La situation de l'Europe occidentale telle qu'elle émerge de la crise de Suez est caractérisée par quelques traits communs et par des développements plus particuliers à chacun des pays, Angleterre, France. Allemagne, Italie. Les traits communs se rapportent surtout à l'évolution ecoomique de cette partie du monde qui, tout en se placant encore dans le adre général de l'expansion et du boom, connait (plus particulièremen depuis le milieu de l'an dernier), un ralentissement sensible du rythme de l'expansion, accompagné d'un renforcement du chômage et des poussées inflationnistes.
L. expansion qui se poursuit est toujours plus marquée pour des pays comme la France, l'Italie et en partie Allemagne que pour Angleterre où la production industrielle stagne en réalité déjà depuis de début de 1956.
Le fait important depuis un an environ est le ralentissement du ythme d'expansion de Allemagne qui, bien que dernière venue, suit actuellement la même évolution que l 'Angleterre et les Etats-Unis, c'està-dire les pays qui avaient poussé très loin leur capacité de production grace à des investissements considérables pendant toutes ces dernières années, sans que leur marché intérieur ou extérieur ne s'élargisse proportionnellement.
Il se dessine ainsi une nouvelle conjoncture économique pour l'ensemble du monde capitaliste qui peut être caractérisée comme celle d'un essoufflement grandissant du boom commencé en 1953-1954 et qui a connu son point culminant en 1955.
Le renforcement du chômage généralement signale en Europe occidentale, bien qu'encore limité pour le moment, est dû à la fois à ce ralentissement du rythme de l'expansion et aux progrès technologiques constants, particulièrement à ceux résultant de l'introduction progressive de l'automation. Ce facteur, joint à la hausse modérée mais non moins constante des prix, est à la base d'un certain renouveau des luttes ouvrières qui a marqué ces derniers mois, particulièrement en Angleterre, en France et en Italie.
Dans le cadre d'une évolution économique qui a toute chance de s'accentuer dans le sens du ralentissement de l'expansion et du renforsorties cimnt etat dragmentains de salates et cement du chômage et de l'inflation, la perspective d'importantes luttes contre le chômage, entre autre par une diminution substantielle des heures de travail, se dessine maintenant plus clairement.
Mais c'est encore la siluation particulière de chaque pays européen qui doit retenir, à l'étape actuelle, notre attention.
En Angleterre, les conséquences économiques et politiques de la crise de Suez ont fortement accentué le déclin du parti conservateur au pouvoir et l'ascendant du Labour Party. Les masses britanniques, loin de se cabrer dans une attitude de nationalisme exaspéré par l'humiliation, font au contraire preuve d'un remarquable esprit de classe en revendiquant sur le terrain économique et en votant pour le Labour Party sur le terrain politique. Les grèves récentes des métallos el des ouvriers des chantiers navals ont élé les plus grandes luttes économiques du prolétariat anglais depuis la grève générale de 1926. D'autre part, dans toutes les élections partielles qui ont eu lieu ces derniers temps en Angleterre, le Labour Party voit son influence considérablement augmenter. Il ne fait pas de doute que des élections générales à l'heure actuelle en Angleterre donneraient une écrasante victoire à ce parti. Seule la couardise de la direction réformiste des syndicats et du Labour Party empêche actuellement le prolétariat britannique de tirer pleinement profit de cette situation sur le plan économique et politique à la fois.
Cependant, la perspeclive d'un nouveau gouvernement travailliste est maintenant grandement ouverte en Angleterre. Les tentatives des tories de remédier à la situation économique difficile du pays par des ouvertures commerciales en direction de la Chine ne peuvent avoir qu'un résultat limité. D'autant plus que leur principal moyen d'en sortir, en stimulant les exportations, est de briser le niveau de vie des masses. Des mesures comme, par exemple, celles actuellement en cours visant à revenir à la liberté des loyers, ne peuvent que renforcer la désaffection d'une importante partie de la clientèle électorale des tories dans la petite bourgeoisie et les couches arriérées du prolétariat. Et les essais « satisfaisants » de la bombe H ne suffiront pas à remonter le moral en exacerbant la « fierté patriotique » des masses. Le résultat de ces essais dans un pays où le courant pacifiste est toujours fort - risque d'être exactement le contraire de celui recherché par les tories.
