Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 4-6

Les apologistes du « cours nouveau » et nous

M. Pablo · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 4-6 · juin 1956 · p. 12-18 · 5 377 mots

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Submerges par la masse des critiques. des erreurs. des crimes, que la presse de l'Union soviétique et de la Pologne en particulier. « découvre » maintenant et reproche - presque quotidiennement à Staline personnellement, les dirigeants et les journalistes des différents Partis communistes se retranchent dans des « explications » et des « excuses » fort étranges. Disparates et contradictoires immédiatement après les « révélations » du 20° Congrès sur le rôle de Staline, dans le climat d'un véritable désarroi, sinon de panique qui s'empara à ce moment des milieux dirigeants staliniens, ces « explications » et ces « excuses » s'ordonnent actuellement autour de quelques leitmotiv principaux. Les voici :

Staline avait commis des erreurs mais la ligne générale fut juste; il faut distinguer entre les « erreurs » et les « mé-

Pour comprendre la portée réelle de cet argument, il faut naturellement savoir quelles furent exactement les « erreurs» de Staline. Ses « mérites », on les connait mieux. Ils consistent. selon la version parait-il - du discours final de Khrouchtchev encore inédit (au moins pour les communistes de l'Occident), dans la lutte qu'il a menée immédiatement après la mort de Lénine contre les oppositionnels de gauche et de droite au sein du P.C. de l'U.R.S.S. et de la III° Internationale, ainsi que dans sa contribution à l'industrialisation et à la collectivisation de l'U.R.S.S.

En réalité, il s'agit pour ses épigones de faire accréditer l'opinion que staline, pendant toute une période, a bien servi la cause du « léninisme » et de l'U.R.S.s. en luttant pour l'industrialisation et la collectivisation contre ceux qui soi-disant s'opposaient à ces taches. Ainsi Staline aurait rempli une mission « progressive » jusqu'aux environs de 1934, jusqu'à la fin du premier plan quinquennal. Ensuite aurait commencé la période de ses « erreurs »: Staline, « dépourvu de modestie », se place peu à peu « au-dessus de la direction collective » du parti et instaure en réalité un régime dictatorial per12 rites » de Staline; ses collaborateurs et ses subordonnés en U.R.S.S. et ailleurs étaient conscients de ses erreurs, mais « serrant les dents » ils s'abstenaient d'intervenir contre Staline pour ne pas nuire à T'U.R.S.S. et aider l'impérialisme.

Ces « arguments », on les trouve maintenant sous la plume ou dans la bouche de tous les apologistes de la « nouvelle ligne » du 20 Congrès, chargés d'esquisser avec un art consommé le tableau des « ombres et lumières » du règne de Staline: les Morawski et les Courtade, les Ulbricht et les Thorez. Ils le font avec la même application, la même aisance, le même cynisme qu'ils faisalent hier l'apologie intégrale de ce règne décrit alors sans « ombres ». bien entendu, mais au contraire resplendissant de la lumière du « soleil du socialisme ». sonnel, qui agit par « décisions individuelles ».

On admet que ce régime a de fait supprimé la « démocratie » dans le parti et porte de graves atteintes à la « légalite socialiste » du pays. On se demande alors comment, dans un tel régime d'arbitraire personnel, où les décisions étaient prises « individuellement » et où sévissait la toute-puissance de la « police de Béria » aux ordres de Staline, il pouvait y avoir une « ligue générale juste ».

La condition sine qua non d'une ligne générale juste n'est-elle pas la démocratie dans le parti et la « légalité socialiste » dans le pays, permettant une effective collaboration collective pour l'élaboration de la ligne et pour son application contrólée ? Voici des « marxistes » qui veulent maintenant soi-disant lutter contre ce nouveau thème byzantin du « culte de la personnalité », tout en nous expliquant que dans un régime personnel de suppression de la démocratie dans le parti et de toute-puissance policière dans le pays il pouvait y avoir, malgré tout, une « ligne générale juste »!

En réalité, cette affirmation, déjà théoriquement intenable, antimarxiste, antiléniniste, antidialectique, est effectivement contredite par les faits.

