(du « Prophète armé », par I. Deutscher
A Orel, la bataille éfait encore incertaine ; et c'est de son issue que dépendait le sort de Moscou. Il semblait également qu'il y avait peu d'espoir de défendre Petrograd. La situation se présenfait à Lénine sous un jour tellement sombre qu'il proposa d'abandonner Petrograd et de rassembler toutes les 88 forces disponibles autour de Moscou. Il envisagea même l'éventualité de la chute de Moscou ef du repli des bolcheviks dans la région de l'Oural.
Trotsky profesta vigoureusement contre cette proposition: Petrograd, berceau de la Révolution, ne devait pas 8tre abandennée
QUATRIEME aux gardes blancs. La reddition de cette ville pouvait avoir un effet désastreux sur le reste du pays. Il proposa d'aller lui-même à Petrograd pour en assurer la défense.
Trotsky soumit au Bureau Polifique une série de décrets proclamant l'état d'urgence et la mobilisation totale: Que les multiples services gouvernementaux, mainfenant inufiles, et les bureaux de Moscou soient licenciés et qu'on appelle tout le monde aux armes. Il ferait envoyer des renforts à Petrograd de tous les points calmes du front, de la Mer Blanche aux frontières polonaises.
Cette fois, son adversaire habituel lui prêta main forte. Staline également exigeait la défense des deux capitales. Il y avait dans leurs attitudes cette concordance qui peut unir des ennemis sur un bateau en détresse quand ils s'efforcent tous deux de le sauver. Pendant que Trotsky s'offrit à aller à Petrograd, Staline le remplaça sur le front méridional. Le Bureau Politique adopta les décrets soumis par Trotsky, et nomma une commission de quatre membres (Lénine, Trotsky, Kamenev, Krestinsky) pour les appliquer. Il autorisa également Trotsky à aller à Petrograd, mais réserva encore son jugement sur son plan de défense de la ville.
Le 16 octobre, dans son train, en route pour Petrograd, Trofsky dictait ses réflexions sur la situation. Il se moquait de la récente proclamation de Churchill appelant quatorze nations à la croisade anti-soviétique. II ne s'agissait, écrivait-il, que de « quatorze notions géographiques ». Koltchak et Denikine auraient préféré être secourus par quatorze divisions anglo-françaises. La joie bruyante de l'Occident bourgeois à la perspective de la chute imminente des Soviets était prématurée. Même si l'Armée rouge ne réussissait pas à arrêter Youdenich devant Petrograd, elle le détruirait à l'intérieur de la ville. II esquissa une sorte de plan de bataille de rues dans Petrograd, qui ressemble curieusement à la tactique de la bataille de Stalingrad au cours de la deuxième guerre mondiale.
Dispersés dans la ville immense, les gardes blancs seraient perdus dans ce labyrinthe de pierre où chaque maison deviendrait pour eux une énigme, une menace, un danger mortel. D'où s'attendre à un coup? d'une fenêtre ? d'un grenier ? d'une cave ? d'un coin de rue? De partout !... Nous pouvons enfourer quelques rues de barbelés, laisser d'autres rues libres et les transformer en souricières. Tout ce qu'il nous faut, c'est que quelques milliers de gens soient fermement résolus à ne pas se rendre... Deux ou trois jours de tels combats de rues suffiront à transformer les envahisseurs en un troupeau épouvanté de lâches qui se rendront individuellement ou par groupes à des passants sans armes et à des femmes... Mais les batailles de rues font des morts et des blessés par accident et il en résulte des destructions des valeurs culturelles ? C'est une des raisons
ERNATIONALE lesquelles le commandement est pour contraint de prendre foutes les mesures nécessaires pour ne pas permettre à l'ennemi de s'approcher de Petrograd.
