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La revue › vol. 15, n° 7-10

Réflexions sur la révolution coloniale en Afrique

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 15, n° 7-10 · octobre-novembre 1957 · p. 49-54 · 4 954 mots

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1. - Les particularités de la révolution coloniale dans chaque continent et chaque pays sont déterminées en grande partie par les particularités de la domination impérialiste, c'est-à-dire par les conditions objectives desquelles nait la révolutia domination impérialiste sur l'Afrique se distingue notamment :

a) Par le caractère relativement tardif de son établissement, qui ne s'achève qu'au début du XX• siècle; b) Par le retard de toute l'évolution sociale africaine, retard aussi de l'industrialisation et de la formation du prolétariat, qui se répercutent dans la faiblesse relative du mouvement révolutionnaire des masses par rapport à la révolution coloniale en Asie et en Amérique latine ; c) Par le rythme extrêmement rapide de cette industrialisation depuis la deuxième guerre mondiale, qui fait du continent noir à la fois le dernier domaine l'impérialisme et un réservoir de plus en plus important de forces révolutionnaires ; d) Par le caractère hybride de l'implantation impérialiste. En effet, si l'Amérique et l'Australie ont été dès le début des colonies de peuplement; si l'Asie n'a jamais connu de tentatives sérieuses d'implantation de populations européennes par les puissance coloniales (à l'exception de la Sibérie et de la Palestine), l'Afrique par contre se divise en deux zones : l'Afrique occidentale et équatoriale, ou l'impérialisme s'est contenté d'asseoir sa domination par des moyens économiques, militaires et politiques; et l'Afrique du Nord (à l'exception de l'Egypte), ainsi que l'Afrique orientale et celle du Sud, où la domination impérialiste s'est en outre assise par la présence d'une masse de colons blancs provenant d'Europe.

L'intensité du mouvement national autochtone et le degré de résistance de l'impérialisme à la transformation de sa domination directe en domination indirecte dépendent en grande partie de la présence et du nombre de ces colons blancs. Les deux pays où ils sont le plus nombreux - l'Afrique du Sud et l'Algérie - sont aussi les pays où la révolution prend et prendra les formes de lutte les plus violentes et s'apparentera à une véritable guerre civile.

2. - Le rôle néfaste de l'impérialisme et, plus generalement, du capitalisme europeen, du point de vue du developpement général des peuples, n'apparait nulle part de façon plus nette qu'en Afrique. Le contact des bourgeoisies commerciales portugaise, espagnole et hollandaise d'abord, anglaise et française ensuite, avec les peuples autochtones de l'Afrique noire s'est opéré sous le signe du pillage et de la traite des Noirs. C'est cette traite des Noirs qui a arrêté les progrès lents mais sûrs de la civilisation en Afrique, qui a provoqué la décomposition des anciennes structures tribales sans leur substituer une organisation sociale plus avancée, et qui a en fait causé cette «anarchie » dont les puissances européennes se sont prévalues pour établir leur domination sur tout le continent noir.

Du 15° au 19• siècle, la colonisation de l'Afrique rejette ce continent mille ans en arrière du point de vue du développement de la civilisation. Mais dans le dernier quart du 19 siècle, l'Afrique apparait comme la dernière « réserve » du capital passant à la phase impérialiste son développement. • Le partage du continent entre les puissances impérialistes, l'établissement d'un régime colonial organisé, l'exploitation plus systématique des richesses naturelles - s'ils permettent un premier investissement de capitaux et un certain développement des forces productives - sont accompagnés pour la majorité des peuples autochtones de nouvelles dégradations économiques et sociales : vol des meilleures terres. introduction du travail forcé, exploitation capitaliste de la main-d'œuvre, -décomposition accélérée du milieu tribal par le dépeuplement, les épidémies, la famine, etc., résultant de la destruction de l'économie traditionnelle.