STALINE AVAIT COMMIS DES ERREURS,

MAIS LA LIGNE GENERALE FUT JUSTE

STALINE AVAIT COMMIS DES ERREURS,

MAIS LA LIGNE GENERALE FUT JUSTE

« ERREURS » ET « MERITES » DE STALINE

Qu'admettent-ils maintenant eux-mêmes pour cette période de la « ligne générale » soi-disant «juste » qui va de 1934 à la mort de Staline? Les purges sanglantes des années 1936-1938 ; l'impréparation économique et militaire du pays au début de la guerre; les erreurs militaires commises durant la guerre; les erreurs économiques et diplomatiques commises apres la guerre; les nouvelles purges entreprises dans les années 1948-1952 et qui devaient aboutir avec le « complot des médecins » à une superpurge, dont la peur a probablement précipité la disparition de Staline.

Naturellement les aveux de ces « erreurs » ne sont encore que soit implicites. soit faits de manière à estomper leur véritable ampleur. La question des purges et des procès de la période de 1936-1938 est soulevée indirectement. Mais la véritable ampleur prise par les crimes commis duiste perioda rant cette période contre des milliers de communistes soviétiques et étrangers fusillés, et quelques millions de citoyens soviétiques arrêtés, torturés, emprisonnes. deportés, n'est pas encore clairement indiquée. A peine soulève-t-on le voile sur ce drame qu'on s'empresse immediatement de faire rentrer cette période dans l'oubli, en insistant par exemple davantage sur celui de la première période de la guerre.

Et pour cause.

En rétablissant la vérité sur la période 1936-1938, en indiquant la véritable ampleur prise alors par la gigantesque purge des milieux communistes et de vastes couches de la société soviétique, en mentionnant tous les noms des communistes fusillés ou disparus, on dresserait un réquisitoire accablant non seulement pour Staline personnellement, mais pour tous ses complices en réalité pour tout un régime dont Staline n'était alors que le chef bonapartiste.

Ce régime était celui de la bureaucratie usurpatrice du pouvoir politique des ouvriers, qui avait besoin pour consolider ses privilèges exorbitants d'épurer la société soviétique de tout ferment révolutionnaire ou même simplement oppositionnel. Mais cette période que Boukharine, lors de son proces, dans un sursaut de fierté et de courage désespéres, à deux doigts de son exécution. a comparée à « une sorte de fascisme prétorien des paysans enrichis » (1), est organiquement liée à deux autres étapes décisives de la vie soviétique, l'une qui la précède. l'autre qui la suit.

Si on ne critique maintenant que celle qui suivit - la première période de la guerre — cela tent plus particulerement à la pression qu'exercent actuellement sur la direction politique de la bureaucratie soviétique les milieux dirigeants militaires groupés autour de Joukov. C'est incontestablement ces milieux qui, ayant énormément souffert de l'incompétence et de l'arbitraire de Staline déja durant la guerre, et ayant été brimés et humiliés ensuite, réclament la révision de l'histoire officielle de la guerre. Il est d'autre part naturel que l'éducation proprement dite militaire des nouveaux cadres soit impossible sans un examen critique et objectif de cette période.

Il n'en est pas moins naturel que la fraction proprement dite stalinienne de l'actuelle direction politique de la bureaucratie, intimement associée jadis à toutes les entreprises de Staline, s'efforce de réagir contre une telle révision de l'histoire. D'ou très probablement le conflit qui s'est manifesté ouvertement entre les versions du Messager Militaire, organe des miltaires, et de l'Etoile Rouge, organe de cette fraction, de la fraction politique de l'armée.

Mais ce que les uns et les autres évitent encore de dire clairement sur cette même période, c'est que l'impréparation économique et militaire du pays. qui a causé les désastres du début de la guerre, était la conséquence logique et inéluctable de la grande purge des années 1936-1938. Par milliers, les meilleurs cadres économiques et militaires du pays furent alors physiquement détruits, tandis que les arrestations et les déportations en masse, par millions, de travailleurs soviétiques plongeaient le pays dans le plus grand désarroi, la plus grande démoralisation et la terreur.

Si l'U.R.S.S. a survécu, malgré cela, à l'épreuve, ceci est dû principalement à la fois à la résistance, à la solidité extraordinaire des conquêtes économiques et sociales de la Révolution d'Octobre, à l'attachement des masses à ces conquêtes. et à la conjoncture internationale favorable qui avait divisé le camp impérialiste.

