L'Afrique noire en marche
La révolution coloniale est le fait dominant depuis l'éclatement de la deuxième guerre mondiale; le fait saillant par excellence de cette moitié de notre siècle. Elle passera dans l'Histoire comme ayant joué le róle de véritable « fossoyeur » de l'impérialisme, et qui a grandement facilité la révolution prolétarienne dans les métropoles.
On connait plus ou moins les formes qu'elle a prises en Asie, son évolution, ses victoires. On connait. quoique moins bien, ses aspects divers en Amérique latine. Le public européen en particulier est maintenant familiarisé avec ses développements en Afrique du Nord et dans le Moyen-Orient.
Mais on connait incontestablement moins bien le réveil de l'Afrique noire, dernière réserve coloniale de l'impérialisme.
L'intérêt de l'impérialisme pour le continent africain dans son ensemble n'est pas à souligner. Il a grandi constamment depuis l'éclatement de la dernière guerre, sur les plans stratégique et économique à la fois.
Durant la guerre. l'Afrique occupait une position-clef dans le système des communications des « Alliés », des EtatsUnis en particulier. C'est sur l'Afrique (l'Afrique noire occidentale) que se replie actuellement l'Angleterre pour ses communications inter-Commonwealth vitales et que les Etats-Unis ont installé quelques-unes de leurs principales bases aéronavales dans le monde.
L'intérêt stratégique de l'Afrique, dans l'éventualité d'une guerre mondiale, est littéralement vital pour les impérialistes. C'est en Afrique également que s'est repliée une grande partie des capitaux rapatriés des places perdues ou « en danger » de l'Asie; et de nouveaux capitaux affluent, attirés par le taux de profit élevé, caractéristique de la belle ère coloniale.
D'autre part, la chasse aux minerais atomiques et autres matières premières, que dévore actuellement l'économie en expansion du capitalisme, celle des EtatsUnis en particulier, a ravivé l'intérêt économique pour l'Afrique, livrée à l'exploitation des impérialistes concurrents.
Cependant le temps où l'activité de l'impérialisme se développait quasi sans entrave est bien fini en Afrique aussi. Des millions d'Africains, du nord au sud.
de l'est à l'ouest, s'éveillant à des degrés divers: à la conscience nationale, politique, sociale même. L'Afrique tout entière est en marche afin de rattraper, après des siècles de stagnation, le rythme de notre époque, celle de l'abolition de l'impérialisme, de l'aube du socialisme.
Un nombre considérable de publications récentes décrivent les aspects divers de cet éveil puissant, y compris dans la partie la moins connue jusqu'ici de ce continent: l'Afrique noire.
Prenons par exemple le livre récent de Basil Davidson, « The African Awakening » (1), auteur entre autres d'un important ouvrage sur l'Afrique du Sud: « Report on south Alrica ». Ii decrit la situation actuelle dans les colonies tropicales noires du cours du Congo, belges, françaises, portugaises.
Il brosse un tableau saisissant des transformations économiques et sociales qui s'accélèrent depuis 1940 dans cette partie centrale, jadis si arriérée du continent : urbanisation, révolution industrielle, formation d'un prolétariat indigène nombreux et qualifié, aspirations nationales encore timides mais en développement irréversible.
Durant les dix à quinze dernières années, écrit-il, les peuples du Congo ont senti impérieusement qu'ils ne pouvaient pas vivre comme dans le passé, dans le cadre tribal. Par millions, ils ont, depuis 1940, commencé à abandonner les réserves d'indigènes, les régions des tribus, et ont afflué da ner, non pas teurs comme nière plus ou
Dès 1946, u Congo vivait tribus. En 195 ns les villes pour y séjouren tant qu'ouvriers migraauparavant, mais de mamoins permanente. n sixième des Africains du en dehors des régions des 3. le nombre total des Africains qui étaient hors chefferie s'élevait à 2.350.000. Près d'un quart de la population du Congo mène actuellement une vie urbaine de manière plus ou moins permanente. Ce phénomène d'urbanisation se généralise dans toute l'Afrique, y compris dans toute l'Afrique noire. Ce ne sont pas seulement les villes du Congo. Léopoldville, Elisabethville, Stanleyville. Coquilhatville, etc., qui s'enflent d'année en année. Les villes du Cameroun l'Ouest, les villes de l'Afrique noire orientale subissent la même transformation. a
(1) Editions Janathan Cape, London, 1955.
