Sur les bords du canal de Suez, la « détente » internationale vacille à nouveau.
Les impérialistes anglais et français, humiliés, touchés à vif par le geste de Nasser en réponse au relus des Anglo-Américains de financer le barrage d'Assouan, ont commencé par brandir de façon menaçante les armes sorties de la panoplie désuète des expéditions colonialistes d'avantguerre, sinon du style Kipling du siècle dernier.
De son côté, l'impérialisme américain s'est trouvé placé à l'improviste, dans une région où il garde d'énormes intérêts stratégiques, entre la poussée de la révolution coloniale, la pendration sovietique, et les nécessités de la solidarité envers ses principaux alliés atlantiques. Par surcroît de malchance, la crise éclatait en pleine campagne pour les prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis.
D'autre part, le Kremlin, apôtre de la « coexistence pacitique » el de la « possibilité d'éviter les guerres », s'est senti mal à l'aise devant la brutalité des développements dans les nappes inflammables de la région des pétroles.
Une tois encore, un troisième facteur, la Révolution coloniale qui se propage dans le monde, venait bouleverser l'horaire et les plans de l'impérialisme et de la bureaucratie soviétique.
« Détente », « coexistence pacifique », autant de notions veules qui s'efforcent de cacher la réalité suprême, la réalité révolutionnaire de notre époque, pleine de « crises » brusques amenant « à deux doigts de la guerre », la réalité d'une lutte à mort, tantôt ouverte, tantôt camouflée, entre des régimes, des forces et des intérêts fondamentalement incompatibles.
Si les causes apparentes et immédiates de la crise de Suez résident dans le geste de Nasser étatisant la « Compagnie universelle du Canal », après le refus provocant des Anglo-Américains de financer le barrage d'Assouan (1), ses causes profondes se trouvent en réalité dans la lutte Tul oppose Fimpérialisme décadent et la Révolution coloniale montante. L'épicentre actuellement le plus actif de celle-ci se trouve localisé dans les pays arabes du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. L'Egypte, forte de sa position démographique, économique, culturelle, politique et géographique, joue le rôle de leader de cette Révolution.
Celle-ci traverse actuellement sa phase anti-impérialiste et nationale sous une direction bourgeoise. Les raisons en sont multiples. D'une part, le stalinisme, par les tergiversations successives et contradictoires de sa politique dans ces pays, a été incapable de cristalliser une avant-garde révolutionnaire ; même actuellement, le Kremlin ne veut délibérément pas que le prolétariat accède à la direction de la révolution mais qu'il appuie simplement la bourgeoisie nationale de ces pays, en échange de la neutralité de celle-ci dans le conflit « Est-Ouest » (2).
D'autre part, la bourgeoisie nationale des pays coloniaux et dépendants a pris conscience du parti qu'elle peut tirer aussi bien de ces dispositions du Kremlin que de l'antagonisme Est-Ouest. Cela lui a incontestablement donné des marges de manœuvre beaucoup plus amples que par le passé et une assurance plus grande quant à ses possibilités de leader de la révolution.
Il y a enfin le rôle joué par le prolétariat métropolitain soumis à l'influence des directions social-démocrates et staliniennes. Le fait qu'il laisse pratiquement seules les masses coloniales dans leur lutte contre l'impérialisme entrave la différenciation politique au sein du front uni anti-impérialiste et le processus de formation d'une véritable direction prolétarienne.
Dans cette évolution, les lois de la révolution permanente ne sont naturellement pas abolies mais simplement estompées provisoirement à cause de l'action convergente des facteurs ci-dessus mentionnés. On le voil clairement aussi bien dans le cas des développements actuels au Maroc et en Tunisie que dans la conception primaire, empirique, mais d'autant plus significative de Nasser lui-même sur * les deux révolutions ».
