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La revue › 16e année, n° 2

La dépression de l'économie capitaliste

Quatrième Internationale, 16e année, n° 2 · avril 1958 · p. 1-5 · 2 944 mots

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La récession aux Etats-Unis est maintenant un fait. Eisenhower, ayant perdu son optimisme initiai qui le poussait à miniser le recul économique enregistré depuis août 1957 et à prévoir un retournement de la conjoneture en mars, a même déjà employé le terme plus grave de « dépression ».

Les espoirs officiels placés dans les statistiques de mars ne se sont pas confirmés.

Quoique avec une ampleur moins importante que dans les mois précé dents (janvier 1958 et décembre 1957), la récession continue à s'approfondir. Depuis août 1957, la production industrielle a baissé de 10 %, soit plus que pendant les deux récessions précédentes d'après guerre, celles de 1948-1949 et 1953-1954. Les industries, en réalité, ne travaillent depuis quelques mois déjà qu'à la moyenne de 70 % de leur capacité. Celle de l'acier ne travaille qu'aux environs de 50 % de sa capacité.

Le chômage officiel total, qui se chiffrait à 5.200.00 en février, s'est augmenté encore en mars de 250.000 environ. Mais les syndicats, ainsi que de sénateurs démocrates comme P. Douglas, l'évaluent déjà à plus de 10 % du tota des salariés, c'est-à-dire plus de six millions de chômeurs. Les syndicats, en particulier, le portent déjà à 7 millions environ. D'autre part, il faut tenir compte du chômage partiel qui provient de la diminution des heures de travail dans les entreprises, la moyenne par semaine étant passée de 41 heures avant la récession à 38 actuellement.

D'autres indices sont caractéristiques aussi bien de l'ampleur de la récession que de ses perspectives. Il se confirme maintenant que les dépenses d'investapement l'an detrier des oins ne en cours se, est dime un chipa tissements des entreprises pour supérieur à six milliards de dollars. A ce chiffre, il faut ajouter celui provenant le la diminution des salaires à la suite du chômage total ou partiel et qu'or évalue à onze cents millions de dollars en moyenne par mois depuis août, soit une somme déjà supérieure à six milliards de dollars.

Compte tenu qu'une partie des salaires perdus ou diminués est couverte par les allocations des assurances sociales (les 2/5), on arrive à un chiffre approximatif d'au moins 15 milliards de dollars pour illustrer les pertes de l'économie américaine depuis août 1957, à la suite de la diminution de la proluction. des investissements et des salaires.

Face à ces pertes, quelles sont les mesures déjà prises ou envisagées pour les rattraper et injecter un nouveau stimulant à l'économie américaine mani-* festement essoufflée ?

La ligne générale des réactions de l'administration américaine, secondée par les majorités démocrates du Congrès, est tracée dans la direction des remedes « keynesiens » ou « new-dealistes », même quand l'administration républicaine proteste pour la forme contre une telle « accusation » : dépenses budgétaires accrues, élasticité du crédit (dont le taux d'intérêt est réduit à 21/4 %), réduction des impôts, déficit budgetaire.

Les nouvelles dépenses budgétaires concernent avant tout le domaine militaire et celui des travaux publies. Depuis l'augmentation du budget 19581959 de 2.100 millions de dollars destinés à l'accélération du programme de fabrication de fusées teleguidées, le Pentagone est sur le point de décrocher encore 1.700 millions de dollars, soit un total de nouvelles dépenses militaires de 4 milliards environ. Il faut v ajouter jusqu'à maintenant environ une même somme pour cette année en différents travaux publies (construction et routes), soit un total de 8 à 9 milliards de dollars.

On constate ainsi aisément que même ce chiffre déjà très important est loin d'égaler celui des 15 milliards environ de dollars de pertes pour l'économie américaine enregistrées depuis août 1957.

D'où les clameurs pour de nouveaux stimulants nécessaires afin d'arrêter tout d'abord sur un « plateau » l'approfondissement jusqu'ici continuel de la récession et de provoquer ensuite le retournement de la conjoncture vers un nouvel essor. Ces stimulants que l'opposition démocrate, pour des raisons politiques évidentes en une année d'élections, réclame avee un zèle bruyant, doivent être soit de nouvelles dépenses budgétaires en matières d'armements et de travaux publies, soit une réduction d'impôts, soit une combinaison des deux.