L'urbanisation est naturellement effet et cause de la révolution industrielle qui s'est emparée depuis l'éclatement de la dernière guerre de toute l'Afrique notre. Eperonnée par les nécessités nouvelles créées par la guerre, l'industrie africaine a connu depuis lors un essor ininterrompu. C'est l'instrument par excellence de la transformation profonde, irrésistible, irréversible que subit actuellement le continent noir.
Autrefois il fallait la force brutale pour trouver de la main-d'œuvre. Actuellement le salariat volontaire indigène non seulement devient abondant (2), mais, ô miracle ! il accomplit de telles performances technologiques que le mythe de la suprématie « naturelle » des Blancs est d'ores et déja mort.
Nous assistons à la formation d'une nombreuse classe prolétarienne indigène, souvent déjà hautement qualifiée.
C'est là le fait social de loin le plus remarquable de toute levolution récente de l'Afrique Noire, et déjà gros d'importantes conséquences politiques. L'auteur du livre a raison de ne pas sympathiser avec le point de vue de ceux qui, parmi les intellectuels indigènes, regrettent la dissolution de la vie tribale, souvent autrement noble, humaine, raffinée, que la civilisation des « bars » du Congo et de leurs « femmes libres ». Il mise sur le dépassement qui s'opère à travers cette étape vers une restauration de la dignité et des qualités humaines du Noir dans l'Afrique de demain, marchant au rythme de notre temps et non à celui irrémédiablement condamné du tam-tam.
Et c'est encore le prolétariat industriel montant qui incarne cet espoir, cette certitude. Même ces « femmes libres » qui animent les villes actuelles du Congo et auxquelles on refuse encore le droit au travall, représentent en effet une étape dans l'afranchissement des temmes. de vue conomique latsse toujours beau- Si la condition prolétarienne du polt coup à désirer au Congo belge, et si les autorités maintiennent toujours jeur attitude paternaliste envers les Noirs et leur refusent les droits au développement politique, dans les territoires portugais à l'Ouest nous sommes encore en plein régime de « travail forcé », en réalité d'esclavage.
Les contratados, ouvriers forces, sont de regle (3) dans tout le territoire d'Angola, tandis que les ouvriers « volontaires » sont souvent payés et surtout traités encore plus mal que les contratados. En 1951-1952, moins de 0,5% d'Africains fréquentaient les écoles pri-
(I) La taxation et la confiscation des meilleures terres par les Blancs furent les pratiques employées par ces derniers, qui ont disloqué la vie tribale et ont obligé la masse des Noirs à se convertir en maind'œuvre à bon marché. C'est là une des conditions qui ont permis le développement capitalste de l'Afrique Noire, Voir à ce propos l'ouvrage, du reste classique pour la compréhension générale des problèmes de l'Afrique Noire, de Georges Padmore • Africa, Britains third Empire » (Editions Dobson, Londres).
(3) L'auteur admet que le « travail forcé continue à exister quoique occasionnellement seulement, et dans les régions agricoles, dans un certain nombre de colo nies britanniques » également. 56
TERNATIONALE maires de cette colonie portugaise 4 millions d'habitants africains, 67 en tout et pour tout fréquentaient les écoles secondaires, et personne le terceiro ciclo des études supérieures (encore en 1954).
Aussi bien les autorités du Congo belge que d'Angola nient l'existence d'un quelconque mouvement national, ou de pionniers de tels mouvements. Mais l'auteur oppose leurs propres affirmations sur l'existence de « 3.818 prisonniers politiques » lors de sa visite au Congo, et la « moyenne de 5 déportés par mois » envoyés aux bagnes des iles de Sao-Thomé et de Principe d'Angola.