La question la plus importante est de savoir ce que fera de son nouveau mandat prochain au pouvoir le Labour Party. Les dispositions de sa direction actuelle, en y incluant celle de la gauche bevaniste, sont celles du « iuste milieu » que préconise par exemple Strachev, theoricier du parti : un peu de nationalisations, un peu de contrôle étatique dans d'autres entreprises et surtout quelques améliorations frappantes du système des assurances sociales.
Mais si le climat économique en Angleterre évolue vers une réelle dépression, la voie du « juste milieu » peut se trouver bouleversée par les masses britanniques exigeant cette fois de « leur » parti de véritables réformes socialistes. Le même Strachey, si sage actuellement au sein de la « prospérité › du boom, avait tenu des propos tout autres, « révolutionnaires », dans les années de crise d'avant-guerre.
On verra, peut-être avant longtemps, si ces années appartiennent ou non définitivement au passé, le capitalisme ayant depuis soi-disant « structurellement » changé.
En France la récente crise ministérielle a montré l'impasse dans laquelle est acculé l'impérialisme francais en poursuivant une politique coloniale insensée. Sans les guerres coloniales livrées contre le Vietnam, les peuples arabes de l'Afrique du Nord et l'expédition de Suez, le capitalisme francais aurait pu réaliser une rénovation encore plus sensationnelle que celle qui a marqué ses structures depuis la dernière guerre. La possibilité d'un redressement du capitalisme francais du type de l'Alle2 magne occidentale n'était pas du tout exclue. On peut même dire qu'un tel redressement a été opéré en partie, en dépit des guerres coloniales. L'appareil industriel français a été à la fois développé et modernisé, faisant de la France dans cerlaines branches un concurrent international dynamique et efficace.
Cependant, les faiblesses structurelles de celte armature industrielle résident dans le manque de matières premières suffisantes et d'énergie, qui doivent être importées en quantités grandissantes au fur et à mesure que s'accélère l'industrialisation du pays. D'où l'une des causes les plus récentes du déficit commercial de ce pays, ainsi que de la « crise de devises » actuelle.
Mais la cause principale de la crise financière actuelle du pays réside incontestablement dans les dépenses croissantes de l'Etat occasionnées par la politique coloniale et plus particulièrement par la guerre d'Algérie. Cette guerre cotte actuellement aux environs de deux milliards de francs par jour, soit le double du coût de la guerre du Vietnam, et ce coût ira du reste croissant.
Par ce seul fait, la France est incapable de faire face aux investissemenis productifs dans la métropole et les territoires d'outre-mer, qui pourraieni atténuer le fardeau croissant de ses importations de base et élever le niveau de vie des masses que la France prétend vouloir garder sinon sous la forme d'une dépendance directe au moins comme économiquement associées à la métropole.
La prolongation de la guerre d'Algérie ruine à la fois les possibilités économiques du pays et ses chances politiques de maintenir des liens au moins économiques avec les territoires d'outre-mer.
Cette constatation commence à être sentie actuellement par une partie grandissante de la bourgeoisie, qui n'est pas forcément la libérale. Cest là le sens de la chute du souvernement Mollet renverse plus la droite sous le prétexte d'une opposition à la politique financière, mais qui cachait à peine une opposition fondamentale à la politique algérienne sans perspective de ce curieux ministère « socialiste ».
Une partie grandissante de la bourgeoisie francaise est maintenant consciente des dangers économiques et politiques croissants que comporte la continuation de la guerre d'Algérie, et est désireuse de trouver une solution. Seulement cette solution ne peut être pour elle la reconnaissance pure et simple de l'indépendance de l'Algérie.
La principale crainte qui paralyse la bourgeoisie francaise quand il s'agit de chercher une solution pacifique au problème algérien est motivée non seulement par la perte éventuelle des intérêts acquis en Algérie même, mais surtout par la perte éventuelle de tout contrôle économique sur l'ensemble de l'Afrique du Nord, du Sahara et de l'Afrique Noire à la suite de la formation d'une Fédération nord-africaine arabe gravitant dans l'orbite américaine. Le capitalisme français n'est pas persuadé de sa capacité de pouvoir maintenir un tel contrôle, et en même temps il a absolument besoin d'un tel contrôle.
