L'important article qu'E. Kardelj a consacré à la question ‹ de la démocratie socialiste dans la pratique yougoslave » (1) peut être considéré comme l'exposé le plus complet à ce jour que les dirigeants yougoslaves ont donné de leur conception de la ‹ démocratie directe › qui caractériserait selon eux l'essence du régime yougoslave.
L'exposé de Kardelj est une réponse aux apologistes de la democratie bourgeoise à l'extérieur et à l'intérieur de la Yougoslavie, et vise plus particulerement les critiques social-démo crates de l'étranger et celles de la tendance Djilas à l'intérieur.
Il débute par une critique généralement juste d'une des causes du phénomène de la bureaucratisation du pouvoir proletarien en U.R.S.S., celle qui provient de la ‹ position economique spécifique dans les rapports Sociaux obtenue par l'appareil obtenue d'Etat, gérant les moyens de production étatisés.
Kardeli oppose à la conception stalinienne ‹ d'une machine d'Etat dirigeant d'une manière centralisée tous les moyens de production du pays » celle de « l'intérêt matériel et moral de l'individu », du travailleur, démocratiquement et librement je l'écoet librement, associe au contrôle et à la gestion nomie et de l'Etat prolétariens. Seule une telle conception peut éviter la stagnation et le recul des forces productives, la sclérose et la bureaucratisation de l'Etat. L'élément politique de la démocratie prend ainsi sa valeur.
Mais quelle forme de démocratie?
Ici Kardeli veut faire la distinction entre les formes de la « démocratie bourgeoise > à système multiparti pratiquées par « le socialisme de lEurope occidentale » et les formes de la ‹ démocratie directe › uniparti, ou même sans parti aucun, pratiquée par la Yougoslavie. Kardelj considère
(1) Questions actuelles du Socialismc, janvierfévrier I0ss.
comme non seulement possible mais absolument prouvé, grâce au mécanisme de la démocratie bourgeoises le e processus évolutif de la marche vers le socialisme. › Ce processus est celui que connaissent des • pays très évolues qui, avant même lavenement du capitalisme, économiques nement du capitalisme, avaient acquis certains privilèges leur permettant d'accroitre leurs forces de production et par consequent leur standing de vie. Ce fait a réduit chez eux les antagonismes sociaux intérieurs. Dans ces conditions la tradition démocratique peut devenir, dans un certain sens, le regulateur des contradictions sociales, orientant l'évolution vers un renforcement progressif des éléments socialistes. >
Par contre, considère kardel]. « dans les pays arriérés qui, en outre, n'ont presque jamais connu des conditions de traditions démocratiques profondément ancrées et où les antagonismes sont très aigus », une évoIution démocratique et une « solution démocratique » des antagonismes par les moyens paciliques sont pratiquement impossibles. Dou la necessité, selon Kardelj. de la révolution dans ces pays, contrairement à la possibilité d'une « solution démocratique » des antagonismes dans les pays « très évolués ».
Kardeli s'élève contre « les schémas » et e les dogmes » applicables à tous les pays. La c vole suivie par la Res les on s. Octobre's, siline pat pas * limposer a tout prix a tous les pays » ni non plus celle qui considère • les formes classiques de la démocratie bourgeoise > comme « seul cadre possible d'une marche vers le socialisme. >
A aucun moment Kardelj ne précise clairement si la révolution, le changement brusque et non pas cévolutif», reste malgré tout le seul moyen d'arriver à la transformation sociale radicale, et ceci en général dans tous les pays.
Entre la « marche vers le socialisme » et le socialisme en tant que régime social qualitativement diffé-
QUATRIEMES IN rent du capitalisme dans sa structure économique, sociale, politique. les marxistes révolutionnaires font une distinction fondamentale et, pour passer de l'une à l'autre, introduisent un changement brusque du processus évolutif, qui s'appelle la révolution.
D'autre part, sauf quelques exemples de démocratie bourgeoise durable, qui s'expliquent par des conditions spéciales, concrètes, n'admettant aucune généralisation, comme ceux auxquels Kardeli pense avec une admiration évidente (Suisse, quelques pays scandinaves), le regime « democratique des pays « très évoJues » a connu tous les contre-coups de l'évolution saccadée, explosive de lépoque impérialiste, qui ont singuHerement himite et perturbé l'action continue de la démocratie politique,
Mais vovons quelles autres conclusions Kardelj veut tirer de sa manière de poser la question sur le plan du fonctionnement de la démocratie.
Pour les « pays tres évolues » qui iouissent naturellement d'un haut niveau des forces productives et où les antagonismes sociaux sont réduits. Kardeli admet facilement que le cadre de la • démocratie bourgeoise » caractérisée essentiellement multipart, Par le système politique rend possible une « marche vers le sociaisme ». Mais pour les pavs arrieres du type de la Yougoslavie qui nécessitent une révolution pour parvenir au socialisme, le systeme politique multiparti ne convient pas. En vertu de quels arguments ?
Il faut avouer que la pensée de Kardelj dans ce domaine est des plus confuse et contradictoire. Elle oscille en réalité entre deux « justifications théoriques • :
d) dans le socialisme (achevé) le dépérissement des classes et de l'Etat s'accompagne du dépérissement de tout parti. Par conséquent il ne faut pas permettre un système multiparti qui commencerait a deperir et serait de toute manière destine a disparaitre ; b) dans les conditions d'un pays encore arriéré comme la Yougoslavie. « où la elasse ouvrière, celle qui gère représente un les moyens sociaux de production, représente un tiers de la population, tandis que les producteurs petits propriétaires forment 60 % de la population totale, et où le socialisme s'édifie dans une situation extérieure exceptionnellement difficile », le retour à un système politique multiparti signifierait selon Kardeli «qu'on 48
TERNATIONALE renonce a delendre la revolution et ses acquisitions, c'est-à-dire en dernière analyse, qu'on renonce aussi bien à défendre l'indépendance pays qu'à bâtir le socialisme. »
A la place d'une démocratie qui fonctionne par un systeme multiparti et qui, selon hardel, est bonne des pays très évolues à antagonismes pour reduits, mais qui ne convient ni au socialisme achevé (où il n'y a plus d'antagonismes) ni au socialisme débutant, où il y a encore beaucoup d'antagonismes, Kardelj offre sa conception de la « démocratie directe ».
Elle consiste dans le ‹ maximum de self-gouvernement démocratique des travailleurs moyen d'organes de gestion. dans l'économie et dans les autres domaines de la vie sociale ».
C'est la fonction qu'accomplissent actuellement. en Yougoslavie, les conseils ouvriers, les coopératives. les communes. les organisations économiques autonomes • reliées entre elles verticalement. ainsi que les organes autonomes de gestion dans les institutions de caractere éducatif, culturel, scientifique, sanitaire et autres services sociaux. »
C'est à travers le développement de ce mécanisme que Kardelj envisage la forme concrète du dépérissement de l'Etat. Il décrit ensuite concrètement le fonctionnement de chacun de ces rouages du mécanisme de self-gouvernement. voie dans laquelle l'expérience yougoslave est déjà incontestablement grande et d'une valeur pratique et théorique certaine.
Seulement. des qu'on arrive aux organismes centraux de direction de JEtat gouvernement. parlement (de la Fédération et de chaque république) et leurs fonctions, Tinfluence directe des masses sur la politique generale nationale et internationale de ces organismes, qui dictent le cadre dans lequel peut se mouvoir l'initiative de tous les autres organes inférieurs. est d'un coup singulièrement limitée.
Le self-gouvernement des travailleurs est une réalité jusqu'à un certain niveau, dans de strictes limites. La politique dirigeante générale est lapanage d'hommes qui ne sont nullement sous le contrôle « démocratique direct » de la masse des travailleurs. Kardeli l'admet d'ailleurs implicitement. Parlant du systeme ces élections aux assemblées des Républiques Réperale, essé sur des listes milie l'Assemblée de candidats proposés à la majorité et choisis « selon leur valeur person- nelle » et non selon « Tappartenance à un parti », Kardelj croit nécessaire d'ajouter : ‹ Je dois cependant dire que le rôle positif du système dont je viens de parler s'y exprime beaucoup moins. Il ne fait pas de doute que l'avenir doit y apporter de nouvelles solutions...
Ailleurs il souligne qu'on « ne peut pas sauter les étapes. Il faut d'abord que les communes et les autres organes de sell-gouvernement se deve loppent. Ensuite leur action se fera sentir dans tous les secteurs du mécanisme d'Etat. »
Mais, a delaut de la possibiale d'une libre activité politique des Iravailleurs, on ne voit pas comment cela est possible. Et qui dit libre activité politique, et non seulement professionnelle ou administrative, sur le plan national et non seulement local, dit libre possibilité d'association dans des groupements de caraclère politique, c'est-à-dire des partis.
On ne peut pas esquiver cette logique inexorable, inhérente à la nogique inexorable, inhérente à la même « démocratie » politique qui, loin de s'opposer à la « démocratie économique » et « directe » ne s'épanouira pour les travailleurs qu'avec le développement de cette dernière. Au bout de l'évoIntion socialiste, à la phase du socialisme achevé, du communisme, l'idée même de la « démocratie » n'aura plus de sens. Mais le socialisme débute, après la victoire sur le capitalisme, non pas par un recul par rapport aux libertés accordées aux travailleurs en régime de démocratie bourgeoise, mais au contraire avec leur épanouissement. Et parmi les ibertés des travailleurs, la plus ım sortante est de loin celle de l'acti vité politique libre, c'est-à-dire le droit et la possibilite de formuler et de contrôler la politique générale nationale et internationale dans tous les domaines de l'Etat prolétarien. L'accomplissement d'une telle activité n'est pas possible sans le droit et la possibilité d'association politique libre sur léchelle nationale, c'està-dire sans la formation de partis politiques.
En réalité, la direction yougoslave, el Kardeli lui-même, présupposent dans leur conception de la « démocratie directe » qu'ils appliquent en Yougoslavie le monopole politique de fait d'un parti, celui de la Ligue des Communistes et, à travers elle, de l'Alliance du Peuple Travailleur de la Yougoslavie (organisation plus larse contrôlée en fait par la Ligue). Ce monopole, ils l'envisagent pour
TERNATIONALE toute une période jusqu'à ce que soient affermies en Yougoslavie les bases économiques et sociales du socialisme (2).
L'embarras de Kardelj devant ce contraste entre la réalisation el doctrines sur la « démocratie directe » et la non nécessité des partis est évident. Tout en s'efforçant de minimiser le rôle de la Ligue des Communistes (ex-P.C. yougoslave) et de l'Alliance socialiste que la Ligue anime et dirige en tant que parti politique, il est obligé de reconnaître que organisations representent « des facteurs indispensables de lutte pour le socialisme. » Elle sont, écrit-il, « la conscience socialiste organisee sans laquelle la réalisation du processus de transition du capitalisme au socialisme est impensable. « On ne peut pas se fier, pendant toute une période, aux forees sociales élémenlaires et spontanées » qui se développent au sein des organismes de la « démocratie directe ». Il faut en plus une « conscience organisée » du processus social élémentaire et spontané. Dire ensuite que ce rôle est assumé en Yougoslavie par la Ligue des Communistes et sa dépendance, l'Alliance socialiste, mais que ces organisations ne représentent pas un parti politique « dans le sens classique » (?) parce qu'elles ne « réclament pas pour elles le monopole de l'appareil d'Etat », ete., c'est faire descendre un rideau pudique devant la réalite et croire se présenter ainsı en parlaite harmome avec le concept de la « démocratie direcle », forme « supérieure » de démocratie « sans part ».
Tout le long de son exposé. Kardeli emploie le terme « nous » pour désigner certainement ce qu'il appelle la «conscience organisée de l'évolution économique, sociale el politique de la Yougoslavie, représentée par la Ligue des Communistes et l'Alliance socialiste. Disons encore plus concrètement par la direction de la Ligue des Communistes. Celte « conscience organisée » par sa nature devient de fait, en l'absence de toute autre conscience organisée. conscience dirigeante.
Il y a une direction politique en Yougoslavie. assumée dans les conditions concrètes dans lesquelles fonctionne la « démocratie directe » par un . noyau, restreint d'hommes, qui jouissent d'un monopole de fail
() Je laisse de côté le fait que Kardeli envisage l'achèvement du socialisme comme processus national dans chaque pays séparément.
de la direction politique du pays. Ce sont eux qui déterminent l'orientation générale et décisive de l'économie et de la politique intérieure et extérieure du pays. Voilà la réalité concrète indiscutable. Ceci, en langage simple, non mystifié, s'appelle dictature politique d'un seul parti et même d'une seule tendance dans ce parti. C'est le régime politique actuel en Yougoslavie.
Mais la démocratie dans un véritable régime prolétarien ne saurait jamais se satisfaire et se revendiquer d'un tel contenu. La démocratie ProJetarienne est impensable en réalité sans le droit et la possibilité d'une activité politique au niveau le plus élevé de tous les travailleurs, activité qui se concrétise dans l'existence et le fonctionnement des partis politiques. Une telle activite politique est d'autre part le reflet necessaire d'une réalité objective, sociale, politique, idéologique. La nécessité des partis et des tendances politiques, pendant la période de transition dan laquelle la lutte de classe continuc SOUS d'autres formes, provient de l'hétérogénéité sociale, économique, et culturelle des masses travailleuses ; de la divergence relative de leurs intérêts et aspirations, ainsi que du fait que la voie vers l'accomplissement du socialisme n'est pas donnée par avance à personne, n'existe pas dans des dans des livres et des textes, mais reste a trouver dans la libre confrontation des idées et de l'expérience au sein de la classe.
Il se peut qu'un seul parti politique demeure, en fait, pratiquement le seul qui comptera pour les masses de la vipérie de capiton allant dans la socialisme achevé, au communisme, où n'existera démocratie, ni Plus ni la notion de ni la notion celle de parti, mais une administration des fonctions sociales el des choses. 50
Cette chance existe pour le parti qui a accompli la révolution, dans le cas où il demeurerait assez démocratique pour contenir dans son sein toutes les tendances reflétant les antagonismes et les orientations occasionnellement et temporairement divergentes inter-classe, des masses travailleuses dans la période de transition. Mais le droit et la possibilité doivent exister à tout moment pour qu'une tendance, un courant des masses puisse, le cas échéant, se former en groupement politique distinct, en parti distinct, à la seule condition de rester dans le cadre des conquêtes économiques et sociales de la révolution, dans le cadre du régime (3). Sa viabilite ou non dependra du hbre verdict des masses, de la classe.
Toute autre conception de la «démocratie prolétarienne » avec ou sans ‹ démocratie directe », de selfgouvernement aux échelons inférieurs, n'est en réalité que théorisation de la pratique stalinienne, ou la plus importante liberté et le droit le plus élevé de la classe, l'activité politique libre, qui normalement doit s'épanouir justement après la prise du pouvoir, sont usurpes par une minorité, de fait incontrôlable et omnipotente.
C'est un symptôme de la maturité objective à laquelle arrive maintenant la question de ce que doit être
« démocratie prolétarienne » après la victoire sur le capitalisme, que les apologistes du système uniparti ou d'un paternalisme quelconque envers la classe, se voient de plus en plus embarrasses et obliges de se justifier ou même de nier carrément l'existence d'un tel système chez eux.
Mai 1955.
(3) Ce qui elimine lequivoque : système mulparti égale forme de démocratie bourgeoise.