La situation internationale a connu durant le mois d'octobre et ce mois-ci des développements extraordinaires dont on ne peut maintenant encore que dresser très provisoirement le bilan (").
Comme nous l'avions prévu lors de l'éclatement de la crise de Suez, durant ces deux mois ce qui restait encore de la soi-disant « détente> a sombré dans une « crise de guerre », deuxième guerre mondiale.
Les dispositifs de guerre de l'impérialisme et de la bureaucratie soviétique se sont mis en état d'alerte permanente.
Armées de terre, aviation stratégique, flottes navales, sont encore aujourd'hui sur leurs gardes, en place ou en mouvement.
La grande peur du conflit atomique, qui pourrait bien commencer par l'attaque-surprise, a saisi tous les états-majors, se surajoutant à la nervosité, à l'angoisse des uns et des autres, et par ce fait également aggravant le danger du conflit.
La guerre est devenue possible à chaque instant et telle est encore fondamentalement la situation.
Car si la crise internationale semble avoir dépasse un des points culminants qu'elle avait atteint lors des premiers jours de novembre, elle est loin d'être apaisée en l'absence de solution de tous les problèmes qui l'ont causée et de ceux qu'elle a à son tour soulevés.
« La guerre est devenue possible », voilà la formule qu'on peut trouver dans la bouche et sous la plume des plus éminents porte-parole de la bourgeoisie internationale et même de la bureaucratie soviétique et des courants divers du mouvement ouvrier.
En l'espace de quelques semaines, de quelques jours, l'échafaudage savamment agencé de la « détente ›, de la « coexistence pacifique », « de la possibilité d'éviter désormais les guerres », des u poin decia vols nique les litt socialisme » s'est écroulé avec fracas par l'éruption sociale.
Nous ne faisons heureusement pas partie de ceux qui auront à se demander, perplexes, étonnés ou même catastrophés, pour quelle raison leurs idylliques rêveries se sont terminées si « brusquement », si « cruellement ».
De la situation internationale, non pas de ses apparences, mais de ses réalités profondes, nous avions une toute autre conception.
Je ne crois pas nécessaire, camarades, de rappeler avec quelle insistance nous avons lutté contre le courant qui subissait la pression des apparences,
(*) (Résumé du rapport présenté par le camarade Michel Pablo au XVIII Plénum du Comité Exécutif de la IV• Internationale, fin Novembre 1956).
pour cette autre conception marxiste-révolutionnaire de la période que nous traversons, de ses contradictions, de ses problèmes.
Il est seulement utile, nécessaire, de souligner que, de tous les courants politiques, ouvriers et autres, c'est exclusivement nous qui avons eu cette conception.
Le trait caractéristique le plus frappant de la crise en cours, c'est qu'il s'agit d'une jonction, dans le paroxysme, de la crise de l'impérialisme el de celle de la bureaucratie soviélique, qui sévissait deja avant.
La crise de l'impérialisme a ses causes les plus profondes dans ses difficultés croissantes avec la révolution coloniale montante.
La crise de la bureaucratie soviétique est nourrie par l'ensemble des contradictions qui caractérisent les rapports de celles-ci avec les masses soviétiques, les masses des « démocraties populaires » et les masses internationales.
La cause la plus immédiate de la crise de l'impérialisme provient des difficultés rencontrées dans le Moyen-Orient et en Afrique du Nord, face à la montée de la révolution coloniale dans ces régions économiquement et stratégiquement vitales pour l'impérialisme.
La cause la plus immédiate de la crise de la bureaucratie soviétique réside dans les effets explosifs qu'ont eus le « dégel » et la « déstalinisation » accélérée en U.R.S.S. même depuis le 20° Congrès, dans les « démocraties populaires », en Pologne et en Hongrie en particulier.
La jonction dans le temps de ces deux crises — du Moyen-Orient el du glacis — tout en aggravant l'une et l'autre — a provoqué la crise internationale générale actuelle. Sans la crise simultanée dans le Moyen-Orient, aggravée par l'intervention militaire anglo-française, la bureaucratie soviétique aurait peut-être eu tendance à réagir avec moins de brutalité, de précipitation, et en réalité d'affolement. Sans cette même crise, d'autre part, l'impérialisme aurait eu tendance à réagir avec une toute autre détermination devant les événements de Hongrie.
La simultanéité des deux crises a eu comme résultat global le désarroi et les déchirements au sein aussi bien de l'impérialisme que de la bureaucratie soviétique.
Mais, tandis que l'impérialisme a réagi en battant en retraite, le Kremlin a réagi en combinant actions et manifestations, offensives et défensives.