Pour le moment, il est possible qu'aussi bien républicains que démocrates s'orientent vers la réduction des impôts. Il reste cependant à fixer le montant et les modalités de cette réduction. Les syndicats A.F.L.-C.I.O. réclament une réduction d'au moins 6 à 8 milliards de dollars portant surtout sur les revenus inférieurs à 5.000 dollars par an. Les milieux d'affaires, par contre, tel par exemple le Committee for Economical Development qui réclame une somme de 7 milliards et demi de dollars, voudraient une réduction de 20 % des impôts, indépendamment du niveau des revenus. Ce qui ne manquerait pas de favoriser avant tout les très gros revenus.

On s'achemine ainsi vers la création d'un important déficit budgétaire résultat à la fois de nouvelles dépenses et de la réduction des recettes - supérieur dans le meilleur des cas à 10 milliards de dollars.

C'est cette perspective manifestement inflationniste, ainsi que le scepticisme qui régne quant à la valeur de stimulant, pour une économie languissante, des travaux publics ou même de la réduction des impôts, qui expliquent les hésitations de l'administration à s'engager plus amplement dans une telle voie.

En effet, une caractéristique toute spéciale de la récession actuelle est la montée continuelle des prix (en dehors de ceux de certains articles de consommation durables).

L'explication de ce phénomène — qui mine à son tour la capacité d'achat des masses et, de ce point de vue, aggrave la récession et retarde le moment d'un nouvel essor doit être recherchée dans la structure monopoleuse de l'économie américaine et dans la très grande importance prise par le secteur des services et de la production de luxe.

Yes monopoles sont pour beaucoup dans la relative rigidité des et de la production de luxe D'autre part, les prix du secteur des services alimentés entre autres par les revenus inflationnistes que distribue improductivement le budget étatique à toute une couche sociale de « consommateurs » (producteurs d'armements, bureaucratie étatique, rentiers de la dette publique, etc.), peuvent pour toute une période suivre un cours distinet.

L'inflation, caractéristique de cette récession, est en dernière analyse due pour beaucoup à l'extraordinaire ampleur prise par les dépenses budgétaires.

Les dépenses concernant les travaux publies, outre le bâtiment, sont considérées comme un stimulant qui n'agit qu'a long terme. Quant à la réduction des impôts, celle-ci en principe pourrait effectivement agir immédiatement en tant que stimulant pour de nouveaux investissements et une plus grande consommation. Cependant, dans le climat actuel de prudence qui a saisi aussi bien les hommes d'affaires que les consommateurs communs, devant les perspectives incertaines de leconomie americaine - personne n'est sur que la réduction servirail a renforcer les dépenses plutôt que lépargne.

Quelles conclusions dégager de ces données de l'économie américaine ? Tout d'abord que la présente récession est plus importante que celles qu'on a connues dans le passé depuis la lin de la guerre, aussi bien du point de vue ampleur que durée probablement. Il est en effet évident que, même « stabilisée » au niveau disons de mars ou à un niveau légèrement amélioré, la récession risque de durer toute l'année 1958 et au-delà. Certains parlent même que ses effets seront sentis toute l'année prochaine et jusqu'au début de 1960.

Ensuite, que celte récession - - résultat d'un boom classique en matière de biens d'équipement et en partie même de biens de consommation durables (autos, appareils de télévision, appareils de ménage électriques, etc.) - a démontre, mieux que les récessions du passé, le mal organique de l'économie américaine en tant qu'économie capitaliste: la disproportion toujours non vaincue entre la capacité de production et la capacité d'achat des masses.

En effet, la récession actuelle est une crise classique de surproduction qui fut annoncée par une série de signes en cette matière bien connus des marxistes : accumulation des stocks industriels et commerciaux, chute des prix des matières premières, réduction du nombre des commandes, forte baisse des cours de la bourse.

Les économistes privés et les conseillers économiques du gouvernement américain dans ces dernières années avaient vanté leur capacité de prévoir l'évolution de léconomie capitaliste et les moyens dont l'Etat capitaliste soidisant disposait désormais pour éviter des crises majeures. On peut actuellement leur objecter que leurs propres indices empiriques interprétés du point de vue marxiste etaient suffisants pour permettre de prévoir, il y a au moins un an déja, la chute actuelle, mais que, imbus de conservatisme et d'optimisme beat quant aux possibilités du « miracle » américain, ils se sont en général abstenus de tirer une telle conclusion.

D'autre part, en ce qui concerne les moyens « régulateurs » de l'Etat capitaliste, sans etre négligeables ils ne sont toujours pas capables d'intervenir à temps, vu la structure anarchique, non planifiée, de l'économie capitaliste ; et surtout, quand la crise de surproduction a muri dans les profondeurs, ces moyens sont incapables, malgre tout de Teliminer tout simplement. Dans le meilleur des cas, ils peuvent seulement éviter que la récession se propage de manière brusque et catastrophique.