Mais Staline avait effectivement amené le pays « au bord de la catastrophe ». C'est ce qu'affirmaient alors seuls la IV• Internationale et Léon Trotsky.

Par contre, la période qui précède immédiatement celle de la grande purge des années 1936-1938, est jusqu'à maintenant blanchie de toutę « erreur » et est portée tout à l'acquis « positif » de Staline. Elle est cependant d'une importance capitale non seulement pour une juste compréhension du passé de l'Union soviétique, mais également des problèmes toujours actuels. - Il s'agit de la collectivisation forcée de l'agriculture qui a eu lieu durant le premier plan quinquennal et pendant laquelle quelques millions de paysans furent dépossédés, déportés, anéantis (2).

On comprend que les membres de la direction « collective » actuelle de l'U.R.

S.S.. dont certains, comme Khrouchtchev lui-même, ont joué un rôle actif dans autre tragédie du i règne de Staline. éprouvent des difficultés à admettre le caractère politiquement et économiquement néfaste de cette opération.

(1) Sa phrase commençait ainsi : « Nous avons subi une dégénérescence qui nous a amenés à une sorte de fascisme. a etc.

(2) Selon avait

01 204

25.8 avait en millions de millions d is statistiques soviétiques officielles, il millions de toyers agricoles en 1929:

20,6 millions seulement en 1936. soit familles disparues en sept années (ou habitants). Tout en tenant compte du nombre absorbé entre temps par l'industrie et les villes, il reste quand même quelques millions de paysans anéantis

LE

En effet, les causes originelles de la crise persistante dans l'agriculture soviétique résident dans les conditions où s'effectua la collectivisation durant le premier plan quinquennal (3). En l'accomplissant de manière administrative, par des mesures de coercition qui ont revetu le caractère d'anéantissement de quelques millions de paysans, sans que la base technique et matérielle existe encore pour une telle tache, la direction politique de la bureaucratie soviétique a provoqué ce double effet: Politiquement elle a sapé et de manière durable la confiance des paysans dans l'Etat ouvrier. miné leur alnance avec le proletariat; economiquement elle a aggravé le deséquilibre entre les différentes branches de l'économie. Si les paysans continuent encore aujourd hui a négliger, à bouder l'économie kolKhozienne, c'est en partie parce qu'ils gardent le souvenir ineffaçable de l'horreur qui a accompagné sa naissance.

D'autre part, la collectivation ayant été accomplie de manière administrative et non pas sur une base technique et matérielle adéquate, elle fut pour les paysans, économiquement parlant, synonyme d'une surexploitation de ? leur travail au profit des villes.

La stagnation relative de la production qui caractérise encore aujourd'hui l'économie soviétique, et qui pèse sur son déséquilibre, a sa racine dans les conditions politiques et économiques ou s'effectua jadis la collectivisation. Celle-ci, loin d'être un exemple de politique économique, est au contraire le pire exemple qui existe de ce qui ne doit pas se faire en cette matière.

De même que pour arriver à une véritable compréhension de ce qui s'est passé en U.R.S.S. lors de l'attaque hitlérienne et dans la première période de la guerre, il sera tôt ou tard nécessaire d'éclairer completement la période qui l'a précédée immediatement, celle des purges massives. avec toutes leurs conséquences sur l'économie, l'armée, le moral du pays; une compréhension véritable des causes de l'état actuel de l'agriculture et de l'attitude des paysans envers l'économie kolkhozienne et l'Etat prolétarien, exigera tot ou tard qu'une lumière complète soit Talte sur les conditions politiques et économiques qui ont accompagné la collectivisation forcée.

Que restera-t-il alors du bilan « positif » de planme, de Staline, de la " ligne generale de la « ligne generale juste » ? (4).

Peut-étre la période plus reculée encore, celle de 1924-1928, qui s'ouvre au lendemain de la mort de Lénine et aboutit à l'application du premier plan quinquennal? Mais là aussi la vérité historique joue complètement à l'encontre des éclectiques talmudistes penchés sur les « erreurs et mérites du camarade Staline ». Le mythe d'une soi-disant lutte de Staline et de ses acolytes au lendemain de la mort de Lénine pour l'industrialisation et le plan en U.R.S.S., contre une opposition dans le parti, s'effondrera lamentablement. La vérité historique, facilement controlable par quiconque prend la peine 14 de consulter les documents innombrables de l'époque (5), est qu'entre 1924 et 1928 le tandem Staline-Boukharine s'opposa à l'industrialisation et au plan, points cardinaux de la plate-forme de l'Opposition de gauche que dirigeait Léon/Trotsky!