De mauvaises nouvelles l'attendaient à Petrograd. Youdenich s'était emparé de Krasnoe Selo, aux abords de la ville. La défense avait été affaiblie par des transferts de troupes au front sud et désorganisée par la trahison parmi les officiers supérieurs. Zinoviev, chef de « la Commune du Nord > était dans un état voisin de la prostration et son irrésolution contaminait ses subordonnés. Mais de Moscou parvint un message de Lénine disant que le Bureau Politique avait approuvé le plan de Trotsky et l'autorisait à se battre, si cela était nécessaire, à l'intérieur de la ville. Cependant, Lénine insistait prudemment qu'il devait être prêt à la retraite, à évacuer les documents officiels, à faire sauter les munifions et à saborder la flotte de la Baltique. Trotsky répliqua par un rapport plein de confiance ; et comme pour donner à cette confiance un tour de défi particulier, il s'informait s'il serait autorisé à poursuivre Youdenich en Esthonie, son point de départ.
Trotsky s'adressa à nouveau au Soviet de Petrograd qu'il avait dirigé en 1905 et en 1917. Il parla avec franchise de la catastrophe imminente et, faisant appel à un suprême effort, il donna libre cours à ses sentiments personnels envers la ville :
Pendant ces tristes jours d'automne, sombres et froids, pleins de famine et d'épouvante, Petrograd nous offre à nouveau l'image grandiose de sa confiance inébranlable, de son enthousiasme, de son héroïsme. La cité qui a tellement souffert, qui a brûlé d'une flamme intérieure si forte ef bravé tant de dangers, la cité qui n'a jamais épargné ses efforts et s'est infligé à elle-même de telles dévastations, ce magnifique Petrograd Rouge reste toujours ce qu'il a été : la torche de la Révolution.
Sur les effets de l'intervention de Trotsky nous avons plusieurs récits de témoins occulaires. Le récit suivant est de Lachevitch qui, d'après nos informations, n'était pas en bons termes avec Trotsky à cette époque, of qui lui-même joua dans ces événements un rôle éminent :
« Comme de nouveaux renforts arrivaient... la présence de Trotsky sur les lieux se manifesta immédiatement: la discipline fut réétablie et les autorités militaires et administratives s'élevèrent à la hauteur de leur tâche. Tous les incapables furent écartés. Le personnel dirigeant supérieur et moyen fut changé. Les ordres de Trofsky, clairs ef précis, n'épargnaient personne et exigeaient de chacun les plus grands efforts. L'exécution stricte et rapide des ordres de combat firent sentir immédiatement qu'une main ferme avait pris le commandement... Le ralliement avait commencé... Les états-majors se remirent au travail. Les liaisons jusqu'alors défectueuses devinrent satisfaisantes. Les services d'appro-
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UAT visionnement commencèrent à fonctionner sans anicroche. Les désertions du front furent radicalement réduites. Dans tous les détachements, des cours martiales siégeaient... Chacun commença à comprendre qu'il ne restait plus qu'une seule route ouverte: celle qui allait de l'avant. Toutes les voies de retraite avaient été coupées. Trotsky intervenait dans chaque détail, appliquant à chaque secteur du travail son énergie bouillonnante et infafigable et son étonnante persévérance. » L'avance de Youdenich continua pendant quelques jours. L'apparition de tanks britanniques dans les abords de la ville provoqua la panique. Trotsky, à cheval, rallia hommes frappés de terreur qui fuyaient ot les ramena au combat. Sous le coup de l'improvisation des fabriques travaillant sous le feu de l'artillerie de Youdenich commencèrent à sortir des véhicules semblables aux tanks ; cela mit fin à la panique. Des troupes régulières, des gardes rouges, hâtivement formés, des détachements même de femmes, luttèrent d'après l'expression de Youdenich « avec une héroique démence ». Une semaine après l'arrivée de Trotsky, les défenseurs passèrent à l'offensive. Au