Sans minimiser la part de faiblesse, de nervosité, sinon d'affolement contenue dans les réactions de la bureaucratie, il y a là, tout de même, une nouvelle illustration du réel rapport de force qui existe actuellement dans le monde et qui reste fondamentalement défavorable à l'impérialisme.
Car peut-on minimiser l'occasion extraordinaire offerte à l'impérialisme par les événements de Hongrie pour intervenir en tant que « libérateur» des peuples « enchaînés » et que celui-ci non seulement n'a pas voulu saisir, mais qu'il a froidement consenti à sacrifier ?
Du point de vue des rapports internationaux, vu sous l'angle des Etats, la crise actuelle met en relief la structure à « deux puissances » fondamentales du monde actuel: Etats-Unis-V.R.S.S.
Mais du point de vue classe, la crise actuelle met en relief avant tout la puissance souveraine des masses, coloniales ou prolétariennes, qui font et déterminent l'Histoire, défient et ébranlent la puissance de n'importe quel appareil, bouleversent anssi bien les plans de l'impérialisme que ceux de la bureaucratie soviétique et sément le désarroi et la démoralisation dans leurs rangs.
Si on voulait schématiser les enseignements, les résultats, les reclassements produits jusqu'ici produits jusqu'ici pi révision, on dirait que, sur la crise et dresser un bilan ne fut-il que provisoire et toujours sujet révision, on dirait le plan des Etats, c'est P'U.R.S.S., l'Egypte et les Etats arabes qui sortent diplomatiquement gagnants, suivis par les Etats-Unis, avec perdants sinon écrasés l'Angleterre et la France, et Israël dans la plus précaire des situations.
Sur le plan du rapport des forces international, c'est la coalition réaffirmée dans les faits des Etats ouvriers et de la révolution coloniale, qui sort gagnante face à l'ensemble de l'impérialisme.
Et enfin, sur le plan du rapport de force de classe, ce sont les masses coloniales et prolétariennes qui dominent, ayant démontré tant au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Angleterre en Pologne, ou en Hongrie, une énergie révolutionnaire farouche, et une détermination non moins farouche, malgré 2 ses formes diverses ici et là, d'accéder à une vie meilleure, de bien-être materiel et de liberté. qui est justement la raison d'être de la révolution prolétarienne et du socialisme.
Je passerai maintenant à l'analyse plus concrète des éléments de la crise actuelle et de ses perspectives. Je finirai ensuite ce rapport en insistant sur la maniere dont nous devons aborder cette situation et les taches qu'elle nous impose.
LA CRISE DU MOYEN-ORIENT Nous avions expliqué (1) pour quelles raisons fondamentales une crise grave et longue, s'installait dans le Moven-Orient, pourquoi, pour l'impérialisme ranco-anglais en particulier, tout en ayant des hésitations réelles quant : l'efficacité d'une intervention militaire, ces hésitations n'avaient pas et ne pouvait avoir un caractère absolu ; pourquoi cependant une intervention militaire éventuelle ne pouvait avoir chances de succès qu'à travers une guerre générale à laquelle elle conduirait.
Les événements ont montré qu'effectivement l'impérialisme anglo-français, de connivence avee Israël qui a servi en cette occasion et de facon aussi patente qu'aventureuse (l'aventure est dans la nature artificielle et précaire de cet Etat) comme instrument de l'impérialisme et à l'insu de l'impérialisme américain avait prémédité l'agression contre l'Egypte.
Ite fait pacinpomptaien dent la raissite rapiste de , agesoin mis Londres et Paris comptaient, non sans raison du reste, que, une fois mis devant le fait accompli Washington leur donnerait son appui tacite.
Leurs calculs avaient cependant négligé deux facieurs : les réactions du Kremlin, décidé à maintenir et élargir la base conquise dans le Moyen-Orient, et les réactions des masses arabes et métropolitaines.
Ce dernier élément s'est avéré particulièrement important dans le cas de l'Angleterre.
Les difficultés du Kremlin en Pologne et surtout en Hongrie ont précipité l'action préméditée des Anglo-français qui l'ont cru neutralisé par ses difficultés.
L'effet fut plutôt le contraire. Le Kremlin, placé devant la perspective de perdre à la fois ses gains dans le « glacis » et dans le Moyen-Orient, se méfiant des intentions ultérieures de l'impérialisme, a réagi plutôt avec brutalité et de manière ultimatiste.
D'autre part, les masses arabes, loin d'avoir été impressionnées par les moyens mis en œuvre ou même les quelques succès militaires des impérialistes, et malgré l'incapacité de leurs directions nationales, ont réagi sous la forme chaotique d'actions terroristes individuelles et d'embryons de guérillas.
