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La revue › 16e année, n° 1

Devant la crise aggravée de l'impérialisme

Quatrième Internationale, 16e année, n° 1 · janvier 1958 · p. 1-5 · 2 540 mots

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La situation internationale n'a cessé d'évoluer dans le sens que nous indiquions en octobre (1). Le capitalisme mondial est insensiblement entré dans une conjoncture économique et politique grave. Le début d'une « récession », d'un recul économique, est maintenant généralement admis. Les informations, les témoignages se succèdent à une cadence accélérée, illustrant ce recul et faisant part des sérieuses inquiétudes qui règnent quant à l'avenir dans les milieux capitalistes.

Aura-t-on cette fois simplement une « récession » à l'exemple de celles de 1949-1950 et de 1953-1954, ou une crise plus importante — telle est la seule question qui préoccupe maintenant ces milieux.

La « récession » est déjà marquée tout d'abord aux Etats-Unis. Entre août et décembre 1957, la production industrielle a baissé de 4%, et le chômage total a atteint le chiffre de quatre millions environ. L'industrie de l'acier travaille actuellement aux environs de 60 % de sa capacité, les autres industries aux environs de 80 %. L'activité commerciale des chemins de fer et autres transports terrestres a diminué de 15 % environ.

On prévoit que le nombre de chômeurs atteindra 5 millions en février. Les entreprises se proposent de réduire les dépenses d'investissements au cours de l'année 1958 dans une proportion qui sera, dans l'ensemble, de 7% par rapport à l'année 1957. Dans le secteur manufacturier cette chute des dépenses sera d'un montant global de 16 %, la seule industrie de l'automobile se proposant de réduire ses dépenses en 1958 de 30 %.

Le boom des dernières années avait été pour beaucoup facilité par le stockage chez les producteurs. On assiste actuellement à une légère diminution de celui-ci qui, aussi longtemps qu'il continuera, ne pourra exercer qu'une influence régressive.

(1) Voir éditorial de Quatrième Internationale, octobre-novembre 1957.

La récession commencée aux Etats-Unis coïncide cette fois avec le début de récession de toute l'économie capitaliste. Le taux de production de la plupart des pays industriels continue à baisser, ainsi que celui des investissements. Le chômage a de nouveau tendance à enfler, y compris récemment en Allemagne.

D'autre part, du fait de la baisse des prix des matières premières et du manque de dollars et de marks, plusieurs pays, y compris à leur tour les Etats-Unis et l'Allemagne, verront leurs exportations décliner. Les restrictions d'importations déjà décidées par des pays comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Chili, l'Inde, l'Indonésie, etc., se répercuteront sur les possibilités d'exportation des pays industriels.

Le système de financement à crédit des transactions commerciales, qui a énormément facilité le boom ces dernières années, peut devenir dans ces conditions un autre goulot d'étranglement de l'expansion et accentuer la « récession ».

A partir d'un certain moment. l'interaction sur le plan international des facteurs tels que le déclin de la production, le chômage, la restriction des importations, la dévaluation monétaire, peut provoquer un déséquilibre plus profond qui cette fois précipiterait une véritable crise.

Le monde capitaliste est incontestablement actuellement devant une telle éventualité. Naturellement, il commence à réagir et les moyens ne lui font pas complètement défaut. Sa principale réaction s'exerce dans le sens maintenant coutumier de l'élargissement des dépenses budgétaires, principalement celles d'ordre militaire.

C'est le cas typique des mesures « anti-crise » que l'on prépare maintenant aux Etats-Unis. Pour mieux les situer, il faut cependant insister sur la coïncidence avec la crise politique internationale dans laquelle l'impérialisme s'est trouvé non moins subitement plongé à la suite des succès de l'économie et de la technique soviétiques et de la nouvelle avance de la révolution coloniale. Il suffit de relever les mots et les expressions employés par la presse et les porte-parole de l'impérialisme pour mesurer la stupéfaction, la démoralisation, la panique qui ont littéralement envahi ces milieux depuis le triomphe des spoutniks, les événements d'Indonésie et la Conférence du Caire.

