Le précédent autrichien
Combien minime peut apparaître au- Comhian jourd'hui le bonapartisme autrichien de
Dollfus et Schussnig. Des journées de février 1934 où la social-démocratie autrichienne fut placée dans l'illégalité à mars
1938 où l'Autriche fut intégrée dans le
« 3• Reich » hitlérien, ce ne fut qu'un tout petit épisode au cours de la montée réactionnaire qui aboutit à la 2 guerre mondiale. Mais ces quatre années ont été riches d'une expérience très particulière de la classe ouvrière autrichienne. Dirigeants sociaux-démocrates ou staliniens d'aujourd'hui n'ayant aucun intérêt à la taire connaitre, elle risquerait d'étre oubliée ou méconnue ou engloutie dans les gigantesques événements de notre époque, si un témoin de premier plan ne l'avait rappelée dans ce livre « Le précédent autrichien ».
Ce livre est bâti essentiellement sur les souvenirs de son auteur, comme il est 1 lévitable pour toute période d'activité illégale. Mais il ne pêche pas par subjectivisme. Au contraire, il cherche à expliC'est plus qu'un témoignage remarquable, quer l'histoire par sa logique interne. c'est une œuvre historique d'un très grand mérite.
La première guerre mondiale avait entrainé l'effondrement de l'empire des Habsbourg. L'Autriche était réduite à un Etat inviable auquel le traité de paix interdisait son Anschluss à l'Allemagne, revendication que la social-démocratie autrichienne fut une des premières à poser.
Dans les années 1930, le pouvoir était entre les mains du parti chrétien-social. La social-démocratie formant l'opposition, dominait Vienne et avait l'appui de l'écrasante majorité de la classe ouvrière autrichienne. Le théoricien de ce parti était Otto Bauer, maniant la phraséologie marxiste pour aboutir toujours à la justification d'une politique opportuniste. « L'austromarxisme » se déclarait prêt à prendre la voie révolutionnaire, mais à la condition que la bourgeoisie commence par sortir de sa propre légalité. Tirez les premiers, messieurs les capitalistes..
De 1919 à 1933, la politique de l'Autriche fut avant tout le résultat d'un équilibre Angleterre-France-Italie. Avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir. l'Allemagne entra dans le jeu avec un dynamisme et une attraction plus grands que les autres partenaires. L'Anschluss, que la social-démode Joseph BUTTINGER (*)
cratie n'osa pas faire au profit des travailleurs allemands et autrichiens contre la volonté des impérialismes démocratiques, Hitler fut résolu à le faire au profit du nazisme.
Tout aussitôt après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, le parti social-chrétien se vit fortement menacé sur sa droite par un parti nazi soutenu par l'Allemagne. Il crut qu'en plaçant la social-démocratie et le mouvement ouvrier dans l'illégalité, il couperait l'herbe sous le pied aux nazis autrichiens et allemands et conserverait le pouvoir.
Après une série d'incidents, le gouvernement Dollfus passa à l'action en février 1934. Le livre de Buttinger commence par la description de ces journées de février 1934, donnant le tableau de la paralysie des cadres ouvriers par la carence de volonté de la direction. Et ce fut la fin rapide de la social-démocratie autrichienne.
" A l'heure la plus critique de leur carrière politique, les membres actifs du Parti social-démocrate se virent prives, par la brusque tournure des choses, de la voix de leurs chefs, de la protection de leur communauté et de la consolante autorité de leurs institutions à laquelle ils avaient pris l'habitude de se soumettre à tout instant, comme dans toutes les circonstances qui avaient requis leur pensée et leur activité sociales » (page 20).
« Vingt-quatre heures plus tôt. le parti avait possede huit imprimeries, sept quotidiens et dix-huit hebdomadaires; pour le fonctionnement des milliers d'appareils de diffusion dans les bureaux du parti, des syndicats et des organisations culturelles, des milliers d'hommes eussent été disponibles qui... s'étaient en vain pressés pour se rendre utiles par une activité quelconque. Que se passait-il? Pourquoi rien ne fonctionnait-il? Qu'était devenue la puissante organisation du parti? (pages 22-23).