Elles ont ainsi préfiguré ce que serait une guerre internationale à l'étape actuelle.
En lespace de quelques jours, les foyers d'incendie se multipliaient, à travers toute la région, si inflammable - c'est bien le cas de le dire - du Moyen-Orient.
Tandis que le Canal se trouvait vite bloqué, les pipe-lines sautaient et la fièvre s'emparait des masses arabes.
Encore quelques « succès militaires » des impérialistes, quelques destruetions d'autres médinas que celles de Port-Saïd, et des quartiers populaires du Caire, et le Moyen-Orient arabe devenait une terre de feu et de sang, échappant au contrôle, non seulement des impérialistes mais aussi des directions indigènes féodo-capitalistes.
Devant les réactions du Kremlin et des masses, Washington, paralyse pai es élections et. de toute manière, manifestement non préparé à exploiter la crise du Kremlin, décida de se tenir en alerte, et d'essayer de jouer fondamentalement le Moyen-Orient contre le glacis, laissé provisoirement an Kremlin.
La politique de Washington, à l'heure actuelle, consiste à éviter, y compris en dernière instance par la force, une suprématie soviétique dans Orient; à regagner les directions féodo-capitalistes arabes en se désolidarisant des Anglo-francais et d'Israël, en brandissant le spectre du communisme, en exploitant « l'impérialisme du Kremlin en Hongrie ». en reconsidérant les projets d'aide financière aux pays arabes; à ressouder également l'alliance atlantique, mise cependant sous un plus ferme et plus indiscutable leadership américain.
(1) Editorial. « Quatrième Internationale ». septembre 1956. 3
Dans le cadre de ces objectifs, Washington est décidé à laisser pour le moment le Kremlin régler à sa guise la crise dans les « démocraties populaires », d'autant plus que cette crise ne peut que profiter à Washington sur le plan de la propagande, de sa mission « libératrice», et lui ménager des chances pour lavenir.
La crise du Moyen-Orient laisse par contre l'Angleterre et la France dans la plus grave situation où ces deux pays se sont trouvés depuis la dernière guerre. Leurs velléités à jouer un rôle tant soit peu indépendant de Washington ont subi un échee cuisant. Menacées par l'ultimatum soviétique, elles ont dû rebrousser chemin à la hate, frappées de panique, et se retugier sous la protection de laviation strategique americaine mise en alerte à cette occasion. Leur prestige déjà fort entamé dans le monde colonial de l'Asie et de l'Afrique, est tombé à zéro.
Leurs finances déjà ébranlées par les expéditions coloniales sont aggravées par les conséquences du blocage du canal et la destruction des pipe-lines. Et avec elles, c'est toute l'Europe capitaliste qui souffrira économiquement des mois durant des conséquences de cette aventure.
LES CONSEQUENCES ECONOMIQUES DE LA CRISE La situation économique du monde capitaliste avant la crise de Suez était caractérisée par les données suivantes : le boom industriel des pays capıtalistes de l'Europe portant principalement sur des machines et des biens de consommation durables se maintenait, quoique avec un taux d'accroissement moindre qu'en 1955. Il continuait à être attisé par les investissements et la consommation intérieure, moins par les exportations (qui déclinaient dans la plupart des pays à des degrés divers et en contraste avec l'augmentation quasi générale des importations). Les tendances inflationnistes étaient partout renforcées ; les goulots d'étranglement par manque de matières premières ou de main-d'œuvre persistaient; le déficit en dollars était en augmentation du fait des importations accrues en provenance des Etats-Unis.
Dans ce tableau général le cas de l'Angleterre et du Danemark était particulier, ces deux pays connaissant en plus — et depuis une période déjà une stagnation marquée dans leur production industrielle, ainsi qu'une poussée inflationniste et une diminution de leurs réserves en dollars et en or plus fortes qu'ailleurs.
Par contre, la France, l'Allemagne et la Hollande se maintenaient en plein boom industriel (qui, cependant, dans le cas de la France et de la Hollande allait de pair avec une détérioration de leur balance commerciale).
Aux Etats-Unis le boom industriel continuait également, malgre un taux l'accroissement de la production industrielle moins important qu'en 1955, et ine forte poussee inflationniste
Jans les pavs coloniaux et dependants, par contre, la situation économique était caractérisée par le maintien d'une balance commerciale défavorable pour eux dans leurs échanges avec les pays industriels, aggravant aussi bien poussées inflationnistes que les difficultés pour la formation de capitaux indigènes capables de soutenir l'effort d'industrialisation de ces pays.