Pour la première fois dans son histoire, la grande presse capitaliste des Etats-Unis est obligée de reconnaître que la « foi » dans la « suprématie » et la « toute-puissance » des Etats-Unis en tout domaine est irrévocablement enterrée.

La modification du rapport de force global, qui est la résultante de l'ensemble des changements intervenus depuis la deuxième guerre mondiale, ne s'est révélée avec éclat, aux veux de l'impérialisme, qu'à la suite d'une performance technique de l'U.R.S.S. incarnant sa capacité de frapper désormais mortellement le cœur même de la puissance impérialiste.

Les commissions se succèdent actuellement aux Etats-Unis pour stimuler, pour imposer un redressement rapide de la politique amollie de l'administration Eisenhower, dans le sens d'un effort militaire supplémentaire capable de rattraper l'avance prise par l'U.R.S.S. Il est significatif que l'idée dominante dans les milieux impérialistes, aussi bien des Etats-Unis que des autres pays capitalistes, n'est nullement celle d'un « Munich» avec le Kremlin, mais du rétablissement au plus vite d'une « position de force » ramenant «l'équilibre ».

Cette conclusion se dégage clairement de ce qu'on connait jusqu'a maintenant du Rapport Gaither ainsi que du Ranport Rockefeller aux EtatsUnis, et des propos tenus dernièrement par Macmillan et les milieux de TO.T.A.N. Indépendamment des pronos défaitistes, tenus ici et là; indépendamment même des projets de certains compromis sur le désarmement et de nouveaux pourparlers avec le Kremlin - qui sont inévitables - leffort pratique de l'impérialisme se fait dans la direction d'un renforcement militaire considérable de ses positions affaiblies. 2

Aux Etats-Unis, les rapports cités préconisent une augmentation minimum du budget militaire d'environ 3 à 4 milliards de dollars pour les cinq années à venir, consacrés principalement au développement des fusées offensives et défensives. Et la National Planning Association n'hésite pas à affirmer que la santé « robuste» de l'économie américaine peut très bien supporter des dépenses militaires de l'ordre de 25% par an, soit de 10 milliards de dollars!

Le nouveau budget des Etats-Unis consacrera de toute manière importante augmentation des dépenses militaires, « l'économie des fusées › venant d'autant plus providentiellement aider à enrayer le développement de la « récession ».

L'effet économique de cette mesure, ainsi que d'une nouvelle « libéralisation » possible du crédit, peut naturellement, dans le cas précis des Etats-Unis, donner encore certains résultats, vu l'ampleur de ces moyens.

Mais, à notre avis, il est peu probable que ces mesures suffisent actuellement à contrebalancer efficacement les causes nationales et internationales qui dépriment l'économie capitaliste, et à éviter qu'un recul plus profond et plus durable que par le passé ne se développe de toute manière.

D'autre part, le risque de voir l'inflation s'accentuer aux Etats-Unis ne pourrait être combattu que si l'Etat appliquait cette fois une sévère politique « d'austérité », privant les Américains non seulement de leurs postes de télévision « dorés » mais également d'une partie de leur « beurre », et aggravant au lieu d'alléger leur taxation.

Tel est d'ailleurs déjà l'avis du New-York Times (31 décembre 1957). Du reste, la politique d'une plus grande « austérité » pour les masses est la panacée contre la crise commencée - que la bourgeoisie préconise et s'efforce de pratiquer un peu partout.

L'aggravation des luttes sociales, dans ce contexte, est naturellement inévitable. Les masses, dans les mois et les années à venir, si elles veulent préserver les acquis des quelques années de « bonne » conjoncture, doivent se préparer à lutter avec acharnement pour que la bourgeoisie ne puisse pas surmonter à leurs frais la crise qui a commencé.