Ainsi s'ouvrit une période exceptionnelle. Le bonapartisme autrichien n'avait que des forces propres très limitées. Ayant réduit le mouvement ouvrier à l'illégalité, il ne subsista plus que le temps nécessaire à Hitler pour faire valoir internationalement ses revendications sur l'Autriche.
Dans cet intervalle qui dura quatre ans. le mouvement ouvrier autrichien fit l'expérience d'une illégalité qui fut à la fois très fertile et très pleine d'illusions. (x) Editions Gallimard, Paris.
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Les membres de la haute direction social-démocrate réussirent presque tous a s'exiler. Le mouvement à la base, malgré la défaite, était presque intact et pas démoralisé. En quelques semaines, il se reconstitua presque de lui-même sous forme d'une organisation de cadres liés aux masses. Cette organisation commença à se former une direction. La sélection de celleci se produisit à travers des échecs et des tâtonnements inévitables. En moins d'un an, elle aboutit à une direction • dont le pivot était l'auteur du livre (où il se désigne sous son pseudonyme de Richter) et qui subsista jusqu'au triomphe du fascisme.
L'armature de l'organisation illégale était formée de militants jeunes, qui s'étaient généralement situés dans la gauche de la social-démocratie mais qui, au cours de la période légale, n'avaient occupé que des fonctions subalternes d'exécutants dans le parti, les syndicats ou des organisations annexes. Pour la première fois, et dans des circonstances nouvelles. ils furent amenés à penser et à agir par eux-mêmes. Ils voulurent une coupure nette avec la politique réformiste passée et décidèrent de changer de nom. Ils devinrent les socialistes révolutionnaires. Ce ne fut pas sans provoquer des conflits avec le centre établi à l'étranger par la vieille direction. Ils voulurent obtenir de celle-ci une légitimation, mais se refusérent à en accepter des directives politiques. Ils exigèrent l'élimination de ce centre de droitiers aussi incurables que J. Deutsch. Dans ce centre à l'étranger. Otto Bauer et Fritz Adler occupèrent une position différente des autres ex-leaders, s'efforçant de comprendre la nouvelle direction et de trouver un terrain d'entente avec elle. Ils échouèrent. Otto Bauer mourut en exil à Paris en 1938, au moment où il tentait un dernier effort de compromis. Fritz Adler, ex-secrétaire de l'Internationale socialiste, pas repris sa place ni dans celle-ci dans la social-démocratie autrichienne et vit en Suisse. A la fin de la guerre, ce sont les ex-dirigeants rejetés par le mouvement illégal qui ont repris la direction du P.S. autrichien avec l'aide des gouvernements alliés; on conçoit leur désir de jeter un voile sur une période et des faits qui sont accablants pour eux.
La direction qui se sélectionna dans l'illégalité de 1934 à 1938 était composée d'hommes jeunes sans réelle préparation politique comme dirigeants nationaux. Ils n'ont pas eu que le mérite de poursuivre la lutte dans l'illégalité. Ils parvinrent sur une série de questions décisives à retrouver des conceptions marxistes révolutionnaires et. de ce fait. s'assurèrent, dans le cadre de l'activité qu'ils pouvaient mener au cours de ces sombres années, de réels succès.
L'exemple peut-être le plus remarquable à ce sujet concerne le front unique et les rapports avec les communistes autrichiens. Par suite de la mise dans l'illégalité, les rapports de force entre P.S. et
P.C. s'étaient modifiés au bénéfice du
P.C.: certains militants du P.S. rejoignaient même le P.C. dont la direction était plus apte à se réorganiser rapidement pour cette période.
Le P.C. proposa au P.S. la formation d'organisations « sans-parti » où les manœuvres staliniennes pouvaient s'exercer largement. Une première direction socialiste illégale — située politiquement à michemin entre l'ancienne social-démocratie et la future direction socialiste révolutionnaire — se laissa désespérément engluer dans ces manœuvres. La sélection se talsant plus rigoureuse, il émergea la direction Richter qui se dégagea faisant des propositions au P.C. de front unique de parti à parti (1). En peu de temps, la direction stalinienne à son tour se trouva désarçonnée et le P.C, autrichien cessa de se développer. Aussi ne peut-on espérer aujourd'hui que les dirigeants de ce parti rappellent une période où une gauche social-démocrate un peu conséquente les tint en échec.