La chute relative des échanges entre les régions industrielles et ces régions est un phénomene qui se développe depuis quelques annees deja, qui contraste avec le boom des pays industriels pendant cette même période, et qui est dû aux principales causes suivantes: les régions industrielles ont tendance produire actuellement elles-mêmes une part accrue de nombreuses matières premières naturelles qui provenaient autrefois des régions sous-développées : le remplacement des matieres premières naturelles par des matières premières fabriquées acquiert des proportions toujours plus importantes : le fléchissement relatif de la production textile dans les régions industrielles a touché le volume total des matières premières pour ces régions en provenance des pays non industrialisés.
Les conséquences économiques de la crise de Suez bouleversent maintenant considérablement situation.
Elles auront la tendance a faire plajonner partout plus vite le boom indusIriel, sion a precipiter la phase déclinante en perturbant le commerce mondial; en aggravant la pénurie de certaines matières premières, dont le pétrole ; en aggravant egalement le deficit en dollars à la fois des pays capitalistes européens, et des pays coloniaux et dépendants; en renforçant partout les poussées inflationnistes, sinon carrément l'inflation.
Seuls les Etats-Unis pourraient éventuellement en profiter pour augmenter 4 leurs exportations, et supplanter certains concurrents européens en Amérique latine, et en Extrême-Orient. Par contre, le danger inflationniste sera pour eux également plus grand maintenant.
Les conséquences économiques de la crise de Suez pour l'Europe capitaliste particulier dépendront naturellement de la durée du déblocage du canal e le la réparation des pipe-lines
On évalue actuellement entre 6 mois et un an cette durée. Mais il s'agit la de calculs provisoires et passablement arbitraires qui ne tiennent pas compte des aspects politiques de la question.
L'Angleterre aura à affronter pendant cette période une importante réduction de ses importations en pétrole qui influera sur sa production industrielle (au moins 2 % environ de diminution) ; sur ses exportations en pétrole ; sur ses revenus provenant des compagnies anglaises du pétrole ; sur ses réserves en dollars, ses finances, et sur sa balance des paiements.
Pour la France les conséquences seront analogues. LES CONSEQUENCES SOCIALES ET POLITIQUES En ne prenant en considération que le seul aspect d'une plus forte poussée de l'inflation que causera inévitablement cette crise, nous pouvons facilement prévoir les conséquences sociales : une aggravation des conflits sociaux dans tous les pays touchés par la crise.
Humiliées politiquement, endommagées financièrement, la France et l'Angleterre s'installent dans une longue crise politique et sociale.
En Angleterre, le parti de la bourgeoisie au pouvoir connait la plus grave crise de son histoire. Grâce à l'attitude prise par le Labour Party, lui-même soumis à la pression anti-guerre des masses britanniques, il existe maintenant une possibilité réelle pour que la crise en Angleterre trouve bientôt une issue progressive par la portée au pouvoir d'un gouvernement travailliste. L'ensemble des conditions ainsi créées favorise objectivement une importante poussée révolutionnaire des masses britanniques.
En France, par contre, la crise politique et sociale risque de profiter en définitive a lextrême-droite et a la réaction. C'est la le résultat du rôle joue par le Parti socialiste, promoteur de la guerre en Algérie et en Egypte, et de la paralysie du Parti communiste, déchiré, rendu impuissant par la crise du stalinisme. Je dis cependant « risque », car la crise est profonde au sein même de la bourgeoisie francaise et sera longue avant qu'elle n'aboutisse à une solution plus stable. Entre temps des possibilités réelles existent pour que la crise du mouvement ouvrier français connaisse quand même une solution progressive par la victoire, au sein des deux partis traditionnels, de tendances centristes de gauche qui débarrassent ces partis aussi bien de la direction Mollet que de la direction Thorez.
Mais cette dernière alternative est déjà liée aux perspectives de la crise du stalinisme.
LA CRISE DU STALINISME INTERNATIONAL se stalinisme international a été ébranle, jusquen ses fondements, ll y a léjà quelques mois, à la suite de la publication du rapport Khrouchtche sur Staline.
Ore temerise et la crise serent installés, à la suite de cette publication, laiss profondément que les apparences, les manifestations extérieures ne le saient croire. Comme nous l'avions souligné, précisément contre une tendance à se fier à ces apparences, la crise cette fois s'acheminait et travaillait dans les profondeurs, soulevait les questions fondamentales du communisme en général ; elle était en réalité irréversible et impossible à stabiliser pour longtemps sur un palier quelconque.
