Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 13, n° 11-12

La course « à la puissance » se poursuit

Quatrième Internationale, vol. 13, n° 11-12 · décembre 1955 · p. 1-4 · 1 637 mots

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* Esprit de Genève, où es-tu ? › implorent déjà avec anxiété la troubadours déçus de la ‹ détente ».

Quelques mois à peine après la première Conférence de Genève de cet été, le climat des relations internationales rappelle étrangement à nouveau les rigueurs de la ‹ guerre froide».

La « détente › n'était-elle donc qu'un mirage qui est déjà complètement dissipé ?

La vérité sur cette question ne peut être donnée en un seul mot ; elle repose sur un raisonnement plus complexe, plus nuancé.

Que les dirigeants impérialistes incriminent maintenant le Kremlin de vouloir persister dans la • guerre froide › ou bien que ce dernier leur renvoie la balle, les accusant de vouloir torpiller « l'esprit de Genève », tout cela ne repose au fond que sur un malentendu fondamental, que les uns et les autres n'ont aucun intérêt à dissiper clairement et sincèrement devant les masses.

Quand on s'emploie à masquer avec le langage diplomatique conventionnel les réalités sociales fondamentales qui déterminent la politique des uns et des autres on risque naturellement de donner une expression déformée et trompeuse des rapports internationaux réels.

Tel fut en effet le cas avec • l'esprit de Genève ». Cette formule pompeuse signifiait, en juillet, que l'impérialisme acceptait pour une période, de négocier la conclusion de compromis limités avec l'alliance des Etats ouvriers, sur la base de l'aménagement du statu quo. Mais la manière de concevoir cet aménagement était déjà différente pour les uns et les autres. Prenons le cas capital de l'Allemagne. L'impéria- lisme s'était amené en juillet à Genève avec l'idée qu'il obtiendrait certaines concessions dans ce domaine, ne fussent-elles que formelles, pour soutenir Adenauer. Les dirigeants soviétiques par contre sont arrivés à la Conférence avec l'idée de rendre cette fois plus claire que jamais leur détermination de maintenir le statu quo actuel de l'Allemagne, c'est-à-dire sa division en & deux Etats socialement différents • et de faire entériner cette décision par les impérialistes aussi.

Il se peut que ces derniers n'aient pas réalisé sur le coup toutes les conséquences de cette manière de concevoir l'aménagement du statu quo de la part du Kremlin et qu'ils aient préféré attendre la seconde Conférence de Genève pour y voir plus clair. Leur édification en ce domaine doit être maintenant complète, ainsi que sur l'autre question capitale qui les intéressait en juillet, celle du désarmement .

Le désaccord entre les uns et les autres aussi bien sur l'Allemagne que sur le desarmement est total et, de ce fait, même l'aménagement du statu quo devient difficile, sinon impossible.

Mais il n'y a pas que cette seule question. En réalité, l'idée même du statu quo, d'une tentative de geler les rapports des forces à son niveau actuel, est un objectif illusoire et impossible. Le rapport des forces est un composant dynamique qui évolue constamment. Entre l'impérialisme coalisé et l'alliance des Etats ouvriers se poursuit une lutte, une épreuve de force incessante, dans tous les domaines : économique, militaire, social, idéologique. Cette lutte a comme contexte l'arène internationale tout entière. Sur cette arène, l'impérialisme cherche l'appui des gouvernements vassaux, tandis que l'alliance des Etats ouvriers ne peut compter avec certitude que sur les masses révolutionnaires et antiimpérialistes.

Le rapport de force entre les deux camps sociaux change ; il évolue constamment et s'achemine vers un dénouement décisif. C'est le sens de la période historique dans laquelle nous vivons, Il n'est du pouvoir ni des dirigeants de limpérialisme ni de ceux du Kremlin de figer les rapports internationaux sur un palier quelconque. Les uns et les autres sont en réalité entrainés par des forces qui leur échappent fondamentalement et qui les poussent dans une lutte sans répit en tous les domaines, une lutte à mort en définitive.

C'est ce que la presse capitaliste appelle maintenant ‹ la lutte pour la puissance » qui continue de manière exacerbée sur toute l'arène mondiale. La première Conférence de Genève était à peine terminée qu'une série d'événements est venue illustrer l'épreuve de force incessante, la course ininterrompue • à la puissance », à savoir la faillite de la Conférence de Genève en octobre, la crise dans le Proche-Orient, l'élargissement du pacte de Bagdad, le voyage de Khrouchtchev-Bulganine en Extrême-Orient, l'explosion de la bombe H ou U en U.R.S.S., la nouvelle tension à Berlin.

La seconde Conférence de Genève n'a fait que confirmer le désaccord sur toutes les questions à son ordre du jour. Si, malgré cela, elle n'a pas provoqué une rupture formelle et si le ton des discussions ainsi que du communiqué final est resté • poli ›, cela est dû entre autre à la peur éprouvée par les impérialistes de voir le Kremlin exploiter à fond la tension dans le Proche-Orient. Cela ne les a cependant pas empêchés d'élargir le pacte de Bagdad. Nous parlons plus amplement de cet aspect dans une note éditoriale. 8

Quant au voyage, enveloppé dans des fastes dignes des Mille et une Nuits, qui fut entrepris par les dirigeants soviétiques en Extrême-Orient, il leur a servi de plate-forme pour exploiter les sentiments anti-impérialistes profonds des masses de ces pays, aux yeux desquelles les dirigeants soviétiques apparaissent comme les représentants de l'U.R.S.S., de l'Etat ouvrier bâti par la Révolution d'Octobre.