Il est grand temps que toute discussion sur ce qui sest passé depuis la mort de Lenine en U.R.s.s. soit revue à la lumière des sources premières, des documents des différentes tendances, et non pas sur la base des versions données par les chapitres, non révisés encore, dé « l'Histoire du P.C. de l'U.R.S.S. ». chef-d'œuvre d'effronterie et de falsification! Il est grand temps que les œuvres de L. Trotsky et les documents des différentes tendances qui se sont manifestées dans le P.C. de l'U.R. S.S. et la III° Internationale soient publiés en U.R.S.S., dans les Démocraties populaires, en Yougoslavie, et connus par tous les membres des Partis communistes!

Après tout ce qui s'est passé, peut-on avoir encore un grain de confiance en n'importe quelle affirmation des dirigeants actuels, en n'importe quelle source stalinienne en matière d'histoire de la Révolution, de la III: Internationale et de 1U.R.S.S. ? Y a-t-il encore des naifs, qui ne sont en réalité souvent que des coquins hefles, croyant sur parole et n'éprouvant pas un besoin profond de se renseigner aux sources mêmes?

En procédant d'une telle manière critique, sérieuse, qui va droit aux sources, aux documents, aux faits, il serait facile de constater que les « erreurs » de Staline datent pas de 1934 mais de 1924; qu'elles font partie de la « ligne générale », qu'elles sont « la ligne générale »; qu'elles ont été soutenues, et pour cette raison rendues possibles, par tout un régime; que ce régime avait une nature sociale bien déterminée: il représentait la bureaucratie montante en U.R.S.S. ayant exproprie le prolétariat de son pouvoir politique et économique effectif.

(3) Une des conséquences économiques de la collectivisation forcée fut la régression de l'élevage. qui dure toujours, On a calculé que la moitié du bétail a disparu lors de la collectivisation. Staline lui-même donnait lors du 17ª congrès du parti en janvier 1934 les chiffres suivants:

Chevaux Bêtes Chevres!

1929

1933

16.6

(4)

Nous n'insistons politique poursuivie par

Partis communistes sous

Porcs à cornes Moutons

(en millions de têtes)

65.1

147.2

20,9

38,6

50,6

12,2 dans article la pas cet

Sur la Ils Internationale et les de Staline.

la direction

Son bilan est encore plus accablant. Il faudrait une étude particulière pour placer la politique stalinienne dans son contexte réel : l'interaction entre ses aspects intérieurs et extérieurs.

(5) Nous renvoyons entre autres à deux documents fondamentaux de l'époque qui établissent clairement ce fait : les articles de L. Trotsky « Vers le capitalisme ou vers le socialisme P » publiés en feuilleton dans la Pravda en août-septembre 1925, et la plateforme de l'Opposition de gauche, présentée pour le 15° congres du P.C. de URss qui a exclu L. Trotsky en 1927-

Quand les Morawski et les Courtade nous disent maintenant que tous n'étaient pas dupes ou complices des crimes de Staline commis depuis 1934, mais que, « serrant les dents » malgré « les tragedies ». il fallait continuer a travailler pour ne pas porter atteinte à l'U.R.S.S. menacée alors par l'impérialisme, comprennent-ils qu'ils avouent ainsi involontairement l'existence de tout un régime et non pas d'un homme seulement, qu'il fallait renverser en U.R.S.S. ?

Car de deux choses l'une : Ou bien Staline était seul, et dans ce cas il est insoutenable, grotesque, d'affirmer que l'unanimité des Partis communistes de par le monde, le P.C. de l'U.R.S.S. en tête, ne pouvaient aisément, sans danger majeur, déposséder le « tyran » de son pouvoir despotique qui « commençait » à avoir des conséquences « néfastes ». Ou bien le pouvoir de Staline était soutenu en réalité par toute une couche de dirigeants en U.R.S.S. et ailleurs. C'est naturellement ceci qui est vrai, la couche des dirigeants soutenant Staline contre l'aile révolutionnaire qui le combattait (6) étant représentee par la bureaucratie soviétique et ses hommes de confiance dans les Partis communistes.