Ses trois épicentres, U.R.S.S., démocraties populaires, Partis communistes, agissaient en interaction, la faisant rebondir de l'un à l'autre. Les événements de Poznan démontraient et attisaient à la fois la situation particulière créée dans les démocraties populaires.
Du coup, le foyer le plus actif de la crise internationale du stalinisme se fixait dans ces pays.
Par les conditions historiques qui ont procédé à la formation du nouveau régime social de ces pays, par les erreurs, les excès, les stupidites commises ensuite sous la gestion stalinienne, aussi bien sur le plan économique que politique, par leurs traditions révolutionnaires et culturelles, ces pays repré-
Б sentent le point à la fois le plus faible et le plus explosif du système stalinien.
Des Taffaire de la Yougoslavie, notre mouvement avait souligné la possibilite de voir ce système se désagreger plus rapidement qu'en U.R.S.S. même, tout d'abord dans sa périphérie des pays du « glacis ›. C'est ce qui arrive maintenant.
Par le fait que les masses dans ces pays ne se sont jamais senties associées démocratiquement ni aux transformations sociales qui ont marque le changement du régime social, ni ensuite à la gestion de l'économie et de l'Etat ; par le fait qu'elles ont eu au contraire constamment la conviction d'être menée par une bureaucratie, instrument docile du Kremlin, appuyée avant tout sur les armées d'occupation de celui-ci, et sur la police secrète, appendice du Guépeou soviétique ; par le fait que le plan économique ne visait pas à une elevation constante, subtantielle du niveau de vie des masses, mais à la construction d'une économie socialiste « nationale », autarcique, réglée selon les besoins économiques et militaires de la bureaucratie soviétique, les masses des ays des « democraties populaires » se sont senties constamment frustrées de eur bien-être, de leurs libertés et de leur dignité nationale. Le bilan le plu: accablant du stalinisme, en tant que régime exprimant les intérêts de la bureaucratie soviétique et négation du socialisme, éclate maintenant au grand our precisement dans ces pays.
Il serait naturellement faux d'affirmer que les bases économiques et sociales du nouveau régime n'ont rien apporté aux masses et ne représentent pas des conquêtes importantes et réelles pour elles.
Mais elles représentent incontestablement beaucoup moins qu'en U.R.S.S. même, où la Révolution de 1917 vit toujours dans la conscience des masses et où le régime a pris racine, grâce à des réalisations et à une durée autrement importantes.
A la lumière des événements de Pologne et de Hongrie, le bilan du stalinisme dans le glacis est d'une faillite si complète qu'il menace les bases économiques et politiques mêmes du régime.
Naturellement, tout en affirmant ceci, il faut éviter de schématiser, d'uniformiser la situation dans tout le glacis. Il faut tenir également compte des différences réelles qui existent entre, par exemple, un groupe de pays comme la Hongrie, Allemagne de l'Est, la Roumanie et l'Albanie, et un groupe de pays comme la Pologne, lacslovaque la Bulgarie dans lesquels, er faveur d'un plus haut degré de stabilite sociale, joue surtout l'élément des traditions révolutionnaires et d'enracinement plus important des partis communistes.
Cependant, même dans le cas d'un pays comme la Hongrie l'élan révolutionnaire des masses ne se dirige pas vers la restauration du capitalisme ; confusément, en tatonnant, il cherche sa voie vers un épanouissement du véritable contenu du socialisme: bien-être, liberté et culture.
Laissons les pontifes à la Sartre, tardifs désappointés du stalinisme, par nature étrangers aux réalités et aux aspirations des masses révolutionnaires. parler à propos de la Hongrie d'une « révolution faite à droite ».
LES ENSEIGNEMENTS DE LA REVOLUTION POLITIQUE EN POLOGNE ET EN HONGRIE En réalité, aussi bien en Pologne qu'en Hongrie, nous avons assisté l'action révolutionnaire spontanée des masses, la plus ample et la plus riche depuis la révolution d'Octobre, qui a fait naître les organes immortels du vrai pouvoir prolétarien démocratique : les comités démocratiques de toutes sortes des masses en armes.
Un tel pouvoir n'est jamais celui de la contre-révolution, qui en réalité ne pourrait frayer son chemin, que dans une deuxieme phase de lutte armee préezsement contre ce pouvoir. On a été loin d'une telle évolution non seulement dans le cas de la Pologne, mais y compris en Hongrie.