Au Maroc, les membres désappointés des organisations de résistance et les membres des syndicats, c'est-à-dire les paysans et les ouvriers qui ont mené la véritable lutte anti-impérialiste, se voient frustrés des fruits de la victoire et se regroupent idéologiquement contre le régime des caïds et l'ancien état social des choses que patronne toujours le Sul-
(1) Le but du nouveau barrage qui devrait être construit à 6 km au sud de l'actuel barrage d'Assouan est de pouvoir conserver en réserve 32 milliards de mètres cubes d'eau pendant quelques années. Ceci permettrait de cultiver d'une manière permanente 800.000 hectares de terres nouvelles, de doubler la production d'énergie électrique du pays et de pouvoir prévoir la récolte de chaque année. Le projet était estimé environ 1.350 millions de livres sterling, dont 450 en devises étrangères. Les AngloAméricains ont pris prétexte de l'augmentation des dépenses militaires dans le nouveau budget de l'Egypte (passant de 18 à 25 % du budget total et de la petitesse de la somme prévue pour le barrage (2,9 millions de livres égyptiennes) pour retirer leurs promesses d'aide financière.
(2) Le Kremlin impose actuellement aux Partis communistes des pays arabes la mise en sourdine de la lutte de classe contre la bourgeoisie nationale et l'acceptation de fait de la direction politique de celle-ci
Par exemple, le P.C. égyptien appuie avec des réserves mineures Nasser au moment même où celui-ci traine devant les tribunaux et dans les part. Ainsi, au Maroc, le P.C. propose a pastigial, parti de la bourgesiste nationale. militants sa collaboration au sein d'un nouveau gouvernement sur programme de l'Istiqlal. Un récent communiqué du P.C marocain « constate avec satisfaction que les programmes tracés par les conseils nationaux de l'Istiqlal et de l'Union Marocaine du Travail se rapprochent en plusieurs points du programme immédiat du parti communiste ». Il fait observer que le parti communiste marocain préconise
« l'instauration d'une économie nationale libérée de toute emprise capitaliste étrangere ».
Le Kremlin, d'autre part, est allé jusqu'à flirter avec des régimes esclavagistes comme celui de l'Arabie séoudite et du Yémen.
tan (3). L'Istiglal, parti de la bourgeoisie nationale, conscient de ce processus permanent dans les masses et de ses dangers, s'efforce de 'arrêter en 'arrêter en canalisant le mécontentement populaire toujours dans les voies de l'anti-impérialisme.
Situation analogue en Tunisie où les réformes administratives et politiques entreprises par Bourguiba, représentant averti de la bourgeoisie nationale, ne sullisent pas à contenter les ouvriers mal pavés ou chomeurs, et les paysans sans terre.
Aussi bien au Maroc qu'en Tunisie, l'heure de la transcroissance de la révolution anti-impérialiste en révolution sociale a sonné. En l'absence de nationalisation sans indemnités des entreprises impérialistes clés et sans réforme agraire, ces pays entreront dans une crise économique et sociale des plus graves. La bourgeoisie nationale saverera, comme par tout, incapable de réaliser de telles mesures. seule l'apparition d'une véritable direction prolétarienne pourra faire avancer désormais la révolution dans ces pays et satisfaire les masses.
En Egypte, sur la base d'un régime politique bonapartiste, Nasser lui aussi représente socialement la bourgeoisie nationale industrielle, en Tulle pour obtenir de l'impérialisme sa part, son espace vital propre. Ce dernier a beau comparer Nasser à Hitler, c'est-à-dire au représentant fasciste du grand capital financier d'un pays capitaliste des plus développés et son programme à « Mein Kampf ». Aussi rudimentaire que soit la « philosophie politique » de Nasser, encore apprenti en politique au moment où il l'écrivait, elle n'en est pas moins significative de la nature sociale du régime de Nasser et de sa « révolution ».
De ce document singulier, on retiendra d'autre part avec intérêt la découverte spontanée, empirique, faite par Nasser de quelques rudiments de la théorie de la révolution permanente. Ecoutons-le : « Chaque nation traverse deux révolutions: l'une politique grâce à laquelle elle reconquiert son autonome sur le tyran qui lui a été imposé ou sur l'armée qui occupe son territoire sans sa permission. La seconde présente un caractére social, dans laquelle les classes de la société luttent l'une contre l'autre jusqu'à ce que la justice regne entre tous les citoyens... Dans notre cas les deux revolutions se déroulent en même temps et nous mettent dans une situation périlleuse... Nous avons été forcés de poursuivre les deux révolutions à la fois...»