Il y avait dans la situation autrichienne une contradiction presque insurmontable. La lutte illégale se poursuivait contre un gouvernement faible. Elle incitait donc a des actions assez larges et audacieuses, la répression n'était alors pas assez forte pour la briser. Si la situation avait débouché dans une période de légalité et de montée du mouvement ouvrier, cela n'aurait pas posé de graves problèmes. Mais elle évoluait en sens diamétralement opposé. La police autrichienne était truffée de nazis et de futurs nazis. Toute cette période fournit à ceux-ci les informations, ¡es dossiers nécessaires pour la Gestapo le jour où Hitler s'installa en Autriche.
La direction Richter avait une assez forte conscience de cette situation. Mais elle ne put trouver une solution, parce qu'il ne s'agissait pas d'un problème organisationnel, mais du plus important des problèmes politiques, celui de la perspective internationale, et qu'elle se heurta constamment à l'état d'esprit qui régnait dans le centre à l'étranger, même chez les hommes les plus favorables à son égard comme Otto Bauer. Etat d'esprit qui n'était pas spécifique à la social-démocratie autrichienne, mais qui s'étendait très loin.
Le danger hitlérien et le danger de guerre grandissaient à vue d'œil sur toute l'Europe. On fonçait vers la catastrophe. Pourtant, tous les milieux dirigeants du mouvement ouvrier à l'époque - socialistes et communistes - misaient, pour venir à bout d'Hitler et pour empêcher la guerre, sur les calculs et dispositions des chancelleries: Londres allait faire ceci,
Mussolini ne permettrait pas, le Quai d'Orsay ne voulait pas... Que de pages du livre de Buttinger nous ont rappelé cette période ou sévissaient les Madames Tabouis! Les dirigeants de la 2 Internationale comme ceux de la 3• Internationale ne voyaient dans la guerre civile espa-
(I) La direction Richter n'avait pas de conceptions théoriques précises sur l'URSS et le stalinisme. Elle n'était pas animée d'anticommunisme. était prête à s'entendre avec l'organisation stalinienne. mais se méfiait des manœuvres staliniennes avec beaucoup de sens politique.
Q UATRIEME IN gnole, dans la poussée de juin 36 en France, que des éléments secondaires — parfois des éléments génants - du jeu des diplomaties. La direction des socialistes révolutionnaires autrichiens qui s'était dégagée sur de nombreux points du passé réformiste ne pouvait toute seule parvenir à assumer les fonctions d'une Internationale révolutionnaire (2). Sa voix n'arrivait pas à sortir du cadre de l'Autriche. De l'extérieur, elle ne recevait qu'une vue misérable et mensongère du monde et de ses perspectives. De ce fait, la situation déjà difficile dans laquelle elle dirigeait un parti illégal devenait pour elle quasiment inextricable.
Lorsque Hitler entra en Autriche, la direction Richter émigra et ne cessa d'avoir des conflits avec l'ancien centre social-démocrate. Quand la guerre éclata, une bonne partie des dirigeants sociauxdémocrates devinrent des agents des impérialismes alliés; les dirigeants socialistes révolutionnaires cherchèrent par contre à poursuivre une activité socialiste. La rupture était inévitable. Les dirigeants, socialistes révolutionnaires se rendirent aux Etats-Unis quand l'Europe fut occupée. Dépourvus de perspectives internationales et ne voyant aucune possibilité d'action réelle, ils se liquidèrent en 1941.
L'auteur termine son livre, écrit à la -fin de la guerre, par des considérations dans lesquelles, sans renoncer à un idéal socialiste, il met en doute tout l'acquis théorique du mouvement ouvrier et notamment le marxisme qui seul a donné une base objective à l'idéal socialiste. De ce livre passionnant, ce sont les seules lignes pénibles, celles où s'exprime le désarroi intellectuel d'un homme de valeur Tout le reste de son livre donne, il est vrai, un tableau sombre, celui d'une noire periode du mouvement ouvrier; mais chaque page est un stimulant, car on y voit de jeunes militants progressant politiquement à travers d'énormes difficultés depit du bagage social-démocrate qu'ils avaient acquis dans le mouvement ouvrier.