En Pologne, grâce au rôle de direction qu'a pu jouer le parti ouvrier, conquis, transmuté par la tendance Gomulka, expression elle-même, certes déformée, de la vraie tendance des masses, mais tendance centriste évoluant tout de même a gauche — la révolution politique des masses contre le régime bureaucratique a pu faire l'économie d'un errement dans l'incertitude et la confusion et éviter les dangers inhérents à une telle situation.
En Hongrie, Tabsence de toute direction politique centralisée et tant soi en claire a provoqué au contraire a partir d'un certain moment, exactement ces défauts et ces dangers. 6
Dans les deux cas, l'action spontanée des masses a donné tout ce qu'elle pouvait donner par elle-même: des formes d'organisation du pouvoir, les conseils ; des idées éparses parmi les plus radicales d'un programme politique : gestion ouvriere des usines; indépendance des partis et des syndicats par rapport a [Etat; droit aux tendances et partis se basant sur les conquêtes éco nomiques et sociales du regime, et sur le pouvoir des comités.
On ne soulignera jamais assez limportance énorme de ces réalisations et de ces mots d'ordre avancés par les masses elles-mêmes, lors de leur propre experience revolutionnaire; et qui rejoignent de si pres, qui se confondent en réalité avec notre propre programme.
Ceci a reçu, lors des événements de Pologne aussi bien que de Hongrie, une confirmation, une consécration absolument éclatante.
Cest là la preuve que, tout isolé qu il soit encore des masses, notre mouvement, grâce à ses traditions et à son éducation communiste, marxisterevolutionnaire constante, au fait qu'il manie efficacement le marxisme en tant que méthode d'analyse, de compréhension de la réalité vivante et d'orientation à son rigoureux attachement aux principes, est infiniment plus près des masses révolutionnaires que n'importe quel appareil puissant ou que n'importe quelle tendance « ouvrière » de masse à direction bureaucratique ou opportuniste.
Les grandes leçons de la révolution politique aussi bien en Pologne qu'en Hongrie se résument dans la création des organes et la formulation par les masses elles-mêmes des mots d'ordre essentiels du pouvoir et de la démocratie politique prolétariens; ensuite dans l'importance extrême, fondamentale du parti, que rien ne peut remplacer en tant qu element décisif, non certes pour le declenchement mais pour la victoire de la révolution.
La revolution hongroise a pose d'autre part des questions auxquelles nousmêmes devons répondre, non seulement afin d'argumenter efficacement avec les membres des P.C., mais pour notre propre éducation théorique et celle du mouvement communiste en général.
S'il est absolument juste de réfuter catégoriquement la version stalinienne d'une « contre-révolution », il serait également faux de minimiser l'absence de direction révolutionnaire consciente dans cette révolution, et les dangers que ce manque peut faire courir au régime social.
Le manque de direction révolutionnaire consciente, ayant des racines parmi les masses, a fait que la situation revolutionnaire exceptionnellement favorable des premiers jours, avec partout la création de comités dominés par le courant prolétarien, n'a pu être exploitée, afin d'asseoir sur eux tout le pouvoir et de définir un programme de politique extérieure qui serait sinon acceptable du moins difficile à combattre par le Kremlin.
Au contraire, nous avons vu les éléments disparates du gouvernement Nagy, dont une bonne partie étaient des éléments éduqués dans la confusion l'opportunisme staliniens, hésiter, abandonner successivement leur position antérieure, élargir la démocratisation dans tous les sens, donner des prétextes au Kremlin sinon l'alarmer effectivement.
Débordé, le gouvernement Nagy a commencé à manœuvrer en dehors du camp de classe, sans avoir essayé au contraire de manœuvrer, face au Kremlin, à l'intérieur de ce camp.
Et pourtant les marges de manœuvre à l'intérieur de ce camp n'étaient nullement négligeables, malgré l'état de compromission extrême du Kremlin par toute sa conduite depuis l'éclatement de la révolution.
Une véritable direction révolutionnaire qui aurait fait appel aux comités et au courant prolétarien des masses avec sincérité, avec audace aussi, aurait pu les convaincre de comprendre les limites de classe de la démocratisation et la nécessité de l'alliance sur un pied d'égalité avec FU.R.S.S
Il n'est certes pas sür que, même dans de telles conditions, la deuxième intervention militaire du Kremlin ne se serait pas produite de toute manière, occasionnée par l'ampleur prolétarienne de la révolution. De toute façon, la position prise par notre internationale sur la question de lintervention mıll taire du Kremlin tient compte de la pire variante. A supposer même que les dangers contre-révolutionnaires furent à un moment donné de la révolution plus grands qu'ils ne l'étaient en réalité — il est maintenant évident que les staliniens ont a posteriori sciemment exagéré ce danger et la « terreur blanche » — il est impossible de recourir à cette solution sans défigurer par ce moyen le sens de la lutte et compromettre l'avenir du socialisme aussi bien en Hongrie qu'internationalement.