(3) « Des espoirs suscités par l'indépendance ont été pulvérisés en l'espace de quelques mois », écrivait « Al Talia », organe des syndicats marocains, le 27 iuillet. « Le sursaut qui avait libéré le pays s'est évanoui. Il a fait place à une grave déception de se transformer en désespoir. Il est temps que nous sachions où nous allons et que chacun assume ses responsabilités.
« Le niveau de vie du travailleur n'a cessé de baisser à la suite d'une pluie d'augmentations. La distinction raciale est toujours en vigueur. Des procédés malhonnêtes sont toujours utilisés pour l'emploi de la main-d'œuvre. Le danger du chômage s'aggrave en raison des manœuvres des propriétaires d'usines qui espèrent conserver leurs privilèges et menacent de fermer leurs portes.
« Nous constatons que les féodaux et les valets du colonialisme demeurent en place, continuent à jouir des biens dont ils ont spolié le peuple et agissent de concert avec les éléments colonialistes... »
D'autre part, part, Manjoud ben Seddik, secrétaire général de l'Union Marocaine du Travail, déclarait récemment :
« Il est inutile de se dissimuler la gravité de la situation. Les travailleurs sont mécontents, et La véritable indépendance est incompatible avec la détresse des déshérités. La liberté mécontentement est légitime, car profonde est leur déception.. sera toujours un leurre pour les chomeurs, les sans-logis, les fellahs, qui continuent insuffisant et dérisoire, est en baisse constante par suite de la hausse vertigineuse du d'être des serfs sur leurs propres terres... Le standard de vie des travailleurs, déjà cout de la vie qui rend sans effet les maigres augmentations de salaires arrachées au prix d'efforts considérables. L'action syndicale se heurte à une opposition de plus en plus brutale d'un patronat de combat soutenu par la féodalité qui demeure place, qui profite des biens qu'elle a volés au peuple et qui reprend confiance, donnant libre cours à son instinct d'exploitation et d'oppression. Nos camarades, dans tous les
Maroc, recommencent à goûter la prison, comme sous la terreur du protectorat... »
Que la révolution anti-impérialiste dans les pays arabes du MoyenOrient et de lA ton ce du Ne reste en pres mune dieteo but abise. pour les impérialistes anglais et français. Le Canal est important en soi pour l'Angleterre, en tant que voie maritime principale pour son commerce avec l'Extrême-Orient et celui du pétrole provenant du Golfe Persique (4). Ses importations de caoutchouc en provenance de la Malaisie, de ble, de viande, de laine d'Australie, de chrome de l'Afrique orientale, de coton, de thé, d'huiles, de manganese de l'Inde, de jute du Pakistan, etc., toutes empruntent la voie de Suez. D'autre part, sur un total de 67 millions de tonnes de pétrole acheminé par le canal en 1955 (5), l'Angleterre en a reçu 21 millions, soit 1/3 représentant environ 85 % de sa consommation totale.
Mais la principale raison qui, certainement, motive les violentes réactions de l'impérialisme britannique à propos de l'étatisation du canal de Suez n'est pas tellement la crainte de voir Nasser interdire au commerce britannique cette artère vitale: le gouvernement égyptien n'aurait aucune raison d'agir ainsi contre ses propres intérêts économiques et d'offrir un sur le cana Prétexte à une intervention impérialiste. La liberté du trafie
One peut qu'être assurée par le gouvernement égyptien aussi longtemps que la guerre n'éclatera pas dans celte région. Ce que Londres
- ainsi que l'ensemble des puissances impérialistes - - craint réellement, c'est qu'un triomphe politique très net de Nasser dans l'allaire du Canal ne produise « un peu partout dans le Moyen-Orient une désastreuse réaction en chaine > (6), stimulant la lutte anti-impérialiste et incitant à d'autres étatisations, plus parliculièrement celles des compagnies pélrolières qui s'approprient les richesses énormes du Moyen-Orient.