Les matières premières et les produits alimentaires achetés par la France dans ces pays lui procurent une économie annuelle de 500 millions de dollars, que la France devrait dépenser ailleurs en devises fortes. 6,6 % de l'industrie française, 1,6 % de son agriculture, 46 % de sa marine marchande et 57 % de son aviation marchande sont intéressés par ces marchés d'outre-mer. Leur perte économique effective signifierait done un véritable désastre pour la France.
La politique de guerre de l'impérialisme français en Algérie, loin d'être un signe de puissance, est au contraire le signe d'un complexe d'infériorité par rapport à des concurrents qui s'intéresseraient à le supplanter demain dans des « Etats libres et indépendants > en Afrique.
De tels Etats sont souhaités aussi bien par les Anglais, les Allemands que les Américains, et Paris le sait très bien. Les Américains sont naturellement les mieux placés pour supplanter économiquement l'impérialisme français en Afrique, et ce n'est ni le voyage de Richard Nixon ni le rapport sur l'Afrique qu'il a soumis ensuite à Eisenhower qui calmeront les appréhensions des Français à ce sujet.
Mais, d'autre part, la continuation pure et simple de la guerre en Algérie n'est concevable que sous un régime politique d'aventure qui prendrait la forme d'une dictature militaire et fascisante. Que des milieux importants de la bourgeoisie coloniale, de l'armée et de la bourgeoisie métropolitaine pensent el agissent dans les coulisses dans une telle direction, cela ne fait pas de doute. Mais franchir le Rubicon est une autre question, car cela risque de déclencher à la fois la guerre civile dans la métropole et l'isolement international complet de la France, sinon une intervention internationale.
Pour cette raison, il est plus probable que la bourgeoisie francaise s'orientera vers la recherche d'une solution qui maintienne le Maghreb fédéré, au moins provisoirement, dans l'orbite économique française. Mais celte solution en définitive inévitable sera recherchée à travers des frictions et des luttes inter-classes assez aiguës et non exemptes de surprises et de dangers. D'autant plus que la politique des deux partis ouvriers socialiste et communiste — a réussi à faire tomber l'activité et l'efficacité d'intervention de la classe ouvrière au niveau le plus bas.
En Allemagne occidentale, la vie politique se concentre autour des elections qu auront heu en septembre. Lévolution de la conioncture économique, jointe aux faiblesses de la politique du Chancelier Adenauer sur les questions de l'unification de l'Allemagne et des armes atomiques, devrait normalement renforcer les positions des sociaux-démocrates déjà en progrès ces dernières années. Malheureusement, la pusillanimité affligeante dont fait preuve la direction réformiste dans sa « lutte » contre la démocratie-chrétienne risque de réduire ces avantages à un minimum.
La perspective d'une victoire de la social-démocratie n'est cependant pas exclue, queiqu'il s'agirait dans un tel cas d'une victoire limitée. Elle ouvrirait alors l'éventualité d'un gouvernement de coalition qui pourrait être soit un gouvernement à direction socialiste avec les libéraux, soit un gouvernement d'union nationale avec les démocrates-chrétiens. Aussi bien cette variante que celle, non exclue, d'une participation des sociauxdémocrates à un gouvernement démocrate-chrétien majoritaire sont naturellement des solutions à combattre avec une extrême vigueur par l'aile gauche du Parti socialiste, qui doit au contraire faire campagne pour une victoire socialiste intégrale, sur la base d'un véritable programme socialiste.
En Italie, le remaniement du gouvernement Segni à la suite de la désaffection des sociaux-démocrates de Saragat, a ouvert une nouvelle période d'instabilité gouvernementale. Elle se développera sur le fond d'un renouveau de luttes ouvrières et d'une reprise de la polarisation politique, telle qu'elle se dégage des récentes élections, entre la démocratie chrétienne et le Parti communiste. Ce dernier, s'il souffre d'une erise intérieure et d'une erise de ses effectifs organisés, ne semble pas avoir perdu de son influence de masse.
Ce qui n'est le cas ni avec le P.S.I. ni avec le P.S.D.I. qui ont à nouveau raté leur unification et paru aux masses vouloir la réaliser au détriment d'un front de classe dans l'action avec les communistes.
La relance d'une politique dynamique et agissante de front unique de tous les partis ouvriers en Italie peut, dans les nouvelles perspectives économiques, préparer également des changements politiques importants dans le pays, en esquissant, dans le cas de nouvelles élections, la perspective d'un gouvernement socialiste appuyé par les communistes.