Face à la révolte de la quasi unanimité d'un pays, il est inconcevable qu'une poignée de « communistes » à la Kadar s'arroge le droit de parler au nom des « travailleurs » du pays et appelle une armée étrangère à maintenir par son intervention les « conquêtes du socialisme».
L'argumentation des staliniens sur cette question est une illustration flagrante de leur mentalité de bureaucrates sui generis qui ont complètement perverti les notions fondamentales et élémentaires du marxisme révolutionnaire. Pour nous, comme nous l'ont enseigné Marx, Lénine et Trotsky, la classe en tant que telle, brute, avec toutes ses imperfections, limites, confusions est au-dessus du Parti ; le parti en tant que tel est au-dessus de sa direction.
Nous acceptons la volonté, le verdict de la classe même dans ses errements, car nous voulons la conquérir à nos idées par la persuasion et par sa propre expérience et non pas en se substituant à elle ou en la violentant.
Les staliniens ont pris l'habitude de regarder ces notions à lunettes detormees de sous-officiers primitifs, arrogants et stupides d'une armée a la prussienne. Is commandent et violentent la classe comme ils commandent et violentent en tant qu'équipe restreinte de direction leur propre parti.
Justifier d'autre part l'intervention de l'armée rouge au nom d'une soidisant fidélité ou défense « inconditionnelle » de l'U.R.S.S. trahit également une mentalité stalinienne qui confond l'U.R.S.S. en tant qu'Etat ouvrier, par sa structure économique et sociale, avec sa direction politique actuelle assumée par la bureaucratie soviétique. Quant a nous qui n'avons cessé contre et marées et malgré la pression la plus odieuse, la plus terrible, exercée contre notre mouvement par les staliniens, de défendre effectivement inconditionnellement — malgré sa direction stalinienne - IU.R.S.S., Etat ouvrier, contre l'impérialisme et la réaction, nous n'avons jamais mis cette défense au-dessus des intérêts du socialisme et de la révolution mondiale. La défense de TU.R.S.S. est subordonnée à la défense des intérêts du socialisme et de la révolution mondiale.
Dans le cas de la Hongrie, la majorité écrasante des travailleurs s'était dressée et se dresse toujours contre Tarmée soviétique, agissant pour le compte de la bureaucratie soviétique.
Seule la dialectique primaire de vulgarisateurs du marxisme que sont les chefs staliniens à la Thorez, Togliatti et Cie peut identifier ce conflit à une « lutte de classe » entre la « contre-révolution » de toute une population nationale opprimée et « l'Union Soviétique ». Entrer dans ces simplifications grossières, présentées comme une « vraie analyse de classe » de la situation, c'est faire criminellement le jeu de la bureaucratie soviétique et discréditer non seulement le stalinisme, mais le communisme. D'ailleurs, si durant quelques moments au cours des événements hongrois, a régné une certaine confusion quant à la nature de classe des forces qui dominaient la situation, cette Kadar, nous assistons à une très nette dualité du pouvoir en Honger : denn confusion est maintenant liquidée. Depuis la formation du côté le pouvoir de l'armée soviétique sur lequel s'appuie exclusivement ledit «gouvernement révolutionnaire des ouvriers et paysans » et de l'autre côté les magnifiques, les indomptables conseils démocratiques des vrais ouvriers révolutionnaires hongrois disposant même d'une vraie direction nationale : le conseil national central.
Le tableau est clair, il est devenu incontestablement plus clair pour les masses hongroises elles-mêmes qui mûrissent politiquement d'une minute l'autre dans le feu, dans le creuset révolutionnaire incomparable que consiste leur lutte placée dans l'ensemble des conditions concrètes qui la caractérisent.
Cette lutte entrera désormais dans l'histoire comme la lutte la plus héroïque, sur le niveau politique le plus élevé jamais atteint par le prolétariat international.
LES PERSPECTIVES DE LA CRISE DU STALINISME nécessaire de comprendre, en agissant pratiquement en conséquence, qu'il n'existe aucune force au monde capable de stabiliser pour longtemps sur un échelon quelconque la crise mortelle actuelle du stalinisme international. Toutes les tentatives de la bureaucratie soviétique de résoudre la crise par la seule force, à la manière hongroise, sont vouées à l'échec comme sont vouées à l'échec toutes les tentatives des équipes staliniennes à la Thorez dans les P.C. de stopper la fermentation, d'intimider les opposants, de revenir à « l'ordre » et la « discipline » monolithiques de l'ère stalinienne...
