Nous avions, dans notre précédent numéro, publié des extraits du livre de Trotsky « 1905 ». Nous donnons ci-dessous, une partie de la Préface qu'il écrivit à l'édition américaine de son livre « la Révolution permanente. » Cette préface écrite en mars 1930 et inédite en français, fournit à la lumière de la théorie de la révolution permanente - une appréciation de la politique économique de l'U.R.S.S. et de la politique de l'Interà l'époque, qui présente le plus grand caractère d'actualité pour la compréhension de ce qui se passe en U.R.S.S. et dans les Partis Communistes. Au moment où ce livre est imprimé en langue anglaise, tous ceux qui pensent dans la classe ouvrière internationale, et, dans une certaine mesure. toute l'humanité « civilisée », écoutent avee un intérêt tout particulier les répereussions du lournant économique qui se produit dans l'ancien empire des tsars. La plus grande attention à ce sujet est soulevée par le problème de la collectivisation des terres des paysans. Il n'y a rien d'étonnant : dans cette sphère, la rupture avec le passé assume un caractère particulièrement tranché. Mais une évaluation correcte de la collectivisation est impensable indépendamment d'une conception générale de la révolution socialiste. Et ici, même sur le plan plus élevé, nous sommes convaincus que tout, dans le domaine de la théorie marxiste, est lié à Pactivité pratique. Les désaccords les plus lointains et, semble-t-il, les plus abstraits, s'ils sont pensés à fond, s'exprimeront tôt ou tard dans la pratique, et celle-ci ne permet pas de faire la moindre erreur théorique impunément.
La collectivisation des terres des paysans, on le comprend, est la partie la plus nécessaire et la plus fondamentale de la transformation socialiste de la société. Le volume et le rythme de la collectivisation, cependant, ne sont pas déterminés seulement par la volonté du gouvernement, mais, en dernière analyse, par les facteurs économiques : le niveau économique du pays. les relations entre l'industrie et l'agriculture, et en conséquence, les ressources techniques de l'agriculture elle-même.
L'industrialisation est la force motrice de toute la culture et. par là, la seule base concevable du socialisme. Dans les conditions de l'Union soviétique, l'industrialisation signifie avant tout le renforcement de la base du prolétariat en tant que classe dirigeante. Simultanément, cela crée les prémisses matérielles et techniques de la collectivisation de l'agriculture. Les rythmes de ces deux processus sont interdépendants. Le prolétariat est intéressé aux rythmes les plus grands pour ces processus, dans la mesure où la nouvelle société qui doit être créée est ainsi le mieux protégée du danger extérieur, et en même temps cela crée la source de l'amélioration systématique du niveau des masses travailleuses.
Cependant, le rythme qui peut être réalisé est limité par toute la situation matérielle et culturelle du pays, par les relations mutuelles entre la ville et le village, et par les plus urgents besoins des masses, qui ne peuvent sacrifier leur présent pour leur lendemain que jusqu'à un certain point. Les rythmes les meilleurs et les plus avantageux sont ceux qui ne produisent pas seulement le développement le plus rapide de l'industrie et de la collectivisation au moment donné, mais ceux qui assurent la résistance nécessaire du régime social, c'est-à-dire avant tout le renforcement de l'alliance des ouvriers et des paysans, qui seule prépare la possibilité de succès ultérieurs.
De ce point de vue, le eritère historique général que la direction du Parti et de l'Etat applique au développement de l'industrie dans l'économie planifée 52 assume une importance décisive. lei deux variantes principales sont possibles a) le cours décrit ci-dessus de consolidation économique de la dietature du prolétariat dans un seul jusqu'à la victoire future du prolétariat international (le point de vue de l'Opposition de gauche) ; b) le cours sur la construction d'une société socialiste nationale isolée, et cela « dans le plus court temps historique » (le point de vue officiel actuel).
Ce sont deux conceptions distinctes et, en dernière analyse, directement opposées du socialisme. De celles-ci découlent une stratégie et une tactique radicalement différentes.
Dans la limite de cette préface, nous ne pouvons considérer à nouveau la question de la construction du socialisme dans un seul pays. Nous y avons consacré d'autres ouvrages, particulièrement « La critique du projet de programme de l'Internationale Communiste ». Ici nous nous limitons aux éléments mentaux de la question. Rappelons, avant tout, que la théorie du socialisme dans un seul pays a été formulée en premier par Staline dans l'automne de 1924, en contradiction complète non seulement avec toutes les traditions du marxisme et avec l'école de Lénine, mais même avec ce que Staline écrivait au printemps de la même année. Du point de vue de principes, la séparation d'avec le marxisme, de « l'école » de Staline, dans la question de la construction du socialisme, n'est pas moins significative que, par exemple, la rupture de la social-démocratie allemande avec le marxisme dans la question de la guerre et du patriotisme, dans l'automne de 1914, c'est-à-dire exactement dix années avant le tournant stalinien. Cette comparaison n'a pas un caractère accidentel. « L'erreur » de Staline, aussi bien que « l'erreur » de la social-démocratie allemande. est le socialisme national.