3. - Jusqu'à la veille de la deuxième guerre mondiale, l'économie africaine se caractérisait en général - à l'exception de celle de l'Afrique du Sud et, dans des mesures diverses, de celle de certains pays de l'Afrique du Nord et de l'Egyote — par sa division en deux secteurs reliés entre eux du fait de la même masse de producteurs autochtones :

a) L'économie autochtone proprement dite, exclusivement agricole, stagnant à

Q UATRIE ME I N un niveau misérable de subsistance pure et Simple.

b) L'économie européenne (c'est-à-dire exploitee par les societes ou les colons européens) se limitant à des monocultures et à la monoproduction de matières premières, dépendant des fluctuations du marché mondial : coton en Egypte et au Soudan; cacao et huile de palme en Atrique occidentale; cuivre en Rhodésie; or et diamants en Afrique du Sud ; cuivre, étain et diamants au Congo belge, etc.

L'économie de chacun de ces pays était dominée étroitement par une poignée de trusts métropolitains : Banque de Paris et des Pays-Bas, au Maroc ; Compagnie du Canal de Suez, en Egypte ; Unilever, en Afrique occidentale britannique; Union Minière, au Congo belge; groupe Oppenneimer et trusts de Tor en Alrique du sud; trust Firestone, au Libéria, etc.

La crise économique de 1929-1933 et la chute radicale des prix des matières premières qu'elle causa ébranlent ce système économique artificiel. La deuxième guerre mondiale lui porta un coup mortel. Une série de colonies, coupées de leurs métropoles, furent obligées de développer une industrie de transformation sur place. L'établissement de puissantes bases militaires — l'Afrique centrale d'abord, l'Afrique du Nord ensuite étant devenues un des bastions principaux des impérialistes « alliés » au cours de la deuxième guerre mondiale — joua dans le même sens. Au lendemain de la guerre, reflux des capitaux de l'Asie vers l'Afrique, par suite des progrès de la révolution coloniale, donna un nouveau coup de fouet à l'industrialisation du continent noir. Son importance stratégique-clé dans la «guerre froide»; l'exploitation accélérée de matières premières décisives comme l'uranium, le pétrole, l'aluminium, le cuivre, etc. ; la concurrence inter-impérialiste accrue (notamment le développement des investissements américains les perspectives de pénétration allemande dans les colonies françaises, anglaises, Same et portugaises industent pu samment à l'essor de l'industrie, prolétarisation des autochtones et à l'urbanisation des travailleurs, marquée par l'apparition d'importants centres prolétariens comme Casablanca, Accra, Dakar, Léopoldville, s'ajoutant aux métropoles plus vieilles du Caire, d'Alger, d'Alexandrie et de Johannesbourg.

Cependant l'ampleur de ce mouvement d'industrialisation est loin d'être égale dans toutes les colonies africaines et n'a nulle part atteint un degré de concentration industrielle comparable à celui des centres industriels les plus importants de l'Asie à l'époque du règne impérialiste (Shanghai, Osaka, Bombay, etc.). Même l'industrie textile - sans parler de la sidérurgie ou de la métallurgie -ne subvient encore nulle part, même en Egypte, aux besoins « payants », pourtant misérables, de la population autochtone.

4. - De tous les pays coloniaux et semi-coloniaux entraînés dans le processus de la révolution permanente, les pays de l'Afrique sont ceux qui connaissent la bourgeoisie « nationale» la plus famé50

TERNATIONALE lique, la plus misérable; en Afrique équatoriale et orientale, cette bourgeoisie indigène fait même totalement défaut. Les formes particulières que prendra, que prend déjà, le mouvement national révolutionnaire seront largement influencées par ce fait capital.