En jetant un coup d'œil rétrospectif sur l'évolution de l'économie américaine depuis la grande crise de 1929-1933, on peut faire les remarques instruetives suivantes :

Cette crise n'a été en réalité réellement surmontée que dans et par la guerre, Il y avait en une nouvelle rechute en 1937-1938 qui a duré jusqu'en 1941, les Etats-Unis comptant encore en 1940 plus de 10 millions de chômeurs.

le sont cre, arai Grâce aux besoins et aux destructions énormes créés par la guerre, l'écolomie américaine, stimulée par des depenses budgétaires de guerre extraordi laires, a pu prendre un essor qui a duré jusqu'à 1948 environ

A cette époque déjà elle paraissait essoufflée. Depuis s'est établi un rythme cyclique dépression-essor-dépression qui est caractérisé par la tendance des dépressions à s'approfondir et à s'étendre dans le temps, et des périodes d'essor a secourter. Ce qui permet de conclure que la dépression actuelle, une fois stabilisée sur un niveau quelconque et ensuite dépassée, serait suivie d'un nouvean recul économique après un laps de temps relativement plus bref que par le passé.

Une autre conclusion, dans ces conditions, est que lavance dans le rythme ininterrompu du développement économique de I'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers, est effectivement devenue irréversible et que le décalage entre l'économie soviétique et l'économie américaine sera comblé dans les années qui viennent plus vite qu'on ne l'avait pensé.

Voyons maintenant les répercussions probables de la récession américaine sur le reste de l'économie capitaliste. Pour le moment, ces répercussions sont surtout sensibles dans les pays producteurs de matières premières et dont les réserves en dollars sont deja basses. Mais, bientôt, en cas de diminution des importations américaines, tous les pays industriels qui avaient vu ces dernières années leurs exportations en direction des Etats-Unis augmenter seraient touchés par l'aggravation du déficit en dollars. Il y aurait ainsi une interaction entre les trois zones d'échanges - pays producteurs de matières premières, Etats-Unis, pays industriels européens et Japon — agissant dans le sens d'une contraction du commerce mondial, d'une aggravation du déficit en lollars, d'un épuisement des réserves, d'un ralentissement encore plus granc le la croissance de la production. Du coup, la récession gagnant l'Europe el le Japon se répercuterait sur les Etats-Unis, aggravant leur propre recul.

Ce processus est déjà en marche. Les pays sous-développés de l'Amérique latine et de l'Asie connaissent de graves difficultés financières qui provoquent la restriction de leurs importations en produits industriels. La croissance de la production dans les pays européens, à l'exception de la France, continue à se ralentir tandis qu'augmente leur déficit aussi bien en dollars qu'en marks. Le Japon, étroitement dépendant du commerce avec les Etats-Unis et les pays du sud-est asiatique, est deja atteint par la récession. Ce qui risque d'être bientôt le cas en d'abord de l'Angleterre - où les signes de la récession sont déjà évidents -et de Allemagne ultérieurement, ainsi que de la France et de l'Italie et des autres pays industriels.

On peut prevoir que les contre-coups de la situation créée par le développement qu'a deja pris la récession aux Etats-Unis seront inévitablement sentis, à des degrés divers, vers la fin de l'année courante par tous les pays européens et par l'ensemble du commerce mondial.

Les Etats-Unis ont deux moyens d'affronter cette situation dont les conséquences politiques, désastreuses pour le capitalisme en général, ne peuvent être minimisées : soit s'efforcer en quelque sorte d'exporter leur propre crise en restreignant leurs importations et en portant tous leurs efforts sur l'accroissement de leurs exportations (actuellement en baisse notable depuis quelques mois déja), soit promouvoir un vaste « Plan Marshall » à l'échelle internationale afin de soutenir le commerce international menacé d'asphyxie faute de dollars.

En réalité, aussi bien pour des raisons intérieures qui tiennent à ce que le marché des Etats-Unis est actuellement relativement saturé (par rapport à la capacité de production des industries américaines) que pour des raisons de survie du capitalisme, le seul véritable moyen dont disposent les Etats-Unis pour sortir de la crise actuelle sans recourir en définitive à la guerre, c'est un tel « Plan Marshall >.

L'heure du choix pour les Etats-Unis ne doit plus tarder très longtemps. La récession actuelle qui menace d'englober l'ensemble du monde capitaliste a lieu dans des conditions historiques exceptionnelles, face à un secteur important du globe où s'édifie une économie étatisée et planifiée.