Expliquer le cas de Staline, auquel on attribue maintenant explicitement ou implicitement toute une déformation bureaucratique et policière de l'Etat soviétique, par des considérations d'ordre personnel, psychologique, etc., c'est déplacer la question et l'embrouiller à l'extrême.

Staline est le produit des réalités SOciales, sur lesquelles naturellement il a réagi en les aggravant. Ces réalités so-

C'est ainsi qu'argumentent les impatents, les « généreux » qui s'empressent d'oublier le passé (d'autant plus facilement qu'ils ont rarement protesté. et qu'ils ont le plus souvent approuvé ou subi sans réaction ce passé) et qu'ils ne s'intéressent soi-disant qu' « au présent et à l'avenir ». Selon leur thèse, les dirigeants soviétiques actuels procèdent d'euxmêmes à la « libéralisation » du régime,

« abolissent » ou « ont aboli » déja le stalinisme. Il ne faut pas se montrer

« sectaire », consellent ces ames nobles ; il faut encourager ces dirigeants en si bonne vole maintenant; il faut leur faire confiance, ils iront jusqu'au bout!

Mais nous, têtus que nous sommes, essayons de comprendre. Que veut aire:

« les dirigeants soviétiques procèdent d'eux-mêmes à la « libéralisation » du régime »? Ce qui détermine une telle

« compréhension », c'est soit qu'ils ont

« compris », soit que les nécessités « économiques et culturelles » de l'U.R.S.S.

actuelle les obligent à procéder ainsi. Dans les deux cas. les défenseurs d'une telle thèse se placent du point de vue d'une direction qui représenterait le prolétariat.

qui aurait certes commis des erreurs, mais qui se réformerait par l'autocritique et la pression des nouvelles nécessités « éconociales sont celles de la naissance, dans des conditions données. d'une bureaucratie privilégiée en U.R.S.S. qui, pour toute une période, ne pouvait gouverner qu'avec des hommes comme Staline et ses méthodes. Ceux qui désirent sincèrement se « déstaliniser » doivent appliquer le marxisme et la dialectique dans la connaissance scientifique de la genèse et de l'évolution de l'Etat ouvrier isolé et de sa déformation.

On niait jusqu'à maintenant cette réalité, on présentait une image d'Epinal de l'Etat « socialiste ». On est obligé maintenant de « découvrir » les « erreurs », les « tragédies » qu'il fallait traverser « en serrant les dents », les « retards », les imperfections multiples, etc. Comprennent-ils exactement ce que tout cela signifie? Arrivent-ils à reconstruire, en partant de leurs aveux épars, l'image réelle de 1'U.R.S.S., de son histoire, de son évolution, de son état présent? Les faits, les critiques, les aveux, les révélations s'accumulent en réalité avec une telle vitesse qu'il est peu probable que la compréhension totale, synthétique de la chose soit encore possible même pour ceux qui sont suffisamment armés d'intelligence et de probité.

En s'efforçant cependant de « digérer » critiquement, systématiquement la masse de ce matériel, il n'est pas difficile de réaliser l'image d'un Etat ouvrier monstrueusement déformé par une bureaucratie.

Car telle est en réalité encore T'U.R.S.S. Et c'est dans le cadre d'une telle compréhension que s'explique le cas de Staline. de ses « fautes » et crimes. miques et culturelles » d'une Union soviétique évoluée. Dans les deux cas les apologistes de cette thèse font abstraction de l'existence d'un régime bureaucratique en

U.R.S.S., d'une couche sociale spécifique ayant des intérêts propres à défendre, et qui ne coincident pas nécessairement avec ceux des larges masses soviétiques, et encore moins avec ceux du prolétariat international. Au contraire.

Et pourtant, tout le « secret » du stalinisme réside dans une telle compréhension sociologique. La thèse selon laquelle la « libéralisation » du régime est la conséquence d'un acte volontaire accompli grâce à une meilleure compréhension de

(6) Le renversement de Staline était une tâche politique nécessaire à tout moment, pour éviter précisément les nouvelles « tragédies» que son règne n'a cessé d'engendrer et qui allaient avec « le temps », aux dires mêmes de Khrouchtchev en s'aggravant.

défense réelle des conquêtes d'Octobre et des intérêts vitaux du mouvement ouvrier international était à ce prix. Durant la guerre, la IV: Internationale, tenant compte des nécessites de la lutte contre l'impérialisme et tout en proclamant son opposition politique irréductible au régime stalinien, remettait le renversement de Staline « à l'étape la plus proche ». La guerre cependant avait fini en 1044, mais Staline n'a disparu

(et sans qu'il soit renversé) qu'en 1953.

«MAIS TOUT EST MAINTENANT CHANGE »

«MAIS TOUT EST MAINTENANT CHANGE »

LE la part de la direction soviétique ne résiste à aucun examen tant soit peu critique et poussé. Il est évident que cette direction agit ainsi - maintenant seulement et pas hier — sous la pression de certains facteurs, de certaines forces. Il est évident qu'elle cède non pas d'une manière ordonnée, planifiée d'avance, mais de façon précipitée, contradictoire, sans pouvoir fixer de limites rigides aux conséquences de ses concessions.

Pourquoi l'explication « Béria » n'a-telle pas suffi et pourquoi la direction futelle amenée à sacrifier Staline lui-même ? Pourquoi les attaques contre Staline ontelles commencé au 20° Congrès même timidement, presque de biais, pour s'accentuer tumultueusement vers la fin du congrès, certaines interventions en amenant d'autres encore plus violentes, et ceci même après le congrès ? Pourquoi la discordance dans les premières réactions des Partis communistes aux critiques du 20" congrès? Pourquoi la résistance des Thorez? S'il s'agissait d'une opération volontaire, produit pur d'une autocritique faite par compréhension, planifiée d'avance, on s'expliquerait mal son aspect manifestement désordonné, gêné et forcé.

Ce sont les nouvelles nécessités « économiques et culturelles » d'une Union soviétique évoluée qui ont exercé une pression sur la direction, admettent certains. Et ils expliquent : les méthodes de Staline furent bonnes ou efficaces lors de la pé-

LE SENS SOCIAL ET POLITIQUE

Les entraves, les « freins » de toute sorte de l'ère stalinienne orthodoxe avaient des répercussions fort différentes sur les différentes couches de la société soviétique. S'ils gênaient « tout le monde ». ils gênaient de manière fort inégale et même contradictoire. Pour les couches supérieures de la bureaucratie. ils ne représentaient que des inconvénients relativement mineurs par rapport aux avantages que leur assurait le régime stalinien. Pour les couches inférieures de la bureaucratie et surtout pour les masses ouvrières et paysannes, ils représentaient un régime de misère matérielle et d'oppression politique intolérables. C'est la pression exercée sous des formes multiples de ces masses — ouvriers, paysans, jeunes, temmes, intellectuels - qui oblige la direction politique de la bureaucratie soviétique à procéder à toute une série de concessions.

Le contenu même de ces concessions est significatif des sources sociales de cette pression. Aussi longtemps que les concessions des dirigeants soviétiques se limitaient à une certaine restriction du pouvoir tout puissant de la police, a une certaine « libéralisation » dans les sciences, les arts, la littérature, à certaines promesses d'amélioration du niveau de vie des masses. à une certaine omission du nom de Staline, comme ce fut le cas pour toute une période après la mort de Staline, on pouvait encore les considérer comme profitant fondamestalement à la 16 riode de l'isolement international de l'U.R.S.S. et son passage d'un Etat agricole et arriéré à un Etat industriel et cultivé. Actuellement leur maintien ne pourrait que nuire et entraver les progrès ultérieurs de l'U.R.S.S. Il fallait faire sauter les « freins » staliniens dans les domaines économique, politique, culturel. C'est ce qu'a compris et cé que réalise actuellement la direction, par sa propre intervention d'en haut.

Il y a incontestablement plus qu'un « grain de vérité » dans cette explication qui se résume en réalité en ceci: que même du point de vue de la bureaucratie elle-même, il fallait libérer l'économie, la structure politique, la technique, les sciences, d'une série d'entraves mises en place et rendues hypertrophiques lors du règne de Staline. La nécessité d'un examen critique et objectil de l'histoire de la guerre pour l'éducation des nouveaux cadres militaires en est un exemple. Le détrônement de Lyssenko et l'admission du principe des libres discussions, des tendances et des écoles dans les sciences, en sont un autre. La science et les techniques qui en découlent risquaient de marquer un sérieux retard par rapport aux pays capitalistes, et de rendre insolubles une série de problèmes pratiques en U.R.S.S. matière d'agro-technique par exemple.

Mais on touche ainsi aux confins du social et du politique. DE LA « DESTALINISATION » bureaucratie elle-même, y compris à ses couches supérieures.

Mais dès que - comme c'est le cas actuellement — elles s'élargissent au démantèlement effectif pouvoir tout puissant et arbitraire de la police, à la suppression des camps, à la liberté de déplacement des ouvriers, au relèvement substantiel des bas salaires et des pensions (au même moment où on réduit les salaires et les pensions excessifs), aux avantages divers accordés aux paysans. à la gratuité de l'enseignement secondaire, à l'abolition des lois restrictives de l'avortement, à l'élaboration d'un nouveau code pénal, et jusqu'au démantèlement du mythe de Staline, qui ouvre la vanne des critiques et de la révision de toute l'histoire de l'U.R.S.S. - ces concessions indiquent clairement la nature de la pression sociale fondamentale exercée actuellement sur la direction politique de la bureaucratie : celle des masses ouvrières et paysannes et des couches inférieures de la bureaucratie.

Soumise aux pressions contradictoires des différentes couches de la société soviétique, la direction politique de la bureaucratie, qui occupe toujours une position bonapartiste, cède actuellement à la pression la plus forte, la plus menaçante, celle des masses. L'ampleur des concessions est déjà telle, qu'elle met en réalité en danger le régime bureaucratique dans son ensemble. Jamais la direction de ce régime ne

INTERNATIONALE vATRIE procéderait à de telles mesures, de bon gré, si elle pouvait faire autrement.

Mais cette pression, rétorqueront les apologistes de la nouvelle direction soviétique, est quand même invisible; elle ne s'est manifestée nulle part en tant qu'action directe des masses. Comment savezvous alors qu'elle existe?

Il s'agit là en réalité d'un argument pragmatique et qui veut ignorer les réalités économiques, sociales et politiques de l'U.R.S.S. et des autres « Démocraties populaires » soumises à un régime de dictature bureaucratique et policière. Pour savoir si une pression s'exerce ou non sur le régime de Franco en Espagne, si les masses du pays sont profondément mécontentes et cherchent une issue, un changement, il n'est pas strictement nécessaire de constater l'éclatement grèves; il suffit de connaître les conditions économiques et politiques dans lesquelles vivent ces masses pour en déduire comme une certitude leur mise en marche, la manifestation de leur action directe, tot ou tard.

En U.R.S.S., dans le cadre bien entendu d'un autre régime social; en Allemagne de l'Est, en Pologne, en Hongrie, etc., le mécontentement des masses est une realité profonde nourrie par les conditions économiques et politiques du régime stalinien. Il n'est point besoin d'un Juin 1953 partout ou de grèves à la Vorkouta ou

Or nous, trotskystes, qui continuons la tradition démocratique du bolchevisme et de Lénine, avons toujours une conception fondamentalement différente de la démocratie prolétarienne et de l'Etat prolétarien : celle de la gestion de l'Etat et de l'économie par les masses elles-mêmes.

Reprenant l'enseignement du marxisme de Marx, du bolchevisme de Lénine, et l'approfondissant par toute l'expérience critique qui se dégage de l'évolution de TU.R.S.S. et du mouvement. communiste, claires, fermes sur ce que doit être le pronous sommes arrivés à des convictions gramme de la démocratie prolétarienne à notre epoque: Un parti révolutionnaire reconnaissant le droit aux tendances dans son sein ; droit à la constitution éventuelle d'autres partis soviétiques. Des soviets démocratiques élus au suffrage secret, à la proportionnelle, des courants politiques de la classe, et dont les membres seront à tout moment révocables par les electeurs. Gouvernement désigné par le Soviet national suprême (ou Parlement) et responsable devant lui. Des syndicats indé'pendants de l'Etat, y compris de l'Etat ouvrier. Gestion des entreprises industrielles, agricoles et commerciales par leurs travailleurs.

Nous dénonçons le régime du Parti monolithique unique comme l'équivalent inéluctable de la dictature de la direction politique de la bureaucratie sur les masses.

Le chemin que les régimes de l'U.R.S.S., des autres « Démocraties populaires », de des manifestations à la Tiflis pour le constater. En réalité, de tels indices auraient signifié la phase suprême de ce malaise, de ce mécontentement, de cette pression sociale: l'approche ou l'éclatement meme de la révolution politique renversant violemment le régime bureaucratique.

Nous ne sommes pas là encore en U.R. S.S. En Allemagne de l'Est, en Pologne, dans toutes les « Démocraties populaires », le degré de tension, de pression, est incontestablement déjà beaucoup plus éleve. La direction politique de la bureaucratie soviétique, qui gère l'U.R.S.S. et contrôle ces satellites, est pleinement consciente de cet état de choses. Sous cette pression, elle lache précipitamment, en cascade, les concessions, tout en s'efforçant constamment de contrôler par la répression le processus, afin précisément d'éviter des •explosions du type Juin 1953 et de survivre en sauvegardant l'essentiel des privilèges de la bureaucratie.

Car quel est toujours cet essentiel que les âmes nobles, généreuses, prêtes à lui donner maintenant l'absolution et à lui faire conflance, « oublient » si facilement? L'essentiel, maintenu toujours par la bureaucratie, est la gestion de l'Etat et de l'économie, assumée exclusivement par elle. La bureaucratie est toujours aux postes de commande: elle s'efforce même de stabiliser davantage l'individualité de ce commandement, dans l'usine, le kolkhoze ou l'armée. la Yougoslavie même, ont à parcourir pour justifier leur qualification d'Etats ouvriers démocratiques, débarrassés de la tutelle de la bureaucratie, se mesure par rapport à la réalisation d'un tel système de démocratie prolétarienne.

D'autre part, aussi longtemps que les Partis communistes des pays capitalistes et dépendants se vanteront de leur régime de partis « monolithiques », refusant le droit aux tendances et aux minorites (y compris leur représentation proportion,nelle à tous les postes), ils ne seront que des machines bureaucratiques au service d'intérêts antiprolétariens.

La question est claire et simple Il y a maintenant une expérience abondante et amère, « tragique » même, dont il faut tirer des conclusions radicales. Si le règne monstrueux de Staline a pu prendre les dimensions que ses propres acolytes lui attribuent actuellement; si les Partis communistes ont entériné aveuglément ces monstruosités, ces crimes, c'est parce que les masses furent expropriées de la gestion de l'Etat, de l'économie, de tout droit au chapitre de la politique. Le stalinisme est le régime de la bureaucratie dans l'Etat, l'économie et le parti. Pour l'abolir, il faut que la démocratie prolétarienne, définie clairement. rigoureusement, renaisse et triomphe.

Face aux épigones de Staline, aux sociaux-démocrates, aux centristes et opportunistes de toute sorte qui pourraient bien s'acoquiner maintenant tous, sous certaines conditions, dans une large alliance

LE PROGRAMME DE LA DEMOCRATIE PROLETARIENNE

LE PROGRAMME DE LA DEMOCRATIE PROLETARIENNE

UATRIEM E assurant leurs privilèges sur les masses. sur « leur base ouvrière », les trotskystes, les marxistes revolutionnaires, continuent à defendre plus que jamais le vrai retour à Lénine: à la démocratie prolétarienne telle que nous venons de la definir.

Cela ne veut pas dire naturellement que nous minimisons en quoi que ce soit l'importance historique des événements survenus en U.R.S.S. Nous l'avons déjà écrit : nous enregistrons avec satisfaction, nous saluons ces premiers résultats de la montée révolutionnaire des masses soviétiques qui font craquer le carcan de l'absolutisme stalinien.

Nous comprenons à fond leur dynamique destructrice en définitive de l'ensemble du régime bureaucratique. Mais cette tâche ne s'accomplira que par l'action des masses portee à un niveau supérieur et contre la resistance des couches. autrement irréductibles, de la bureaucratie.

Peut-on raisonnablement. sérieusement nous demander de faire confiance en quoi que ce soit aux directions politiques actuelles de l'U.R.S.S. ou des Partis communistes, toutes associées et complices du long règne de Staline, des procédés, des methodes, des crimes de Staline ?

Autant nous faire croire que la « tragédie » de l'histoire à laquelle nous avons assisté se transforme en comedie jouée par les mêmes acteurs travestis différemment.

Mai 1956

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