L'auteur conclut son ouvrage en insistant sur l'inévitabilité de l'affranchisse ment national et politique des Noirs. L'argument paternaliste de « l'immaturité » au moyen duquel on justifie encore le refus de leur accorder des droits démo cratiques et politiques, est déjà caduc dans la conscience de tout ouvrier africain tant soit peu développé. L'auteur n'a pu trouver beaucoup parmi eux qui « croient à ce mythe ». Avec une clarté croissante chaque ouvrier africain comprend par exemple que l'interdiction des syndicats n'est due qu'à « la peur des patrons de l'organisation ouvrière ». « Les Africains n'ont encore ni écoles, ni hôpitaux, ni cliniques, ni livres, ni bibliothèques, ni le droit au vote, à la repré sentation, ni narlement. le droit respect, à la dignité et l'égalité. Mais la différence est maintenant qu'ils ont conscience de ce manque, qu'ils doivent avoir, ce qui leur manque et qu'ils sont déterminés à l'obtenir. »
Avec le livre de Derek Kartun, « Africa. Africa ! » (4), nous suivons le même processus d'émancipation des Noirs, plus spécialement dans les 14 territoires africains (colonies, protectorats, territoires sous tutelle), contrôlés par la Grande-Bretagne : 4 millions de mile carrés, 56 millions d'habitants.
L'auteur ne ménage pas son indignation profonde et si justifiée pour les conditions d'exploitation qui prévalent encore dans cette partie du continent. Il cite abondamment les chiffres des profits exorbitants des compagnies minières et autres qui exploitent ces territoires, et les salaires, littéralement de famine (5), payés aux ouvriers indigènes. Il explique que la soi-disant « nonchalance » des Africains est pour beaucoup le résultat d'une sous-alimentation chronique, raison reconnue explicitement ou implicitement dans les rapports de plusieurs commissions officielles (6). Il s'étend sur les conditions abjectes de travail des enfants et des femmes, ainsi que sur la législation anti-ouvrière et antidémocratique, presque partout encore en vigueur.
Et cependant le « réveil africain » est la réalité sur laquelle il faut compter main-
(4) Aux Editions Laurence and Wishart, London,
(5) A peine quelques shillings par semaine, en tout cas, moins de 1.000 franes et souvent de soo francs par semaine !
(6) On retrouve les mêmes faits et conclusions dans tous les autres ouvrages récents qui s'occupent de l'Afrique.
tenant. « Aujourd'hui le peuple de l'Afrique est en marche », partout.
L'auteur, qui dresse un impressionnant tableau des luttes, grèves, démonstrations politiques, pétitions, actions des femmes, des jeunes, éclosions de violence spontanée - qui ont eu lieu depuis 1940. accorde une importance au rôle de pionniers joue par les Noirs qui ont combattu dans les armées des Blancs pendant la dernière guerre.
L'explication qu'il donne du cas de la Côte de POr (et du Nigéria), territoires parvenus à « l'indépendance », est intéressante. Outre le facteur d'un très faible peuplement européen de ces territoires. entravé par le climat malsain (7), il y a eu le développement d'une classe moyenne indigène. qui a créé en 1947 la « United Gold Coast Convention ». la première organisation politique de cette colonie, décidée à lutter pour un « autogouvernement dans le délai le plus bref ».
La Côte de l'Or a évolué « en tant que colonie sans colons blancs, et en même temps avec une importante classe moyenne africaine, dont certains membres sont devenus relativement riches d'autres très liés aux puissants trusts impérialistes ». C'est à eux que l'impérialisme a concédé le premier « gouvernement national » en Afrique noire, acte à la fois de nécessité mais aussi de confiance.
Cependant, à côté de cette bourgeoisie compradore qui tire ses profits de l'exploitation des plantations de cacao (la Côte de l'Or est le troisième producteur du monde en cette matière), il y a un prolétariat d'un demi-million environ, et un nombre à peu près équivalent de fermiers africains, obligés de vendre leur production souvent au 1/3 des prix du marché international au Cocoa Marketing Board.
A peine l'indépendance conquise, la lutte sociale se fait jour, « les différentes classes de la population de la Côte de l'Or se développant et s'affrontant les unes les autres dans l'arène politique ». Cette colonie, la première qui a accédé au « gouvernement national », stimulant positif pour toute l'Afrique noire, est aussi la première à affronter les problèmes sociaux dans le cadre de la révolution permanente.
Le livre « African Journeys » (8), de Fenner Brockway, est surtout intéressant po situation anton gui contient sur pour les informations qu'il contient sur situation actuelle au Soudan, l'Uganda et avant tout au Kenya. Malgré son désir évident de chercher une solution dans le cadre du Commonwealth et sa justice distributive entre Noirs et Blancs, qui se livrent un combat « racial » souvent « barbare » de part et d'autre, les faits saillants de l'exploitation impérialiste atroce de tous ces ter-
(7) « La mouche tsé-tsé, disent les indigènes, est notre soldat. Elle éloigne l'homme blanc. »
& Beaucoup d'habitants de la Côte de l'Or vous diront, écrit l'auteur, que parmi les statues qu'on érigera un jour à la mémoire des combattants de l'indépendance nationale, il y en aura une dédiée à cette petite mouche virulente. »
(B) Editions Gollanes, London, 1955.
ritoires de l'Afrique orientale ressortent avec reliet.