L'Angleterre ne peut pas non plus s'empêcher de penser aux ravages inévitables qu'un tel exemple produirait dans toutes ses possessions africaines si importantes pour elle, et les dernières qui lui restent.
Les raisons des réactions de la France sonl analogues, aggravées presentement par la conjoncture algérienne et nord-atricaine en general. La Compagnie de Suez était la dernière position qui restait à la France dans le Moyen-Orient. D'autre part, elle recoit par ce canal environ la moitié du pétrole nécessaire à sa consommation. Mais ce que la France craint également par-dessus tout en cas de victoire politique très netle de Nasser, ce sont les répercussions de cette victoire en Algérie, en Tunisie, au Maroc et dans toutes ses possessions africaines, pour elle également si importantes et les dernières qui lui restent.
Le succès de l'étatisation du Canal inciterait à des étatisations ailleurs, telle la Compagnie des Phosphates en Tunisie et autres, aussi bien dans ce pays qu'au Maroc. Il impulserait surtout d'un nouvel élan la lutte anti-impérialiste dans ces pays et rendrait la « pacification » de l'Algérie un rêve irréalisable. On risquerait d'autre part de voir bientôt contaminée toute l'Afrique noire ou s'exerce déjà puissamment l'influence de l'Egypte et des succès de la lutte anti-impérialiste des autres pays arabes. Or, la France pense récupérer une partie de ses positions perdues sur le littoral de l'Afrique du Nord ou considérées comme telles Sahara pilation des richesses des régions intérieures, y compris du
(4) Il en est de même pour toute l'Europe qui achemine et reçoit à travers le canal environ 65 % de son commerce avec ces régions et la moitié de ses importations en pétrole provenant du Moyen-Orient.
(5) Contre environ 80 millions de tonnes escomptées pour cette année. (6) The Economist, 25 août 1956. (7) Quatre années de recherches intensives ont montré que le Sahara peut rivaliser avec le Canada en tant que source de matières premières. Elles ont prouvé l'existence d'importants gisements de fer (de qualité égale à ceux de Suède), de cuivre, de zine, de tungstene, de manganese, de charbon, de pétrole.
une organisation économique spéciale pour le Sahara, afin d'exploiter ces ressources. Un projet de loi a été actuellement déposé par le gouvernement Mollet instituant
Pour ces raisons, Londres aussi bien que Paris ont sérieusement envisagé de réagir y compris par des moyens militaires au «coup » de Nasser et de freiner Pélan de la révolution coloniale dans le Moyen-Orient et en Afrique.
Quant à l'impérialisme américain, il est vrai que l'étalisation en soi du Canal le touche bien moins, son trafic à travers Suez ne représentant que 12 % du trafic total du Canal. Cependant, 15 % de toutes ses importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient empruntent la voie du Canal. D'autre part, il a naturellement un intérêt énorme à ce que l'exemple de l'étatisation du Canal ne contamine pas les pays arabes voisins sur lesquels règne le quasi monopole de compagnies pétrolières américaines.
La région du Moyen-Orient a produit en 1955 un cinquième de la production mondiale du pétrole et a participé pour la moitié aux exportations mondiales de ce produit. D'autre part, ses réserves sont estimées aux 2/3 des réserves mondiales. En outre, le prix de revient est environ le 1/4 de celui du pétrole extrait aux Etats-Unis et la moitié de celui extrait au Venezuela, pour un prix commercial à peu près identique. Si on considère que les besoins en pétrole vont partout en augmentant et que, sur la base des estimations actuelles, il faudra environ 20 ans avant que l'énergie atomique permette d'allénuer la dépendance envers cette matière pour assurer le développement industriel rapide du monde et parliculièrement de l'Europe, on comprend l'énorme importance que revêt le contrôle de la région du Moyen-Orient. Or, les compagnies américaines se sont assure apres la dermere guerre une part prépondérante aussi bien dans la production du pétrole de cette région que dans ses réserves (8).