Cette lutte coïncidera du reste, par la force des choses, avec la lutte contre les préparatifs accélérés de guerre, contre le nouvel enflement des budgets militaires, contre la généralisation de l'armement atomique, contre la construction des rampes de lancement, contre la multiplication des bases militaires, contre l'augmentation des effectifs et autres projets de TO.T.A.N., qui ont été discutés, approuvés et qui sont maintenant en voie d'exécution.

car telles sont en realite, camouflées sous les phrases hypocrites des pourparlers pour le « désarmement » et la « paix », les intentions et même les décisions pratiques de l'impérialisme face au « défi» que lui lancent IU.R.S.S. et la révolution coloniale. L09E

La politique confusionniste, opportuniste, du Kremlin sert malheureusement comme toujours cette action de l'impérialisme. Loin de pousser à fond ses avantages manifestes du point de vue supériorité militaire et supériorité du rapport de forces global pour propager la révolution mondiale, le Kremlin ne mise essentiellement que sur les antagonismes interimpérialistes et la collaboration avec une partie de la bourgeoisie métropolitaine et coloniale pour préserver la « paix » et le statu quo.

Cette politique correspond naturellement à la nature de la bureaucratie soviétique, caste privilégiée conservatrice, hostile aux initiatives révolutionnaires autonomes des masses, et qui ne pourrait envisager de nouvelles conquêtes révolutionnaires que dans les cas strictement contrôlés par des appareils à sa dévotion.

Certes les succès de l'économie et de la technique soviétiques, les progrès de la révolution coloniale, l'affaiblissement et la crise manifestes de l'impérialisme, ainsi qu'une certaine stabilisation à l'intérieur du camp soviétique, lui inspirent actuellement une plus grande audace dans sa politique étrangère. Ce qui explique par exemple sa rupture des pourparlers sur le désarmement et son attitude à la Conférence du Caire préconisant aux peuples d'Afrique et d'Asie la nationalisation des entreprises impérialistes. Mais ces audaces ne dépassent pas les limites d'une collaboration de classe au service d'une politique de préservation de la « paix » dans le statu quo.

Il serait d'autre part exagéré de considérer que les succès des spoutniks effacent les difficultés réelles dans lesquelles le Kremlin se débat toujours. Si on ne vit pas seulement de pain, on ne vit pas non plus seulement avec des spoutniks. La fierté nationale, justifiée, ne peut à la longue faire oublier aux masses soviétiques le prix du bien-être matériel et de la liberté, d'autant plus accessibles et nécessaires aujourd'hui que l'U.R.S.S. donne la preuve d'un très haut niveau d'évolution économique et culturelle.

Le pouvoir de Khrouchtchev, consolidé en tant que pouvoir du secrétariat et du Presidium — ayant presque fusionnés — sur le Parti, et du Parti sur tous les secteurs et toutes les forces de la vie soviétique, n'est pas moins en lutte contre les puissants milieux dirigeants de la bureaucratie soviétique qu'il a successivement éliminés, contre les difficultés économiques provenant de la décentralisation et de la récolte défavorable de 1957, contre la tension non apaisée dans les Démocraties populaires, en Allemagne, Tchécoslovaquie, en Hongrie et même à nouveau en Pologne, contre multiplication d'obligations économiques contradictoires pesant sur l'économie soviétique: aide à la Chine et aux autres « démocraties», aide aux pays coloniaux et dépendants, améliorations sensibles promises aux masses soviétiques.

Combien de temps l'éclat du puissant bouclier que constituent les spoutniks empêchera-t-il de voir les nouvelles lézardes du pouvoir de Khrouchtchev, et la crise de rebondir ?

L'évolution prise récemment par la science et la technique pose effectivement l'humanité devant un danger mortel. Le pouvoir collectif de l'homme sur la nature a acquis des proportions insolites, qui dépassent de très loin l'entendement, la compréhension, de l'homme individuel.

Seule une structure sociale harmonieuse pourrait digérer de manière fantastiquement heureuse et aussi sans dangers ces nouveaux pouvoirs merveilleux de l'homme. C'est d'ailleurs en cela que consiste la nécessité maintenant plus impérieuse que jamais d'une telle organisation harmonieuse de la société, l'organisation socialiste, et demain communiste, de humanité.

Pour le moment, nous sommes placés devant ce que nombre de savants appellent « l'ère du presse-bouton automatique ». C'est-à-dire que la technique de la guerre va disposer bientôt d'armes d'un effet de destruction colossale, maniées de manière automatique.