Le seul noyau solide de bourgeoisie indigène industrielle existe en Egypte, et il y est nettement minoritaire au milieu de couches bourgeoises compradores, liées au capital étranger et surtout à la propriété foncière; la grande majorité des capitaux est investie et continue à être investie dans l'agriculture. autres noyaux importants de bourgeoisie indigène qui existent en Afrique - notamment en Tunisie, au Soudan, au Ghana, au Nigéria et en Afrique du Sud — sont presque exclusivement de nature commerçante. S'ils ne sont pas devenus bourgeoisies compradores, c'est que l'impérialisme n'avait pas besoin d'une association avec eux, leur « réservant » seulement le misérable secteur de l'économie indigène. Ces derniers temps, au Soudan, au Ghana et au Nigéria, peutêtre aussi au Maroc et en Tunisie, l'impérialisme, obligé de céder du terrain et de reconnaître l'indépendance politique, a esquissé les premières timides manœuvres « d'association » économique avec des noyaux de la bourgeoisie indigène; ces manœuvres ne dépassent en général pas le stade de la commercialisation de produits indigènes plus ou moins intégrés dans le marché mondial (coton au Soudan, cacao au Ghana et au Nigéria). C'est surtout la conquête de l'autonomie politique et le « stimulant» du pillage du budget national (scandale de la première banque indigène au Nigéria ! qui favorisèrent une accumulation primitive de capitaux fort restreinte, de la part de la bourgeoisie indigène de ces pays.

Un trait particulier qui caractérise la structure sociale de toute l'Afrique, c'est le fait que le petit commerce et même le commerce de gros non européen se trouvent en grande partie concentrée entre les mains de couches nationales non autochtones : Indiens en Afrique du Sud et en Afrique orientale; Levantins et Arabes en Afrique occidentale, en Ethiopie et même en partie en Afrique équatoriale; Juifs, Grecs et Levantins, ainsi que quelques tribus particulières comme les M'Zabites en Afrique du Nord. Ce phénomène historiquement classique chez tous les peuples sortant de l'économie naturelle et non encore définitivement intégrés dans l'économie marchande. affaiblit encore davantage les possibilités déjà fort maigres d'accumulation de capitaux indigènes et fournit par ailleurs à l'impérialisme et aux classes dominantes un bouc émissaire contre lequel se déchaîne périodiquement la population urbaine exploitée jusqu'au sang.

5. — La faiblesse extrême, voire l'absence totale de bourgeoisie indigène fait que le seul antagoniste du prolétariat pour prétendre à la direction du mouvement révolutionnaire en Afrique est la petite bourgeoisie cossue, composée d'intellectuels et de représentants des professions libérales (avocats, médecins,

Q VATRIE ME IN pharmaciens, hauts fonctionnaires). C'est surtout dans les colonies françaises que ces couches imposent leur empreinte au mouvement national. Dans les colonies anglaises, cette couche est plus réduite et plus famélique, l'impérialisme britannique n'ayant esquissé que tardivement une politique « d'assimilation » intellectuelle. Dans les colonies portugaises et belges, elle y talt totalement delaut, bourgeoisie impérialiste y ayant empêché toute formation d'une intelligentzia indigène.

Le comportement politique de la direcpetite bourgeoise mouvement national en Afrique réfléte fidèlement les lois générales du comportement politique de la petite bourgeoisie. Coupée de tout espoir de s'intégrer effectivement à la classe des maîtres impérialistes, du fait de discriminations innombrables, voire du colour bar pur et simple. l'intelligentzia indigène est forcément antiimpérialiste et révolutionnaire dans sa grande majorité, aspirant à l'indépendance nationale qui lui assurerait le rôle dirigeant du nouvel Etat.

En même temps elle est, de par son niveau de vie et de culture, aussi éloignée des masses populaires qu'elle l'est des maîtres impérialistes. Elle craint autant la révolte radicale de celles-là balayant tous les privilèges, que la répression aveugle de ceux-ci « unifiant» tout le peuple dans le même carnage. C'est pourquoi elle préfère généralement une solution « réformiste », « négociée », de l'indépendance à une révolution « violente ». C'est pourquoi elle n'utilise l'arme de la mobilisation des masses contre l'impérialisme qu'au compte-goutte, s'efforçant de maintenir un contrôle rigide sur les organisations populaires. C'est pourquoi elle recherche en définitive un « protecteur » étranger capable de « garantir » le nouveau régime non seulement contre un retour aux anciennes formes de domination coloniale, mais encore contre un assaut des masses indigènes. L'impérialisme américain remplit volontiers ce rôle.