Le marxisme considère l'économie mondiale, non comme la somme de parties nationales, mais comme une réalité puissante, indépendante, créée par la division internationale du travail et le marché mondial, et qui, dans l'époque présente, prédomine sur les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps grandi au delà des frontières nationales. La guerre impérialiste a été une expression de ce fait. Du point de vue de la production et de la technique, la socialiste doit représenter plus élevée comparativement au capitalisme. Viser à construire une société socialiste nationalement isolée, signifie, en dépit de tous les succès temporaires, tirer les forces productives en arrière, même par comparaison au capitalisme. Tenter, indépendamment des conditions géographiques, culturelles et historiques du loppement du pays, qui constitue une partie du monde entier, de réaliser une proportionalité de toutes les branches de l'économie limites nationales, signifie poursuivre une utopie réactionnaire. Si les hérauts et les partisans de cette théorie participent néanmoins à la lutte révolutionnaire internationale (c'est une autre histoire que de voir avec quel succès ils le font), c'est parce que, éclectiques sans espoir, ils combinent mécaniquement internationalisme abstrait avec un socialisme national utopique et réactionnaire. L'expression consommée de cet éclectisme est le programme de l'Internationale Communiste adopté par le VI Congrès.
Afin d'exposer complètement l'une des nombreuses erreurs théoriques qui sont à la base de la conception du socialisme national, nous ne pouvons faire mieux que de citer le discours récemment publié de Staline, consacré aux questions intérieures du communisme américain. « Il serait erroné, dit Staline contre l'une des fractions américaines, de ne pas prendre en considération les particularités spécifiques du capitalisme américain. Le Parti communiste doit les considérer dans son travail. Mais il serait plus erroné encore de baser l'activite du Parti communiste sur ces traits spécifiques, car le fondement de l'activité de chaque Parti communiste, y compris du Parti américain sur lequel il doit se baser, ce sont les traits généraux du capitalisme, qui sont essentiellement les mêmes pour tous les pays, et non pas sur les traits spécifiques d'un pays. C'est précisément sur cela que repose l'internationalisme des Partis communistes. Les traits spécifiques sont simplement des suppléments aux traits généraux. » (Bolchevik, n° 1, 1930, page 8)
Ces lignes ne laissent rien à désirer dans le domaine de la clarté. Sous prétexte de donner une motivation économique à l'internationalisme, Staline en réalité présente une motivation du socialisme national. Il est faux de dire que l'économie mondiale est simplement la somme de parties nationales similaires. Il est faux de penser que les traits spécifiques sont « simplement des suppléments aux traits généraux », comme des verrues sur le visage. En réalité. les particularités nationales forment une combinaison unique des traits essentiels du
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processus mondial. Cette originalité peut avoir une importance décisive pour la stratégie révolutionnaire pendant nombre d'années. Il suffit de rappeler fait que le prolétariat d'un pays arriéré est venu au pouvoir bien des années avant le prolétariat des pays avancés. Cette leçon historique seule montre, qu'en dépit de Staline, il est absolument erroné de baser l'activité des Partis communistes sur certains « traits généraux », c'est-à-dire sur un type abstrait de capitalisme national. Il est radicalement faux de prétendre que c'est ce sur quoi « repose l'internationalisme des Partis communistes », En réalité, il repose sur l'insuffisance de l'Etat national qui est depuis longtemps suranné et agit comme un frein au développement des forces productives. capitalisme national ne peut pas être conçu — pour ne pas parler de la reconstruction de la société -autrement que comme une partie de l'économie mondiale.
Les particularités économiques des différents pays n'ont en aucun cas un caractère accessoire : il suffit de comparer l'Angleterre et les Indes, les EtatsUnis et le Brésil. Mais les traits spécifiques d'une économie nationale, quelle que soit sa grandeur, sont des composantes, dans une mesure croissante, d'une réalité plus élevée qui s'appelle l'économie mondiale, et sur laquelle seule, en dernière analyse, l'internationalisme des Partis communistes.