D'autre part, le Moyen-Orient ainsi que l'Afrique présentent pour Limpérialisme américain un intérêt stratégique de premier ordre, ne lut-ce que par leur proximité de régions vitales de lUnion sovietique.
Pour ces deux raisons, la politique générale de l'impérialisme américain par rapport aux pays arabes diffère de celle de l'Angleterre et de la France, pays de colonisation directe. Washington a sérieusement pensé pouvoir influencer le ‹ nationalisme » arabe, c'est-à-dire attirer dans son orbite les noyaux de la bourgeoisie nationale qui ont pris la tête de la lutte anti-impérialiste dans le Moyen-Orient et en Afrique. Mais, dans cet effort, il est handicapé par deux raisons principales. Il ne peut pas s'opposer directement à l'Angleterre et à la France, ses alliés impérialistes « atlantiques »; par sa nature même, son aide économique possible ne convient pas aux besoins et aux possibilités de ces pays.
Face à l'Union soviétique et aux autres Etats ouvriers qui disposent aussi bien sur le plan politique que sur le plan économique de marges d'action beaucoup plus souple et plus efficace, Washington s'est vite trouvé distancé.
Pris entre des obligations contradictoires, Washington s'était bien garde de doter les pays arabes, et particulièrement lEgypte, d'un véritable armement moderne susceptible de changer le rapport de forces en leur laveur. L'Union soviétique pouvant oser davantage et fournissant abondamment des armes à l'Egypte a, du coup, créé une situation nouvelle dans le Moyen-Orient et réalisé une pénétration subite et spectaculaire dans celle région. En même temps, en facilitant un commerce de troc de ses armes et produits industriels (9) contre les matières premières et les produits agricoles de ces pays, elle a encore plus consolidé ses positions, tout en offrant une certaine solution aux difficultés rencontrées par le commerce et l'industrialisation des pays arabes.
(8) Elles ont accès à 64 % des réserves connues de la région, contre 31 % aux compagnies britanniques et hollandaises, et 5 % aux compagnies françaises.
(9) Egalement en provenance des « démocraties populaires ».
Prenons l'exemple plus concret de l'Egypte. L'année 1955 fut marquée par le déelin de son commerce avec l'Occident, contrastant avec la sensible avance de celui avec l'U.R.S.S., les démocraties populaires et la Chine qui ensemble ont acheté environ 25 % des exportations égyptiennes (contre environ 14 % en 1954).
Les exportations égyptiennes de coton et d'autres produits dans les cinq premiers mois de l'année en cours à destination de 1 Europe orientale ont atteint la somme de 27 millions de livres égyptiennes, laissant un surplus de la balance commerciale d'environ 17 millions de livres, et ce, malgré les importations d'armes (10). Plus des 2/5 de la récolte égyptienne de coton sont cette année livrés à ces mêmes pays et la tendance est nettement à l'accroissement de ces exportations. Dans ces conditions, on comprend aussi bien l'infériorité dans laquelle se trouve placé l'impérialisme, y compris l'impérialisme américain (11) dans la « compétition économique » avec l'Est dans cette région, que l'efficacité toute relative de sanctions économiques éventuelles qui seraient prises à l'encontre de l'Egypte (12).
On comprend non moins bien, d'autre part, les dangers politiques inhérents à la « compétition économique » entre l'Est et l'Ouest qui, par sa nature même, par la structure des échanges possibles, ne peut se dérouler surtout que dans le domaine des pays coloniaux et dépendants, essentiels pour l'impérialisme.
Dans le cadre de ces faits, il est inévitable que la « crise de Suez » prenne l'aspect d'une épreuve de force entre l'impérialisme dans son ensemble et l'alliance des Etats ouvriers et de la Révolution coloniale.
Cette alliance a certes beaucoup de limitations et recèle beaucoup de dangers par le fait de la direction bureaucratique des Etats ouvriers et de la direction bourgeoise de la révolution coloniale dans le MoyenOrient. Mais, par la conjonetion momentanée d'intérêts communs de ces directions, elle existe en fait et se dresse comme telle face à l'impérialisme. D'où l'importance capitale de cette nouvelle épreuve de force.