- Le fait capital de la structure sociale africaine, c'est que les agriculteurs qui constituent l'écrasante majorité de la population ne sont - à l'exception de l'Egypte et de la Tunisie - sortis que récemment ou pas sortis du tout cadre tribal traditionnel. La société autochtone alricaine, connaissant 1 est vrai des statuts multiples et complexes de la propriété foncière, se trouve cependant partout encore à un stade intermédiaire entre la communauté traditionnelle du village et l'agriculture individuelle proprement dite. Ce fait détermine les formes sous lesquelles se pose la question agraire en Afrique et les formes que devront prendre les solutions proposées par les organisations révolutionnaires.

Bien que la question agraire varie de pays en pays. voire de région à région et qu'une analyse spécifique soit chaque fois indispensable à l'élaboration de solutions pratiques, on peut dégager quelques conclusions plus générales concernant les objectifs de la révolution coloniale dans le domaine agraire :

CERNATIONALE a) Dans tous les pays à colonisation européenne large, les populations autochtones étouffent dans des « réserves » constituées par les terres les moins fertiles. La conquête des terres des Blanes sera au Kenya, en Afrique du Sud, en Rhodésie, et sans doute aussi en Algérie, dans la phase finale de la révolution, l'objectif N° 1 des masses populaires. La question de savoir si ces terres doivent étre divisées par familles ou restituées aux unités tribales auxquelles elles ont été arrachées de mémoire d'homme encore vivant, doit étre décidée dans chaque cas précis d'après les préoccupations dominantes l'état de conscience des masses intéressées.

b) Dans les pays où l'exploitation impérialiste de richesses nationales a provoqué, par la modification artificielle des cultures, l'érosion, la disparition des réserves de terre et de gibier, l'exode rural. etc. une situation agricole déficitaire qui maintient une large partie de la population rurale dans un état permanent de semi-famine, la révolution conquerra le droit à la reconversion des cultures et à la protection et l'extension des réserves de terres, sans lesquelles l'Afrique risque de rester le continent d'une agriculture sous-développée, même après la chute de l'impérialisme.

c) Le climat tribal prédominant particulièrement propice au développement le plus large de systèmes de coopératives de production qui permettront sans doute à l'agriculture africaine de faire en grande partie l'économie l'étape de l'exploitation individuelle. Cependant, pour que cette économie ne se traduise pas par une perte du point de vue de la productivité du travail, pour que l'agriculture ne dépasse pas le stade de la production de subsistance pure et simple, le crédit à bon marché et surtout la recherche agronomique et l'aide technique sur une grande échelle — y compris, dans de nombreuses régions, travaux d'irrigation très importants -s'avéreront indispensables.

7. — Le prolétariat d'Europe occidentale avait un solide noyau d'origine citadine et artisanale ; le prolétariat d'Europe orientale et d'Asie a une origine essentiellement rurale; le prolétariat d'Afrique, à l'exception de l'Egypte et dans une certaine mesure de la Tunisie, de l'Algérie et : du Maroc, a une origine tribale. Toutes les particularités du mouvement ouvrier africain peuvent se réduire à cette formule. Elle résume la tâche historique extrêmement lourde que classe ouvrière africaine aura à remolir : réaliser un saut du seuil de la préhistoire au seuil du socialisme.

L'énorme retard de l'industrialisation de l'Afrique — qui n'est qu'esquissée dans la plupart des pays du continent noir — détermine la faiblesse numérique, turelle et qualificative qui caractérise encore le prolétariat africain. Seuls deux pays - l'Union Sud-Africaine et le Congo belge - comptent plus de 25% de salariés dans leur population masculine active. L'Egypte, le Maroc, la Rhodésie, 1'Algérie, la Tunisie suivent avec un pourcentage de prolétaires plus réduit encore. A cela

QUATRIEMEIN s'ajoute que ce prolétariat n'est urbanisé réellement sur une grande échelle qu'en Egypte. Même les travailleurs salariés vivant dans de grands centres urbains de l'Union Sud-africaine et du Congo belge possèdent encore de puissants liens tribaux, ne sont en général pas nés dans la ville et espèrent en partie pouvoir la quitter tôt ou tard pour retourner dans le milieu tribal coutumier.

De ce fait, ce prolétariat en formation, succédant à peine à une classe de paupers déracines, en partie travailleurs migrateurs, en partie paysans en quête de terres, est partout entouré par une large couche plébéienne semi-prolétarienne faite de travailleurs occasionnels, plus misérables encore que les salaries proprement dits, mais sans l'expérience et le mode de vie et de travail qui engendrent la conscience de classe prolétarienne. Dans toutes les grandes villes de l'Afrique cette couche sociale constitue une partie importante sinon la majorité de la population autochtone.

C'est seulement dans les pays relativement les plus industrialisés qui ne sont pas devenus des colonies de peuplement - surtout l'Egypte et le Congo belge -que les travailleurs autochtones ont été obligatoirement intégrés dans toutes les phases de la production industrielle, accédant au statut d'ouvriers qualifies et de techniciens. Dans tous les pays africains, au contraire, une partie importante de la population est d'origine européenne, les échelons supérieurs de la production lui ont été jalousement réservés. Les autochtones sont traités comme une réserve de main-d'œuvre non qualifiée extrêmement bon marché. Leurs salaires oscillent autour de la moyenne de 10% des salaires et traitement des Européens. On comprend, dans ces conditions, combien il est illusoire de vouloir les regrouper dans un même mouvement syndical ensemble avec les travailleurs européens et, encore, sous leur direction, alors qu'il y a une opposition d'intérêts extrêmement nette en matière de rémunération. En fait, comme les poor whites dans les Etats du Sud des U.S.A., c'est souvent la masse des travailleurs et des « petites gens » européens qui, dans les colonies de peuplement, est le plus farouchement opposée à la conquête de l'égalité des droits politiques et sociaux de la population autochtone, craignant non sans raison de perdre ainsi les maigres privilèges dont elle dispose et de retomber par la suite au niveau d'existence des salariés autochtones. Néanmoins, la tâche de l'avant-garde révolutionnaire consiste à expliquer à ces salariés européens que, sans leúr intégration dans la lutte d'émancipation de la population autochtone, leur existence même risque d'être menacée. Il est cependant probable que seule une minorité consciente pourra arriver a cette conclusion. en faisant abstraction de ses intérêts immédiats.

8. - Comme dans tous les pays coloniaux, les premiers mouvements et partis politiques apparus en Afrique avaient tous pour objectif la lutte contre la puissance coloniale, pour la conquête de l'indépendance nationale, ou du moins d'une constitution démocratique bourgeoise pe 52

TERNATIONALE mettant d'envisager l'indépendance dans un avenir pas trop éloigné. Ces mouvements avaient en général une double origine :

a) Des anciennes classes ou couches dominantes semi-féodales. féodales, esclavagistes ou même tribales. cherchant à rétablir leur pouvoir ébranlé par l'occupant impérialiste et jouissant dans sens d'un large appui des masses (insurrection des Riffains; résistance du Négus d'Abyssinie contre Mussolini; résistance du Kabaka d'Ouganda contre les Britanniques; diverses insurrections tribales en Afrique équatoriale, etc.). Le parti du Vieux Destour en Tunisie et les anciens partis nationalistes égyptiens, y compris le W.A.F.D., dominé par des propriétaires fonciers semi-féodaux, même l'époque de sa plus grande popularité, entrent dans la même catégorie; b) Des couches plus modernes de la société, l'intelligentzia petite bourgeoise avant tout, appuyée par une poignée de capitalistes autochtones et par les premiers noyaux du mouvement ouvrier : le Néo-Destour tunisien, l'Etoile Nord-Africaine, puis le P.P.A., puis le M...u.D. algérien, lIstiqlal marocain, le R.D.A. en Afrique noire française, les deux partis de masse soudanais, le parti de Nkrumah au Ghana, le P.C.P. au Nigéria, le SouthAfrican Congress, le Kenya African Union de Kenyatta, etc., peuvent toujours être regroupés de la sorte. Le mouvement bonapartiste de Nasser occupe une place à la limite extrême de cette catégorie.