Même la partie la plus stalinienne de la direction politique de la bureaucratie soviétique qui influence actuellement l'ensemble de celle-ei et qui veut 8 faire marche arrière ne saurait que combiner constamment violence et concessions, cédant à Gomulka pour imposer Kadar, lui-même empruntant et dépassant le programme émis par Nagy dans ses moments les plus avancés.
Que Khrouchtchev « le centriste » tombe prochainement en U.R.S.S. et que Molotov ou Malenkov, « les staliniens », lui succèdent, ce ne serait pas là une solution capable de restaurer l'ancien ordre stalinien, et de toute manière absolument pas une solution durable. Une nouvelle équipe « stalinienne > en U.R.S.S. serait obligée de combiner les concessions — surtout maintenant en U.R.S.S. même — avec une impression, avec des manifestations de « durcissement », de « fermeté » à l'extérieur, en tant que supreme tentative de bureaucratie avant l'apparition désormais inévitable en U.R.S.S. d'une nouvell équipe qui s'engage dans la « déstalinisation » plus loin que l'a fait Khrouchtches jusqu'à la révolution hongroise.
Car telle est la dynamique révolutionnaire qui se dégage des événements de Pologne et de Hongrie, qui traverse actuellement toutes les démocraties populaires, et se confond - en l'attisant — avec la dvnamique propre de PU.R.S.S. La bureaucratie soviétique est en réalité prise actuellement sous le: feux croisés de l'impérialisme et des masses révolutionnaires. Elle est apeurée, nerveuse, hésitante, s'efforçant par une action saccadée, spasmodique, de redresser la situation, d'éviter les écueils qui l'assiègent de tous côtés, de survivre. Elle est déchirée, sans convictions, sans perspectives. Toute son action, durant les crises polonaise, hongroise et du Moyen-Orient, le démontre. Sa direction politique se soude et se déchire à chaque nouvel assaut des masses et devant la peur de l'impérialisme qui guette cette situation.
Elle a voulu intimider Gomulka et les Polonais, elle a cédé ensuite, presque sur toute la ligne ; elle a voulu intimider les Hongrois, elle a cédé ensuite, promettant dans sa fameuse déclaration du 30 octobre, une libéralisation générale pour tout le glacis et faisant l'autocritique de ses fautes chauvines ; elle a réagi à nouveau contre eux avec une brutalité inouïe, au même moment où elle envoyait son ultimatum aux Anglo-français. Elle pourrait bien demain ermettre sous certaines conditions à Nagy de reprendre le pouvoir Hongrie et se livrer elle-même à une nouvelle autocritique de ses errements et crimes.
Considérer qu'il peut y avoir pour toute une période une stabilisation d'une équipe néo-stalinienne capable de maintenir une situation comme celle qui existe actuellement en Hongrie, de consommer la rupture avec Tito, d'accepter son isolement actuel des masses prolétariennes, de risquer ses alliances avec les bourgeoisies coloniales, c'est considérer en réalité la variante suivante : une politique du pire de la part de la bureaucratie aboutissant, sinon provoquant délibérément une issue de la crise par la guerre.
Naturellement cette variante n'est pas totalement exclue, elle est surtout réelle - en tant que danger réel — pendant la période intérimaire actuelle où Pancienne équipe de la direction politique de la bureaucratie soviétique est de toute manière condamnée et compromise - aussi bien envers les « vrais » staliniens qu'envers les éléments « libéraux » — et qu'une nouvelle équipe capable de se placer dans le sillage de la dynamique objective, allant plus loin dans la « déstalinisation », ne se dégage.
De toute façon, le sort définitif du stalinisme moribond déia dans les démocraties populaires et les Partis communistes des lependants se jouera maintenant de manière décisive en des délais relativement courts. Sauf naturellement en cas d'éclatement d'une guerre majeure qui allongerait éventuellement ces délais.
Dans une telle situation extraordinaire où la crise catastrophique du stalinisme se propage avec le souffle d'un ouragan, la tâche centrale qui s'impose, c'est de créer, de présenter devant les masses l'alternative d'une nouvelle direction communiste révolutionnaire.
Pour l'accomplissement de ces tâches, l'histoire crée maintenant des conditions exceptionnelles : l'existence déjà du programme et des cadres représentés par la IVe Internationale ; des forces révolutionnaires nouvelles qui, par leur propre expérience, retrouvent ou sont capables de retrouver ce programme. Cette fusion est maintenant possible, il s'agit de la rendre par notre propre action inévitable dans des délais relativement courts: