La conférence de Genève a donné une forme plus intégrale et plus claire aux processus, aux changements, aux rapports qui marquaient depuis un certain temps déjà l'évolution de la situation internationale.
Elle a fait le point de cette situation. Certes les participants à la conférence n'ont employé qu'un langage bien conventionnel pour exprimer le sens de celle-ci, et T'ont résumé dans la formule depuis en vogue de « l'esprit de Genève ».
Haute de pouvoir alterer, par la force, par la guerr générale, la situation du statu quo actuel, l'impérialisme a accepté une pause provisoire dans « la guerre froide » et s'est résigné à discuter aimablemeni avec ses interlocuteurs du bloc soviétique. Ceci afin de parvenir à de compromis limités. Voilà en quoi consiste essentiellement « l'esprit de
Cet arrangement est le résultat d'une série de facteurs exercant une interaction convergente, qu'il s'agit maintenant d'analyser.
Tout d'abord, l'évolution du rapport des forces global entre la révolution et l'impérialisme, défavorable à celui-ci. C'est la guerre de Corée qui avait mis en lumière la force toute relative de l'impérialisme américain, assisté de ensemble de limpérialisme, face à la force globale de la revolution sous toutes ses formes : Etats ouvriers, révolution coloniale, mouvement ouvrier métropolitain .
L'importance plus particulière de la révolution chinoise s'était déja démontrée lors de la guerre de Corée. L'impérialisme américain a eu besoin de temps pour réaliser complètement les leçons de la Corée. Il vivait toujours sous l'influence de sa puissance économique et du sentiment de securité et de supériorité grandissantes que lui procurait le réarmement gigantesque qu'il a entrepris depuis lors, et basé avant tout sur son avance en matière d'armes atomiques.
Bientôt la possession de la bombe f a contrebalancé pour un temps ses déceptions amères en Corée. Mais, durant toute cette meme période, les réalités mondiales pénétraient d'une manière constante plus profondément dans la pensée d'un nombre grandissant de dirigeants américains.
Le réarmement, les armes atomiques, la bombe H suffisent-ils à 1 effacer les défaites de Corée et du Vietnam, les effets immédiats et à long terme de la stabilisation de la Chine révolutionnaire ? à combler le retard dans le réarmement des autres impérialismes, de l'Allemagne et du Japon en particulier, et surtout à contrebalancer la puissance economique et militaire grandissante de l'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers, y compris leur puissance en armes atomiques et en bombes H ?
Le défaitisme profond de la vieille bourgeoisie européenne n'est peut-être pas loin d'avoir contaminé nombre d'âmes • heroiques des croisés nord-américains.
Cependant ce facteur à lui seul n'aurait jamais produit & l'esprit de Genève » sil n'était accompagné de deux autres éléments : la situaton économique actuelle du capitalisme, l'attitude de la nouvelle direction de la bureaucratie soviétique.
L'évolution du rapport de forces défavorable à l'impérialisme qui etait prévue, se confirme maintenant de manière éclatante, et est à la base du caractere révolutionnaire de la période, malgré des changements limités et éphémères ici et là favorables à l'impérialisme.
Mais a elle seule cette évolution ne peut pas exclure le recours de l'impérialisme à la guerre aussi longtemps qu'il n'est pas paralysé par l'action des masses dans sa citadelle même, les Etats-Unis.
Face à une nouvelle progression importante de la révolution mondiale ou à une aggravation sérieuse de la situation économique, l'impénalisme réarmé n'hésitera pas à se lancer plutôt dans l'aventure qu'à se laisser terrasser « pacifiquement ».
• A deux reprises dans le passé récent, lors de la bataille de DienBien-Phu, et lors de la crise dans le détroit de Formose, la situation internationale était arrivée à deux doigts de la guerre. Que ceux qui sont mystifiés par « l'esprit de Genève • ne l'oublient pas si vite !
Ce qui a joué en réalité dans le sens de la « détente », ce fut le climat économique à nouveau amélioré du capitalisme, qui a amolli sa volonté de combat et qui lui permet d'étaler davantage ses plans.
Dès la fin 1953, la situation économique aux Etats-Unis, dont le réarmement était parvenu à un haut niveau, semblait tourner à la crise, ce qui n'aurait pas manqué de comporter des répercussions importantes pour toute l'économie capitaliste mondiale. Cependant l'évolution économique suivit, aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe occidentale, une voie différente.
La « récession › qui a marqué l'économie américaine de 1953-54, d'une ampleur limitée, n'affecta que légerement la conjoncture économique en Europe. Celle-ci a même bénéficié, précisément à cause de la • récession » aux Etats-Unis, de la baisse des matières premières, favorable à son propre essor. Grâce à un élargissement du marché inter-européen, résultat de l'augmentation du pouvoir d'achat des paysans et des ouvriers, de la libéralisation des échanges et d'un accroissement considérable des exportations de biens d'équipement et de biens de consommation durables aux pays en développement de l'Amérique latine, de l'Asie et de l'Afrique, l'économie européenne a réalisé depuis la fin 1953 le plein emploi de son appareil productif, des machines et de la force du travail.
D'un autre côté, à partir de l'automne 1954, la conjoncture amériaine. touiours épaulée par le secteur gigantesque des armements, stmulée par la reprise de Pindustrie de lautomobile et de la construction. financées toutes deux par une extension considérable du crédit (de l'ordre de 25 milliards de dollars) a liquidé rapidement la « récession » et s'achemine cette année vers un nouveau boom, probablement le plus important dans toute l'histoire du pays
Rarement en temps de paix les affaires et les profits ont si bien marché pour les capitalistes que depuis un an à un an et demi déjà.
L'attitude de la nouvelle direction de la bureaueratie soviétique qui a succédé à Staline contribue à rassurer les capitalistes en ce qui con2 cerne le proche avenir, et à renforcer leur tendance à une politique au jour le jour, sans perspectives lointaines.
On peut conclure maintenant avec une quasi certitude que les raisons de la démission de Malenkov furent surtout d'ordre intérieur, et jue ses successeurs perseverent - en accentuant — dans la politict le détente avec les impérialistes
Certaines tendances fondamentales de la nouvelle direction « collective » de la bureaucratie soviétique se trouvent confirmées et clarifiées. Elles correspondent à la nécessité profonde de réaménager les rapports de la bureaueratie avec les masses soviétiques et internationales, et de faire face à toute une série de problèmes d'ordre économique, social et culturel légués par le long règne absolutiste de Staline.
La nouvelle direction a plus que jamais besoin de temps pour chercher a résoudre tous ces problèmes au mieux de ses intérêts, dans un chmat international de détente relative. Le régime figé de Staline entrait en contradiction, dans tous les domaines, avec les progrés économiques et culturels réalisés en U.R.S.S. et les progrès révolutionnaires dans le monde entier.
D'autre part, ses méthodes aggravaient dangereusement la situation internationale, un tel climat correspondant du reste au mieux à la tension maintenue à l'intérieur de l'U.R.S.S. Ses successeurs, soumis à une pression montante de tous côtés, se voient obligés de repenser la polilique d'ensemble de la bureaucratie soviétique. D'où le cours de « libéralisation » relative constante qui se poursuit malgré quelques détours en U.R.S.S.. aussi bien dans le domaine des lettres, des arts, des sciences, que de la police, de la justice et des rapports avec les ouvriers dans les enirepris tous ces domaines la bureaueratie s'efforce d'atténuer la tension et de retrouver le contact perdu avec les masses. Naturellement ses efforts ne peuvent avoir qu'un effet limité, une vraie libéralisation du régime et le rétablissement effectif de la démocratie prolétarienne étant par nature incompatibles avec le règne politique de la bureaucratie.
D'autre part, les goulots d'étranglement et les disproportions de léconomie soviétique, légués par la gestion bureaucratique de Staline, ne font que devenir actuellement plus criants dans la mesure précisément ou le progres économique et culturel atteint un niveau élevé, et ou lisolement de U.R.s.s. du reste du marché mondial est en fait définitivement rompu.
De quoi s'agit-il exactement ? De la crise, de la disproportion, qui s'est avérée dans l'agriculture, dont le développement ne correspond ni a laccroissement de la population ni à celui des besoins accrus er produits de consommation des masses soumises de longues année. durant à la plus stricte portion congrue. Du réaménagement maintede développement impétueux mais sans égards pour le coût de revient et la main-d'œuvre, doit à présent rationaliser ses méthodes de production, réduire ses frais, économiser la main-d'œuvre, et accroître la productivité.
Une nouvelle étape est ainsi ouverte aussi bien devant l'agriculture que l'industrie, posant des problèmes nombreux et complexes dont la solution est précisément entravée sinon rendue impossible par la gestion bureaucratique.
Dans ce domaine aussi, la démocratie prolétarienne est un élément fondamental, l'augmentation de la production et de la productivité, la réduction des faux frais énormes de la planification, son élaboration et son application judicieuses et contrôlées étant toutes des tâches économiques qui nécessitent la participation démocratique des masses dans la gestion de l'Etat et de l'économie.
Il est à ce propos significatif qu'une enquête comme celle qui fut consacrée dernièrement par l'organe anglais bien connu « Observer »
aux problèmes économiques et industriels de la Grande-Bretagne, conelut à la nécessité d'associer désormais démocratiquement les ouvriers la production dans chaque usine et dans chaque région industrielle, faute de quoi le développement ultérieur des forces productives devient problématique... A ces problèmes intérieurs propres à I'U.R.S.S. s'ajoutent, pour la bureaucratie soviétique, ceux qui proviennent de ses rapports avec la Chine, avec les autres Etats ouvriers, et avec les Partis communistes des pays capitalistes. La situation reste fluide dans tous ces domaines, et il est peu probable que les dirigeants soviétiques puissent faire mieux pour le moment que d'ouvrir ici et là — avec circonspection certes -les vannes de la vapeur sous pression.
Des solutions leur manquent ; et leur imagination, ou leurs possibilités en ces matières sont de toute manière limitées, vu leur rôle de représentants d'une caste bureaucratique qui a fait son temps.
Mais tout cela explique suffisamment la nécessité supplémentaire pour la bureaucratie soviétique d'éviter le conflit général avec l'impérialisme, de gagner encore et toujours du temps. Cependant elle n'est d'autre part disposée à obtenir ces délais que sur la base de l'observation stricte du statu quo actuel.
Cette idée qui fut aussi avancée initialement par notre mouvement est maintenant devenue claire. A Genève, les dirigeants soviétiques ont multiplié les gestes et les sourires d'apaisement, les impérialistes n'ayant insiste sur aucun changement de la ligne de division actuelle du monde, et ceci y compris sur la question de Allemagne.
En ellet pour la première fois, lors de la conférence de Genève, 1, a ete dit si clairement par le Kremlin qu'on doit tenir compte de l'existence de « deux » Allemagnes, et que la question de la réunification de Allemagne est subordonnée a celle de la sécurité collective européenne, et d'une entente entre les « deux » Allemagnes.
Depuis lors les résultats du voyage d'Adenauer, a Moscou, et ensuite de Grotewohl ont renforcé cette position. Le « chancelier de fer » a dû céder sur la proposition de Moscou d'établir des relations diplomatiques en échange de la maigre contre-partie de la libération de 10.000 prisonniers de guerre.
Et déjà la presse impérialiste mondiale appréhende avec angoisse le jour où le fait de deux Allemagnes doit s'imposer aux Occidentaux; elle considère qu'un engrenage fatal a été mis en marche, par lequel toute l'Allemagne pourrait insensiblement virer du côté de l'Est. Sombres perspectives en effet pour l'impérialisme, quoique un peu prématurées.
Nous devons insister un peu davantage à ce propos. I serait toujours irresponsable d'affirmer que l'impérialisme, face à un rapport de forces si défavorable pour lui, sombrera définitivement dans l'inaction, l'apathie et le. laisser aller. En réalité, réarmé jusqu'aux dents comme il l'est à l'heure actuelle, il trouvera ses réactions en cas d'une nouvelle progression dangereuse de la révolution dans le monde ou d'une aggravation importante de la situation économique.
L'évolution de la conjoncture économique est à ce point de vue un facteur déterminant pour la perspective, car elle affecte en plus la vigueur et le sens des luttes du prolétariat, dans les inétropoles en particulier.
Le mûrissement des conditions pour une crise économique majeure n'a pas été stoppé, au contraire on peut dire qu'il est accéléré à l'heure actuelle. L'appareil productif du capitalisme travaille à plein emploi, face à un marché qui ne se développe plus, mais qui est d'un côté soutenu par les contributions de l'Etat en matière d'armements, de reconstruction, de crédits et de subventions de toute sorte, et de l'autre côté constamment repartagé entre les puissances capitalistes concurrentes.
Peut-on dans ces conditions envisager toute une période de nouvelle stabilisation capitaliste au palier actuel ? Une telle perspective reste toujours hautement improbable.
D'autre part, une nouvelle progression de la révolution n'est pas fonction uniquement du climat économique dans les métropoles. Le domaine colonial est loin d'être stabilisé. Aucune question de l'ExtrêmeOrient n'a trouvé encore une solution viable et de nombreux foyers s'allument constamment, comme ceux d'Afrique du Nord et d'Amérique latine.
Dans les métropoles même, la stabilité est si relative qu'il sullit d'une importante vague de grèves revendicatives, ioujours possibles et même inévitables précisément à cause des conditions de plein emploi, pour que la situation se détériore rapidement et que la question de la solution ouvriere, sous la forme d'un gouvernement des partis ouvriers, se pose.
Quant à la situation particulière de l'Allemagne, personne ne peut dire à quel mouvement de masse conduira le maintien prolongé de sa division, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest.
Par conséquent les fondements manquent, sur le plan économique aussi bien que social, pour baser une longue période de « coexistence pacifique », sur la ligne de la division actuelle du monde, entre l'impérialisme et l'alliance des Etats ouvriers .
Dès que le climat économique s'assombrira à nouveau, « l'esprit de Genève » risquera de s'évanouir complètement. Sa vivacité est deja de jour en jour en recul.
La crainte des effets terrifiants de la bombe H et de l'inévitabilité des représailles, que certains évoquent pour déclarer la guerre « impossible à jamais », ne suffiront jamais à désarmer l'impérialisme. Ces facteurs peuvent à la rigueur neutraliser l'emploi de telles armes par l'un et l'autre camp. Mais n'en reste-il pas d'autres, y compris les armes atomiques tactiques, pour se battre le cas échéant ?
Sans désarmement de l'impérialisme par la Révolution triomphante dans chaque pays, l'éventualité de la guerre, du choc violent avec la Révolution, reste toujours entière.
La course aux armements qui ne connait aucun repit, devrait rendre prudents les amateurs de lévolution désormais soi-disant e pacifique » de l'impérialisme et du socialisme.
Les plans et les discussions actuelles sur le réarmement portent sur des réductions éventuelles rendues possibles par l'adaptation à l'armement atomique qui se généralise, et sur la mise en place d'un contrôle capable soi-disant de prévenir l'attaque subite. Mais les stocks d'armes atomiques et les secrets du dispositif militaire exact de chacun restent entiers, ainsi que les bases militaires de l'impérialisme de par le monde.
Faire progresser partout la lutte révolutionnaire contre impérialisme, le désarmer par la prise du pouvoir dans chaque pays, reste touiours la seule manière efficace d'assurer la véritable évolution paci fique humanite et de fructifier. les immenses que lui procurent actuellement les nouvelles forces productives de l'automation et de l'énergie atomique.
La bureaucratie soviétique sera tentée de préserver son compromis avec l'impérialisme sur la base du statu quo actuel, en invitant les Partis communistes à mettre partout en sourdine la lutte révolutionnaire contre le capitalisme.
C'est à la tendance marxiste révolutionnaire, qui œuvre au sein du réel mouvement de masse dans chaque pays, de mettre ces plans en échec, en s'appuyant sur l'activité révolutionnaire indomptable spontanée des millions de travailleurs, telle que celle-ci se manifeste à l'heure actuelle dans les luttes en France, en Angleterre, en Allemagne, au Chill, en Argentine, aux Elats-Unis même, et dans la lutte armée des peuples coloniaux de l'Afrique du Nord engagés pour leur émancipation totale.