Il leur a permis, d'autre part, d'exploiter les difficultés économiques des gouvernements de ces pays et la déception que cause à ceux-ci la médiocrité de • l'aide » occidentale, en leur promettant une aide plus substantielle et à de meilleures conditions. Mais, sur ce plan, il reste à voir quels seront les résultats pratiques sensibles, l'U.R.S.S. n'arrivant que péniblement à soutenir efficacement l'effort d'industrialisation de la Chine.

Ces aspects positifs du voyage des dirigeants soviétiques en Extrême-Orient ne doivent pas faire oublier qu'en axant leur politique principalement sur • l'amitié » des gouvernements des bourgeoisies indigènes de ces pays, les dirigeants soviétiques sacrifient délibérément les possibilités immenses d'une mobilisation révolutionnaire, autonome, de classe, des masses sous la direction des Partis communistes. En imposant à ceux-ci une politique d'appui des gouvernements et partis des bourgeoisies nationales, ils facilitent le jeu de bascule de ceux-ci entre « l'Ouest et l'Est », qui peut bien se terminer un jour par un alignement complet sur l'Ouest.

On s'est étonné que l'explosion de la bombe H ou U en URSS ait eu lieu en plein voyage des dirigeants soviétiques au pays de Gandhi. Mais l'attrait de la force est en réalité universel et il est peu probable que les masses hindoues apprécient par exemple beaucoup la manière dont le gouvernement de Nehru aborde la question de lenclave provoquante de Goa.

Il est vrai que son existence a permis à Monsieur Dulles de commettre une « gaffe » de plus, de démontrer en réalité à quel point l'impérialisme est handicapé dans la course pour la conquête effective de la sympathie des masses des pays encore « neutres », non « engagés ».

L'explosion de la bombe soviétique correspond au désaccord sur le désarmement, au refus des pays impérialistes de procéder, avant tout ‹ contrôle », à la destruction et à l'interdiction des armes atomiques - que demande le Kremlin — et à la poursuite par les impérialistes de la fabrication et de l'expérimentation de ces armes. Ce qui est un autre aspect de la course ‹ à la puissance › et qui — dans cette matière des armements aussi - tend non au désarmement mais à un superarmement quantitatif et surtout qualitatif, chacun s'efforçant maintenant de trouver l'arme qui, d'un coup, terrasserait complètement l'adversaire et lui enlèverait la possibilité de la riposte. Avec les progrès fantastiques de la technique, les ambitions ont aussi grandi Dans ce domaine, on en est encore à la poursuite fiévreuse de ce but (combinée Imeherche d'une diense fiour tte rense de ce bout combinée

Adenauer semble n'avoir tiré aucune autre conclusion de la seconde Conférence de Genève que de pousser (si cela lui est possible) au galop le réarmement de l'Allemagne occidentale, sans égard pour le plafond fixé initialement à ce réarmement. La réplique lui a été donnée immédiatement par la réorganisation du gouvernement de Pankov, axée sur le renforcement de la • République démocratique allemande » et la perspective d'une longue • coexistence › des • deux Etats allemands », ainsi que par la nouvelle tension à Berlin, que le Kremlin veut considérer maintenant comme inclus dans ‹ l'Etat › de l'Allemagne de l'Est.

Le désaccord et l'inquiétude sont incontestablement grands parmi les dirigeants impérialistes qui enregistrent quasi impuissants cette nouvelle détérioration pour eux du rapport des forces global.

Seul le climat économique toujours euphorique, mais dans lequel planent deja quelques nuages, les console provisoirement. Si • détente › il y a encore, si les formes de la • guerre froide › antérieures à la première Conférence de Genève n'ont pas été reprises, cela tient à climat, combiné à l'impossibilité présente pour l'impérialisme de riposter par d'autres moyens, de dégager une politique plus • offensive ». Mais la crise qui le ronge est profonde et ne s'apaise pas. A un rythme accéléré, quoique d'une manière non rectiligne, mais par paliers, points de rupture et changements brusques, 'Histoire le confronte avec le dilemme décisif : reculer davantage au risque d'une débandade au bout, ou se battre.

Seule l'absence d'une direction marxiste révolutionnaire de masse, capable d'exploiter avec une audace intelligente les forces et les possibilités globales des Etats ouvriers, de la Révolution coloniale et du mouvement ouvrier dans les métropoles, fait prolonger l'agonie du capitalisme. La IVè Internationale veut être le rassemblement de toutes les forces marxistes révolutionnaires conscientes qui entreprennent de résoudre la tâche de la direction par un travail patient, systématique, au sein des organisations qui polarisent dans chaque pays le courant actif essentiel de la classe. Elle est certaine que, les conditions révolutionnaires objectives aidant, elle accomplira cette tâche.

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