Le mouvement de violence spontanée des Mau-Mau apparait clairement comme un mouvement de désespoir de millions d'étres de la tribu Kikuyu, auxquels les colons blancs ont enlevé leurs meilleures terres, seule base d'existence de l'Africain, Plus d'un demi-million de Kikuyus errent dans le pays, n'ayant aucune terre pour y travailler et vivre.
Embauchés comme ouvriers agricoles par les Blancs, ils sont payés de 2 shillings et demi à 4 shillings et demi par semaine ! (120 à 230 francs) (9). Un autre million est parqué dans un territoire de 2.000 mile carrés, de terre ingrate, avec une densité qui par endroit est supérieure à 1.000 habitants par mile carré! A côté d'eux les colons blancs qui occupent les terres fertiles des White Highlands, forment à peine une population 12.000 membres. Leur « réserve » s'étale sur 12.000 mile carrés, soit un mile carré en moyenne par habitant, et d'une terre excellente.
Dans les villes, les conditions des ouvriers africains, quoique meilleures, sont scandaleusement inférieures à celles des ouvriers européens ou même asiatiques. L'auteur cite un rapport du Ministère du Travail du gouvernement du Kenya établissant les revenus annuels minima par catégorie nationale d'ouvriers : 2.000 à 3.000 ouvriers d'origine européenne re colvent moins de 600.000 francs par an: 3,000 a 4,000 autres d'origine asiatique recoivent moins de 180.000 trancs par an •lus de 46.000 ouvriers africains recoivent moins de 24.000 franes par an!
Le nombre des médecins au Kenya est de un pour dix mille habitants (10). Ceci, du reste, n'est qu'un mirage statistique, les médecins travaillant en réalité presque exclusivement pour les communautés d'Européens et d'Asiatiques, etc.
Parmi les aspects d'intérêt général de tous ces ouvrages, mentionnons la constatation unanime d'une intensification la pénétration économique américaine dans toute l'Afrique, et dans l'Afrique noire en particulier.
Les investissements publics américains en Afrique s'élevaient en 1955 à 200 milliards de francs français. Les investissements privés ne cessent eux aussi s'accroitre.
Les mines de cuivre de la Rhodésie du Nord sont passées sous contrôle américain. On abonde en exemples d'exploits pareils un peu partout, réalisés ces derniers temps.
L'Afrique, avons-nous déjà souligné, constitue une réserve immense de matières premières que se disputent avec une avidité accrue les impérialistes concurrents : antimoine, charbon, cobalt, cuivre, chrome, manganèse, platine, étain, uranium, vanadium, zinc, or, diamants, etc.
Le 1/5 du cuivre et de l'étain, presque le 1/4 du manganèse, plus de la moitié de l'or, 80 % du cobalt, 98 % des diamants
(g) Les fermiers blancs réalisent eux souvent, dix, vingt ou trente millions de profits par an.
(10) Mais c'est encore le Nigéria qui a le record avec un médecin pour 60.000 habitants !
RNATIONALE industriels se trouvent en Afrique, ne l'oublions pas. Sans compter ses ressources énormes en matières agricoles et en forces hydrauliques.
D'où l'intérêt accru de l'impérialisme américain pour ce continent.
Des livres récents tels que « Africa to day » de C. Grove Hains (11), « Report on Africa » d'Oden Mecker (12) et « Inside Africa » de John Gunther (13), tous ecrits par des auteurs nord-américains, 'ils n'apportent rien qui ne soit pas déjà connu par d'autres sources, témoignent éloquemment de cet intérêt et de la sym58 pathie que les idéologues (souvent inconscients et personnellement désintéressés.
cela va de soi) de la bourgeoisie améri caine éprouvent pour les aspirations nationales des Noirs.. de ceux de l'Afrique bien entendu.
Jean-Paul MARTIN.
Mars 1956.
(11) Editions Johns Hopkins University Press, Les don.
(12) Editions Chatto and Windes, London.
(13) Editions Hamish Hamilton, London,