En général, l'évolution économique et sociale qui suit l'intégration des pays d'Afrique dans le marché mondial et le début de leur industrialisation écartent les mouvements et partis du premier type au profit des partis du deuxième genre. Quelquefois - comme dans le cas de l'Istiqlal ou mieux encore du parti soudanais Ummah — le maintien de traditions religieuses très strictes et l'utilisades anciens chef féodaux comme comboite alte pes esse susertaine politiques, assure une - ce qui devient tôt ou tard un obstacle supplémentaire sur la voie de l'émancipation sociale. D'une façon générale, surtout dans les pays islamiques, toutes les tentatives de maintenir mouvement national dans le cadre des anciennes structures féodales et religieuses - notamment le pan-islamisme, à ne pas confondre avec le panarabisme! - sont réactionnaires et doivent être combattues par les marxistes. Ceux-ci se garderont cependant de confondre le fond et la forme, et de refuser leur appui à un mouvement anti-impérialiste des masses sous prétexte que celles-ci suivent encore

- temporairement - des leaders féodaux ou religieux.

Le caractère apparemment hétéroclite des partis politiques précédemment énumérés comme « partis nationaux africains modernes » s'explique facilement par la structure sociale très floue des couches qui les supportent et qui les dirigent. Aussi longtemps que la bourgeoisie et le prolétariat ne se sont pas définitivement cristallisés sur le plan social, l'intelligentzia nationaliste semble effective- ment unir le peuple entier dans l'opposition à l'impérialisme. Aux divers degrés de cristallisation de ces classes -ainsi que d'une paysannerie indépendante -dans les divers pays africains correspond grosso modo le caractère social plus ou moins flou des partis nationaux. Il ne peut s'agir là cependant que d'une phase transitoire de durée relativement brève. Inévitablement la lutte anti-impérialiste elle-même provoque à l'intérieur de ces partis une opposition entre des éléments « conciliateurs » et des éléments « révolutionnaires ». Inévitablement aussi, chaque succès politique pousse à l'avant-plan les problèmes économiques et sociaux. Les partis « nationaux » se divisent ainsi en tendances et fractions qui correspondent de plus en plus aux intérêts des diverses classes sociales, au fur et à mesure que le processus de la révolution permanente se déroule et accélère par ses propres effets économiques et sociaux la cristallisation définitive de ces classes sociales.

Si, dans ces conditions, des dirigeants démocratiques bourgeois comme Bourguiba ou Nkrumah continuent de s'appeler « socialistes » - comme le fait d'ailleurs aussi Nehru — cela exprime objectivement nécessité impérieuse pour ces bourgeoisies naissantes, extrêmement faibles économiquement et socialement, d'asseoir l'industrie privée sur une large base nationalisée des secteursclés (financés par le budget public et l'importation de capitaux publics étrangers) et de chercher à réduire les frictions avec le prolétariat, en prétextant un but historique commun.

9. - Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'essor universel de la révolution coloniale n'a pas manqué d'entraîner de larges parties du continent africain dans la tourmente. En dehors de l'agitation politique déclenchée ou canalisée par les partis susmentionnés, on peut distinguer :

a) Le mouvement de résistance des masses sud-africaines contre la dictature raciste et contre l'application de la doctrine de l'apartheid, mouvement utilisant la lutte gréviste, les manifestations de rue, les boycotts de masse et la lutte clandestine.

b) La révolution nord-africaine qui se préparait dès 1945 et qui fut finalement précipitée par les défaites de l'impérialisme au Vietnam, aboutissant à l'insurrection armée en | Tunisie et au Maroc, qui furent victorieuses en 1955, puis l'insurrection armée algérienne qui se développe toujours.

c) La montée du mouvement de masses en Egypte, qui connut un premier essor ouvrier et syndical en 1945-1946 puis, après une période de reflux, un deuxième essor avec le développement de la résistance contre la présence des troupes britanniques dans la zone de Suez, résistance qui aboutit • la révolution des officiers de juillet 1952, puis un troisième essor en 1956 quand Nasser fut obligé de faire appel aux masses contre l'agression impérialiste en octobre 1956.

d) Les divers mouvements de résistance, ou mouvements insurrectionnels en Afri-

TERNATIONALE que noire, dirigés par des sectes politicoreligieuses clandestines comme les MauMau au Kenya, le Kitawala au Congo belge, etc.

c) Les mouvements de masse en Afrique occidentale combattant pour l'indépendance du Ghana, du Nigéria et du Cameroun.