Le test décisif entre les deux systèmes. y compris sur le plan économique, est déjà commencé. Il est évident que si la récession gagnait l'ensemble du monde capitaliste et s'approfondissait, elle créerait une situation révolutionnarque sorte a froid la delaite nale dur opentisme risquerait d'achever en naire meme dans les européens, qui risquerait d'achever en

Cette récession est déjà une défaite psychologique importante pour ce lernier, car elle détruit les Illusions créées par le boom d'un capitalisme soi lisant désormais florissant qui a surmonté les crises du passé. Parce qu'ell oblige également à des comparaisons désastreuses pour le capitalisme avec le développement ininterrompu de l'U.R.S.S. et des Etats ouvriers et leurs réalisatons spectaculaires dans certains domaines d'industrie d'avant-garde comme les fusees interplanetaires.

Il est difficile d'admettre que le capitalisme, celui des Etats-Unis en premier lieu, assiste passivement à une telle épreuve. Pour le moment, ses réactions ne se font pas dans le sens de promouvoir un tel « Plan Marshall », mais plutot dans celui de la préparation accrue de la guerre atomique, en géné ralisant l'armement atomique des nations de POTAN et du Japon. D'autres mesures, comme l'unification du commandement militaire aux Etats-Unis que laissaient prévoir les recommandations de la commission Rockefeller, vont dans le même sens.

Mais, en même temps, les positions du capitalisme deviennent chaque jour plus vulnérables, aussi bien grâce aux initiatives diplomatiques de TU.R.S.S. qu's deselors enes de la révolione analiste et et la réactions des masses qu'au développement de la révolution colonialiste et aux réactions des masses

La décision de IU.R.S.S. de suspendre unilatéralement les essais des armes atomiques renforce partout le mouvement des masses - commencé en Angleterre et en Allemagne — pour le désarmement atomique unilatéral.

Partant de là, une lutte plus efficace pourrait s'engager contre la fabrication des armes atomiques, pour la destruction de leurs stocks, contre les bases atomiques et les rampes de lancement, sous contrôle ouvrier international

La révolution coloniale de son côté ne cesse de progresser. En Indonésie, impérialisme doit décider bientôt une intervention plus importante aux côtés des rebelles s'il veut éviter une défaite qui amènerait un nouvel essor de la révolution indonésienne. Une telle intervention n'est naturellement pas exclue, mais elle provoquerait à coup sûr une intervention parallèle de la part de la Chine épaulée par FU.R.S.S.

La situation économique aux Etats-Unis peut pousser Washington, à défaut d'une guerre majeure, chercher quelque part une nouvelle « guerre de Corée » et, dans ce cas, l'archipel indonésien est naturellement tout indique.

La révolution arabe en expansion est stimulée par les progrès de la République Arabe Unie qui attire l'un après l'autre les pays du Moyen-Orient et par le renforcement militaire de l'admirable Révolution algérienne.

L'impérialisme américain, appuyé sur Bourguiba et le roi du Maroc, s'efforce actuellement, en alliance avec la fraction de la bourgeoisie française conquise à lidée d'une Fédération franco-africaine, d'obliger le F.L.N. consentir à une telle solution, l'Algérie n'obtenant qu'une autonomie dans le cadre d'une telle construction. Celle-ci offrirail à l'impérialisme l'avantage d'empêcher la contamination par le « nasserisme » d'une partie au moins de monde arabe. Le verrouillage de la frontière tuniso-algérienne par des troupes de TO.N.U. vers lequel s'orientent les « bons offices » ne serait évidemment qu'une mesure destinée à faire fléchir « l'intransigeance » actuelle du F.L.N., obstacle majeur à cette « solution » en Algérie.

En Amérique latine, enfin, après la victoire de Frondizi en Argentine, après l'échec de l'offensive de Siles en Bolivie contre les mineurs, après les victoires populaires remportées en Colombie et au Venezuela, c'est au tour de Batista, homme de paille de Washington, de céder à Cuba devant le mouvement révolutionnaire populaire qui grandit.

En Europe même, un autre bastion de Washington donne de nouveau des signes d'une agonie qui ne saurait trop tarder à amener, sous une forme ou une autre, la fin de la dictature de Franco en Espagne.

Ainsi se créent, au milieu de la récession qui enveloppe peu à peu le monde capitaliste, des conditions et des situations éminemment favorables a de nouvelles victoires capables d'isoler et d'affaiblir davantage l'impérialisme américain.

Aux Etats-Unis mêmes, la récession prolongée risque de créer une nouvelle dans le mouvement ouvrier, et pas seulement dans le mouvement syndical. La propagande pour un troisième parti, un parti ouvrier base sur les syndicats, pourrait connaitre cette fois dans la nouvelle conjoncture une issue victorieuse.

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