute et la désolation dans des milliers de cerveaux communistes. On ne peut déclarer au printemps 1955 que la résolution du Kominform est une « falsification abjecte preparee par ces ennemis turés du peuple, les espions impérialistes Béria et Abakoumov », et affirmer froidement trois ans plus tard que cette même résolution... était juste quant au fond, sans provoquer la zizanie et la • division au sein de son propre partl.

La tentative de « libéraliser » le règne de la bureaucratie soviétique débuta par

LE DEPERISSEMENT DE L'ETAT

LE DEPERISSEMENT DE L'ETAT

INTERNATIONALE la réconciliation avec Tito ; elle a — provisoirement - pris fin, du moins sur le plan politique et idéologique . avec la réblir une forme nouvelle de monolithisme néo-stalinien dans le mouvement commu-r niste échoua, au lendemain de la révolution hongroise, grâce à la résistance des communistes yougoslaves. Pour ce comportement courageux, ils ont une fois de plus bien mérité de l'histoire et du mouvement ouvrier international. Leurs idées stimuleront toutes les forces critiques et non conformistes dans les partis communistes. Malgré toutes ses contradictions et ses insuffisances, leur progrès idéolo gique correspond au progrès objectif de ils méritent l'appui plein et entier de tous leur revolution. Pour ces deux raisons, les marxistes revolutionnaires dans leur défense contre les attaques du Kremlin. Et leur exemple vérifie une fois de plus

Post-Scriptum : L'article du camarade Germain ne traite que aspect doctrinal du conflit Moscou-Yougoslavie. Un deuxième article, consacré aux incidences de ce conflit sur la situation internationale, a dû être reporté au prochain numéro de notre revue, la place nous faisant défaut.

la justesse de la célèbre prédiction de Marx :

« Les révolutions prolétariennes... se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et de se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leurs propres buts, jusqu'a ce que soit créée enfin la situation qui rend impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta l »

5 juillet 1958. Nous aurons également l'occasion d'y revenir sur le texte définitif du Programme de la Ligue des Communistes de Yougoslavie, dont nous n'avons pas encore pu prendre connaissance au moment de la parution du numéro que voici.

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