Il apparaît de cette énumération succinte que ces divers mouvements masse ne sont pas unifiés ni même reliés entre eux, mais qu'ils sont plutôt centrés autour de plusieurs points focaux : la révolution arabe; l'empire colonial français en désintégration; l'Afrique coloniaie au sud du Sahara; et l'Afrique du Sud. Néanmoins, chaque victoire révolutionnaire obtenue dans un secteur déterminé finit par se répercuter dans tous les secteurs à la fois.

Jusqu'à maintenant, la classe ouvrière africaine ne joue pas encore un rôle politiquement prédominant dans la révolution africaine - sauf sans doute Airique du Sud où elle domine le S. A. Congress. Mais la décade passée a vu un essor rapide du mouvement syndical africain, symbolisé par des organisations comme l'U.G.T.T. I'U.G.T.M., I'U.G.T.A., le Ghana TUC, le Kenya TUC, etc. Ces organisations, qui regroupent de larges masses autochtones, prennent rapidement un rôle politique malgré leur direction réformiste et deviennent, notamment en Tunisie, au Kenya, au Maroc et sans doute aussi au Ghana, les premiers porteparole de la classe ouvrière dans la révolution coloniale. La constitution de partis travaillistes basés sur ces syndicats puissants devient au lendemain de la conquête de l'indépendance politique une nécessité pour rompre l'unité d'action nationale qui risque d'être exploitée par la bourgeoisie naissante à soa profit exclusif.

10. — Bien que les premières vagues de la révolution coloniale se soient faites sentir en Afrique, la domination impérialiste y est encore — sauf au Nord du Sahara beaucoup plus solide qu'en Asie ou qu'en Amérique latine. L'Afrique apparait comme le dernier domaine de l'impérialisme, le dernier bastion colonial qui, de par sa position géographique couvrant à la fois l Europe et la zone strategique clé du pétrole du Moyen-Orient, et relativement proche du continent américain, est appelé a jouer un role de premier ordre dans le dispositif impérialiste de la troisième guerre mondiale. Pour toutes ces raisons, il est certain que l'impérialisme s'accrochera désespérément à l'Afrique dont la perte pourrait bien renverser les rapports de forces militaires immédiates.

Les divergences de vue de plus plus marquées entre les « vieilles puissances » impérialistes et l'impérialisme américain quant à façon la plus adequate pour arreter les vagues montantes de la révolution coloniale en Afrique, s'explquent par deux raisons; a) Par le fait que le maintien de la domination politique directe de bases militaires dans ces pays est, dans la plupart des cas, une question d'importance vitale pour les impérialistes européens,

Q VATRIE ME IN tant de par les avantages économiques quls en retirent (Belgique, Grande-Bretagne, France) que par les répercussions pontiques immédiates qu'entraînerait leur perte à l'intérieur même des pays métropolitains (France, Espagne, Portugal). L'impérialisme américain qui n'a, pour le moment, que des intérêts économiques secondaires dans cette zone, peut se permettre le luxe de considérer l'indépendance politique accordée à plusieurs pays africains comme un moyen plus adéquat de les intégrer dans le dispositif stratégique impérialiste.

b) Par le fait que l'impérialisme américain escompte fermement profiter des remous accompagnant l'octroi de l'indépendance politique pour se substituer luimême aux anciennes puissances coloniales en tant que maitre de l'économie africaine.