deuxième anniversaire de la révolution — qui était aussi le quarantième anniversaire de sa naissance — Trotsky, de retour à Moscou, faisait un rapport de victoire au Comité Exécutif Central des Soviets. Le dernier acte de la guerre civile avait commencé. Sur le front Sud également, les gardes blancs battaient en retraite et se désintégraient. L'Armée Rouge avançait vers Kharkov, Kiev et Poltava. En Sibérie, Koltchak était complètement battu. Le reflux fut si rapide que trois semaines seulement après cefte session critique, où le Bureau Politique avait vu la défaite en face, Moscou la Rouge célébrait son triomphe. A la session cérémoniale d'anniversaire de l'Exécutif des Soviets, Trotsky était proclamé le père de la victoire et décoré de l'Ordre du Drapeau Rouge. Il était parvenu maintenant à l'apogée de son œuvre. Il avait dirigé une révolution, fondé une grande armée qu'il avait conduite à la victoire. Il avait acquis l'adoration des larges masses des partisans de la Révolution et l'admiration pleine de rancœur ainsi que la haine tenace de ses ennemis. Comme beaucoup d'autres dirigeants bolcheviks, il espérait que les horreurs et les terreurs de la guerre civile étaient désormais révolues ef que l'ère de la construction pacifique du socialisme était sur le point de commencer. Dans celle-ci, il pensait jouer un rôle aussi éminent que celui qu'il avait joué dans les affaires militaires.
En décembre 1919, au septième Congrès des Soviets, il dressa le bilan de la guerre civile ; car, bien que la lutte continuât, son issue ne faisait plus aucun doute. Il paya un tribut généreux à ceux qui avaient porté le poids accablant des dernières années, fit l'éloge des commissaires dont il était censé être l'ennemi. « En nos commissaires, nous avons un nouvel ordre communiste de Samouraïs dont les membres ne jouissent pas de privilèges de caste mais sont prêts à mourir et à apprendre à d'autres à mourir pour la cause de la classe ouvrière. » Il loua avec ampleur les commandants des armées victorieuses, ceux qui avaient été les généraux du Tsar et ceux sortis du rang qui, dans le civil, avaient été de simples ouvriers métallurgistes ou des coiffeurs.
Il parla avec une ardeur toute particulière de trois commandants d'armées : Frunze, l'ouvrier ; Toukhatchevsky, l'officier de la Garde ; et Sokolnikov, le journaliste révolutionnaire. Puis il esquissa la perspective de l'abolition de l'armée actuelle et sa transformation en une milice démocratique inspirée par l'idéal socialiste, la milice dont Jaurès avait jadis rêvé. Il eut même quelques paroles amicales pour les mencheviks qui, à la dernière extrémité, s'étaient ralliés à la défense des Soviets et étaient présents au Congrès. « Nous apprécions hautement, dit-il, le fait que d'autres partis aussi, partis appartenant à l'opposition... ont mobilisé un certain nombre de leurs ouvriers pour aider l'armée. Ils y ont été recus comme des frères. » Quelques mois plus tôt, il avait menacé les mencheviks de les « réduire en poussière » s'ils faisaient obstacle à la défense. Mais maintenant, s'edressant à Martov, qui avait félicité les bolcheviks de leurs succès diplomatiques et militaires, il exprima « sa joie très réelle »... sans aucune arrière-pensée et sans trace d'ironie « parce que Martov a parlé de notre armée et de notre lutte internationale. Il a employé le mot nous et ce faisant a apporté une force morale et politique de plus à notre cause. »
Comme d'autres bolcheviks, Trotsky pensait qu'on s'acheminait vers un apaisement de la politique intérieure qui permettrait aux partis, du moins à ceux de l'opposition socialiste, de reprendre leur activité ouverte. La diminution des pouvoirs de la Tcheka et l'abolition de la peine de mort en janvier
1920 devaient être les premiers pas dans cette direction. Mais ces espoirs optimistes ne purent être réalisés. Les horreurs de la guerre n'étaient pas encore révolues.