La caractérisation que fait Staline, des particularités nationales comme un simple « supplément » au type général, est en contradiction criante et non acciavec la compréhension qu'a Staline (c'est-à-dire, de compréhension) de la loi du développement inégal du capitalisme. Cette loi, on le sait, a été proclamée par Staline comme la plus fondamentale, la plus importante et la plus universelle. Avec l'aide de la loi du développement inégal qu'il a convertie en une abstraction, Staline tente de résoudre toutes les énigmes de l'existence. Mais il est étonmant qu'il n'ait pas remarqué que la particularité nationale est le produit le plus général de l'inégalité du développement histarique, son résultat final, pour ainsi dire. Il est seulement nécessaire de comprendre correctement cette inégalité, de la considérer dans toute son extension, aussi de l'étendre au passé précapitaliste. Un développement plus rapide ou plus lent des forces productives ; le caractère expansif ou, au contraire, contracté d'époques historiques entières — par exemple, le Moyen Age, le système des guildes, l'absolutisme éclairé, le parlementarisme ; le développement inégal des différentes branches de l'économie, les différentes classes, les institutions sociales différentes, les différents domaines de la culture - tout cela se trouve à la base de ces « particularités » nationales. Le caractère d'un type social national est la cristallisation de l'inégalité de sa formation. La Révolution d'Octobre est la plus grande manifestation de l'inégalité du processus historique. La théorie de la révolution permanente, qui a fourni le pronostic de la Révolution d'Octobre est fondée rien que par celui-ci, sur la loi du développement historique inégale, sous sa forme abstraite, mais dans la cristallisation matérielle des particularités sociales et politiques de la Russie.
Staline recourut à la loi du developpement inégal, non pour prévoir à temps la prise du pouvoir par le prolétariat dans un pays arriéré, mais, en 1924. après qu'elle fut faite, pour imposer au prolétariat déjà victorieux la tâche de construction d'une société socialiste nationale. Mais c'est précisément ici que la loi du développement inégal faire, car elle ne remplace ni n'abolit les lois de l'économie mondiale ; au contraire, elle leur est subordonnée.
En faisant un fétiche de la loi du développement inégal, Staline la proclame comme la base suffisante pour le socialisme national, non en tant que type commun à tous les pays, mais comme un type exceptionnel, messianique, purement russe. Construire une société socialiste indépendante est possible, selon Staline, en Russie seulement. Rien que par cela, il élève les particularités nationales de la Russie non seulement au-dessus des « traits généraux » de chaque nation capitaliste mais aussi au-dessus de l'économie mondiale dans son entier. C'est là commence la faille fatale dans toute la conception de Staline. La particularité de TU.R.S.S. est tellement immense qu'elle rend possible la construction son propre socialisme à l'intérieur de ses limites, indépendamment qui reste de l'humanité. Quant aux autres pays, pour lesquels le sceau messianique n'a pas été apposé, leurs particularités sont seulement « des suppléments » aux traits généraux, rien qu'une verrue sur leur visage. « Il serait faux, enseigne Staline, de baser les activités du Parti communiste sur ces traits spécifiques. » Cette morale est valable pour le Parti communiste des Etats-Unis, d'Angleterre, d'Afrique du Sud ou de Serbie, mais.. pas pour le Parti communiste russe dont l'activité est basée non sur les « traits géléraux » mais précisément sur les « particularités ». De là découle toute la stratégie discor54 dante de l'Internationle Communiste : tandis que l'U. R. S. S. « liquide les classes », et construit le socialisme national, le prolétariat de tous les autres pays, complètement indépendant des conditions nationales réelles est obligé de mener une action uniforme fixée sur le calendrier (le ler août, le 6 mars, etc.). Le nationalisme messianique est complété par un internationalisme bureaucratiquement abstrait. Cette discordance cireule à travers tout le programme de l'Internationale Communiste et le prive de tout signification principielle.
Si nous prenons l'Angleterre et les Indes comme les pôles opposés de types capitalistes, nous devons noter que l'internationalisme des prolétariats anglais et indien ne repose pas du tout sur les similarités de conditions, de tâches et de méthodes, mais sur leur inséparable interdépendance. Les succès du mouvement de libération dans les Indes présupposent un mouvement révolutionnaire en Angleterre, et réciproquement. Ni dans les Indes ni en Angleterre il n'est possible de construire une société socialiste indépendante. Toutes deux devront entrer comme parties d'une entité plus élevée. C'est en cela et seulement en cela que repose la fondation inébranlable de l'internationalisme marxiste.
29 mars 1930.
L. Trotsky.
(A suivre)