La Conférence de Londres a bien Illustre sa reante et son sens, en opposant le bloc impérialiste aux représentants de l'U.R.S.S., de l'Inde, de l'Indonésie et de Ceylan. Seul le rapport de force défavorable à l'impérialisme empêche celui-ci de céder à son impulsion de recourir à la force pour rétablir ainsi une situation gravement compromise dans une région • vitale.
Le geste de Nasser a suscité un enthousiasme sans précédent dans les pays arabes, et même au-delà, dans tous les pays coloniaux et dépendants de l'Asie et de l'Afrique. Il a servi de stimulant puissant à la lutte anti-impérialiste. Outre les forces traditionnelles, il a réveillé et galvanisé les forces révolutionnaires nouvelles auxquelles appartient l'avenir de ces pays. Pour la première fois, le 16 août, le prolétariat arabe s'est mobilisé en tant que classe, prenant conscience de sa force, du Maroc au
(10) Le déficit moyen de la balance des paiements de l'Egypte étant estimé à environ 22,5 millions de livres égyptiennes.
(11) Qui, sur le plan du coton par exemple, souffrant de ses propres surplus en cette matière, peut aucunement aider l'Egypte, mais s'oppose au contraire l'extension des cultures de coton dans ce pays. C'est une des raisons qui ont motivé son refus de financer les travaux du barrage d'Assouan.
(12) The Financial Times (31 juillet 1956) écrivait à ce propos: « On peut conclure que l'interruption de ses relations commerciales avec la d'autres pays peut-etre, créerait à l'Egypte de sérieuses difficultés, mais ne suffirait pas à désorganiser son économie au cours des quelques mois a venir. ›
D'autant plus que l'Egypte possède à l'heure actuelle 86 millions de livres en réserves autres qu'en sterling, et que d'autre part elle peut compter sur quelque 15 autres millions de livres sterling provenant du revenu net du canal (dont le total s'était élevé en 1955 à 35 millions de livres sterling). 6
Golle Persique, dans une grève générale magnifique qui a lourdement pesé sur les délibérations des impérialistes à Londres.
* Les porte-avions et tous les autres engins d'une politique dure signifient peu de chose ici à côté de l'ampleur potentielle de la résistance arabe », écrivait récemment l'Economist (11 août 1956). Quelques jours plus tard (25 août) il signalait les inconvénients possibles d'une action militaire parmi lesquels le « sabotage des pipe-lines ».
Les hésitations de l'impérialisme sont réelles mais non absolues. L'enjeu de l'épreuve est trop grand pour qu'il cède facilement et accepte une défaite politique nette.
En réalité il s'agit désormais du contrôle du Moyen-Orient et, au-delà, de l'Afrique tout entière. Il s'agit de savoir si la révolution coloniale progressera davantage dans ces régions, balayant toutes les positions de imperialisme ou si elle ne doit pas recevoir, au prix de risques certains, un sérieux coup de trein.
La crise s'installe au Moyen-Orient, elle s'annonce longue et sans solution facile. L'impérialisme peut être obligé d'éviter l'emploi de la force militaire proprement dite et de recourir pour toute une période aux seules sanctions économiques, au blocus économique de l'Egypte, au sabotage du trafic du canal. Mais, en agissant ainsi, il risque de provoquer de nouvelles mesures anti-impérialistes en Egypte et ailleurs, sans pour autant venir à bout de la résistance du pays.
Une nouvelle situation inextricable s'est créée pour lui dans cette region. Sa victoire ne peut être envisagée qu'à travers une guerre générale des forces en présence de part et d'autre. Un compromis éventuel ne peut intervenir que fondamentalement à son détriment, tout en restant fragile et en remettant la véritable solution toujours à plus tard, comme en Corée, comme au Vietnam, comme en Allemagne, comme dans toutes les questions qui séparent et opposent toujours les deux camps en lutte.
1° septembre 1956.