L'ère de l'envoi et de la riposte automatique des fusées par des appareils électroniques direcieurs, propulseurs et détecteurs a commence. Derrière ce quasi-automatisme se lrouvent naturellement des hommes, mais des hommes isolés, individuellement ou par petits groupes, specialistes militaires du maniement des appareils offensifs et défensifs automatiques des fusées, plus que jamais coupés du contrôle démocratique de la société, et même de sa direction politique.

Dans ces conditions, la possibilité d'une « erreur » fatale augmente de manière terrifiante.

C'est le cri d'alarme lancé par des savants comme le Dr. Pickering de l'Institut de Technologie de Californie, et le Dr. Rabi qui fait partie de la commission Gaither.

Face à ce danger très réel, quelle est la réponse ? Si l'impérialisme s'oriente pratiquement — comme nous venons de le voir — vers l'intensification de ses préparatifs militaires afin de « rattraper » IU.R.S.S., si en réalité cette course risque de se perpétuer, l'équilibre étant constamment ruiné par la dynamique du développement des uns et des autres (et avant tout par celle de l'économie soviétique et de la Révolution), si par conséquent même le statu quo est en fait un contre-sens, si la réalité est caractérisée non pas par une « coexistence » statique mais par une dyna4 mique qui altère constamment les rapport établis sur tous les plans et qui ne peut déboucher que sur l'élimination d'un système par l'autre, il ne reste d'une façon réaliste qu'à créer les conditions du plus grand affaiblissement possible de l'impérialisme.

Seul l'affaiblissement de celui-ci peut produire une situation dans laquelle soit il hésiterait à faire usage de ses armes, soit il serait amené à livrer une bataille dans des conditions permettant d'espérer son désarmement rapide.

Or le seul moyen d'affaiblissement efficace de l'impérialisme, en dehors de l'action des masses aux Etats-Unis même, est la propagation de la Révolution mondiale gagnant successivement les pays de tous les continents et particulièrement ceux de l'Europe, de l'Asie, de l'Amérique latine, de l'Afrique. Privé de bases dans ces régions, l'impérialisme américain se sentirait privé de tout espoir de gagner, y compris par « l'attaque surprise » de la « guerre préventive » que caressent nombre de personnes aux Etats-Unis, membres ou non de ces commissions à la Gaither, Rockefeller, etc.

Ce moyen est d'autre part le plus économique car, dans la révolution d'un pays, les armes atomiques ont peu de place et l'intervention de l'impérialisme américain avec ces armes est infiniment plus difficile.

La coincidence actuelle entre le début de la crise économique et la plus grave crise de confiance en lui-même de l'impérialisme offre les meilleures chances au prolétariat métropolitain et aux peuples coloniaux pour développer la plus grande activité révolutionnaire. Dans le cas où la « récession » s'amplifierait, le retournement de la situation, brusque, violent, aussi bien dans les métropoles accoutumées depuis quelques années déjà à l'euphorie, que dans les pays coloniaux et dépendants, mis devant une crise littéralement catastrophique, créérait des conditions exceptionnellement favorables pour la lutte en faveur de gouvernements ouvriers et paysans et la libération nationale et sociale des peuples coloniaux. D'autant plus que la récession s'amplifierait dans les conditions d'un rapport de forces global plus défavorable que jamais à l'impérialisme, constatation que les masses réalisent déjà. En même temps, naturellement, ces dangers n'échapperont pas à l'impérialisme.

Ainsi s'ouvre à nouveau une nouvelle période critique qu'il faut s'efforcer de conclure par de nouvelles victoires révolutionnaires importantes, précisément afin de limiler les dangers de guerre atomique. Les perspectives n'ont jamais été meilleures pour un tel objectif. C'est à la tendance marxisterévolutionnaire d'orienter les grandes luttes à venir, vers une issue victorieuse, en œuvrant partout à la constitution du plus large front ouvrier possible, dirigé vers la constitution de gouvernements ouvriers et paysans, les seuls garants d'une paix véritable en cet âge atomique à la fois fantastiquement grandiose et terrifiant, selon l'issue du combat social en cours.

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