Il y a eu peu d'événements aussi significatifs et aussi prometteurs au cours de cette période. Remontons à voici environ 20 ans. Nous étions dans une période de dégringolade du mouvement ouvrier européen, de réaction stalinienne en U.R.S.S. Outre les positions ouvrières que le fascisme ascendant détruisait, nous assistions à une décomposition idéologique dans les rangs ouvriers. La défense du capital théorique du mouvement ouvrier entreprise par notre petit mouvement trotskyste, était assaillie de partout, Nous nous défendions non seulement contre la réaction stalinienne mais aussi. sur le plan idéologique, contre les élucubrations pseudo-théoriques de centristes à la recherche de voies nouvelles devant mener au succès à bon marché. Alors qu'à présent, la poussée révolutionnaire permet à des courants se dégageant de l'emprise des vieilles directions de reconstruire une partie de nos positions théoriques et politiques, à cette époque, nous nous battions pour conserver des individus, pour main-
TERNATIONALE tenir pour l'avenir ce qu'avaient enseigné la Révolution d'Octobre et la 3° Internationale.
Or, dans cette période de décomposition intense, voici que d'une organisation social-démocrate de masse placée dans des conditions particulières, surgit une jeune direction qui, toute seule, retrouvera empiriquement une partie des positions marxistes révolutionnaires. Son échec a de multiples causes: la situation objective défavorable, le handicap du passé socialdémocrate, la faiblesse de notre propre mouvement. Mais cet échec et cette disparition ne condamnent pas cette expérience. Ecrite ou non dans des livres, cette histoire des socialistes révolutionnaires autrichiens se trouve certainement inscrite dans la conscience de nombreux militants du mouvement ouvrier autrichien. Blle est recouverte par des choses qui peuvent paraitre puissantes. Les Deutsch et autres doivent penser que la vie a repris son cours normal puisqu'ils peuvent recommencer leur train-train parlementaire de jadis. Mais, dès que l'Autriche fut libérée de la présence des armées d'occupation, on observa les premiers signes d'une radicalisation des masses. Il serait surprenant que, dans son développement, celle-ci ne ramène pas à un moment donné au grand jour l'expérience des socialistes révolutionnaires de 1934 à 1938. Il serait surprenant qu'une gauche socialiste, en s'affirmant, ne revendique pas la tradition d'une ancienne gauche qui a joue un role effectif et glorieux dans la vie du prolétariat autrichien.
C'est certainement un problème qui attirera l'attention des marxistes révolutionnaires d'Autriche — qui se doivent à la fois de faire connaître cette expérience pour stimuler l'avant-garde dans le P.S. autrichien et d'apporter les perspectives qui empêcheront une nouvelle expérience d'avorter. Il leur sera d'autant plus aisé de le faire que les conditions internationales présentes sont au plus haut point favorables.
Nous n'entrerons pas dans le détail et arrêterons là notre critique du livre de Buttinger qui est une contribution au mouvement ouvrier et un stimulant pour la pensée des militants. Nous n'avons voulu en souligner que les mérites essentiels; l'expérience des socialistes révolutionnaires autrichiens nécessiterait une étude critique beaucoup plus poussée. Il est regrettable que la traduction en français du livre de Buttinger soit plutôt défectueuse. Tout militant doit lire ce livre.
L'auteur s'est détaché du mouvement ouvrier réel. L'histoire du mouvement ouvrier autrichien n'oubliera pas le rôle qu'il a rempli dans des années tragiques et le livre qu'il a écrit. Ce sont de très grands services qu'il a rendus à la cause des travailleurs.
(2) Du livre de Buttinger, il apparaît que celui-ci connaissait les brochures de Trotsky sur le lascisme, mais n'avait aucune idée de l'existence du mouvement créé de facto un nouveau parti en Autriche. Richter trotskyste international. En outre, tout en ayant n'eut jamais l'idée d'une nouvelle Internationale. Le parti des socialistes révolutionnaires resta avec la 2º Internationale.