A la veille de la deuxième guerre mondiale, l'impérialisme américain ne possédait qu'une seule position solide en Afrique : le Libéria dominé par la Firestone. Depuis lors, les positions directes acquises restent secondaires : participations industrielles au Tanganyka, au Maroc, en Rhodésie, au Congo belge, etc. Mais indirectement, la pénétration de l'impérialisme américain en Afrique s'est poursuivie systématiquement. Les Etats-Unis sont les principaux sinon les uniques acheteurs d'une série de matières premières clés exportées par l'Afrique : le cuivre, l'or, l'uranium, l'étain, le cacao, etc. Les Etats-Unis, directement, par l'intermédiaire sociétés canadiennes contrôlées par le capital américain, ou par l'intermédiaire d'organismes internationaux comme la Banque Mondiale, sont appelés à financer la plupart des projets d'électrification et d'irrigation sur une grande échelle, comme le barrage d'Assouan, le projet de la Vallée du Volta, le barrage d'Inga, etc. Finalement, le gouvernement americain, associe ou non à la Banque Mondiale, est appelé à consolider les finances peu solides des nouveaux Etats indépendants — à condition qu'ils se placent dans le dispositif impérialiste.

Le retard de l'industrialisation africaine, la pauvreté du continent en charbon, la nécessité de baser toute expansion industrielle sur le développement grands projets d'électrification, voire de l'énergie nucléaire, posent devant la révolution coloniale victorieuse, à des stades successifs, sous une forme de plus en plus urgente, la question de l'aide économique étrangère. Pour le moment. seuls l'impérialisme américain ou la bureaucratie soviétique sont capables d'accorder une telle aide, et ce d'ailleurs dans des proportions absolument différentes. 54

TERNATIONALE Voilà en dernière analyse l'atout décisif de la stratégie de l'impérialisme américain devant la révolution africaine. Seule la victoire de la révolution dans toute l'Europe ou de nouveaux et sensationnels progres économiques des Etats ouvriers — pour lesquels cependant l'industrialisation de la Chine restera pendant très longtemps le problème N° 1 à résoudre — modifieraient cette situation.

Cependant, si l'impérialisme américain compte encore exploiter en sa faveur la phase actuelle de la révolution coloniale en Afrique, des progrès importants de la au Sud du Sahara entraineraient des conséquences politiques incalculables à l'intérieur même des EtatsUnis. Ils sonneraient vraisemblablement le glas du système de Jim Crow dans les Etats du Sud, système sur lequel est basée toute la stabilité politique du Congrès (dominé par l'alliance entre les racistes du Sud et les conservateurs du Nord). La conquête de l'égalité politique par les Noirs américains serait le résultat le plus révolutionnaire de la révolution africaine dont les premiers progrès, pourtant encore limites dans l'Afrique noire, ont déjà au cours des dernières années déclenché une importante reprise du mouvement des masses noires aux U.S.A. La révolution africaine apparait, ensemble avec la révolution latino-américaine et la révolution anglaise, un des moteurs principaux de la révolution aux Etats-Unis.

L'Afrique, entité géographique, ne représente pas une unité ethnique suffisante pour que l'ensemble de ses pays puissent sauter par dessus l'étape de la constitution de nations distinctes. Mais si cette étape est en train de se réaliser dans tout le Nord du continent, de Casablanca à Suez, et si demain l'Egypte et sans doute aussi la Libye, trouveront leur place dans une Fédération arabe des pays du Moyen-Orient, la partie de l'Atrique au Sud du Sahara a été artificiellement découpée lors de la conquête impérialiste en entités ne correspondant aucune unité historique. Sans sous-estimer l'importance propagandiste que peut avoir pour le mouvement d'émancipation le rappel d'anciens empires noirs disparus (Ghana, Songho, Congo, pays des Kaffirs, etc.), et sans manquer d'exploiter toutes les possibilités d'arriver à l'indépendance politique même dans le cadre des frontières artificielles d'aujourd'hui, l'avant-garde révolutionnaire orientera résolument ses efforts vers la constitution des Etats-Unis Socialistes d'Afrique, les pays de l'Afrique du Nord étant libres de choisir leur confédération avec la Fédération des pays arabes, avec l'Afrique socialiste, ou avec l'Europe socialiste, selon leur propre gré

15 Juillet 1957.

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