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La revue › vol. 13, n° 11-12

L'industrialisation et la collectivisation en Chine

Jean-Paul Martin · Quatrième Internationale, vol. 13, n° 11-12 · décembre 1955 · p. 14-19 · 5 208 mots

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La révolution chinoise, ayant accompl1 ses taches démocratiques-bourgeoises (libération de l'impérialisme, unification du pays, réforme agraire) aborde maintenant ses taches socialistes proprement dites : la planification de l'industrie étatisée et la collectivisation de l'économie agricole, composée de quelque 110 millions de petits propriétaires individuels.

Les dirigeants chinois ont renvoyé depuis quelque temps déjà aux calendes grecques eu avec une laciite etonnante leur phraséologie du passe sur la « democratie populaire » et la « révolution démocratique », soi-disant distinctes respectivement de la dictature du prolétanat et de la revolution prolétarienne. Ils ne parlent plus que de la « dictature démocratique populaire », « dirigée par le prolétariat », et des deux étapes de la révolution accomplies sous son régime : l'étape « démocratique bourgeoise » déjà complétée, et « l'étape socialiste » qui commence. (I)

Emportés par la dynamique irrésistible du processus objectif réel, ils reconnaissent de fait, pratiquement, le caractère dès le début à la fois prolétarien, socialiste et permanent de leur révolution. « Il aurait été impossible — déclare maintenant Li-Fou-Cheun, rapporteur du premier quinquennat à l'Assemblée nationale populaire qui s'est tenue cet été du 5 juillet au 2 août — pour le socialisme et le capitalisme dont les systèmes des rapports productifs sont opposés, de se développer dans un pays

OBJECTIFS ET PROBLEMES

La reconstruction de l'économie chinoise etant terminee en 1952, trois ans après la victoire de la révolution, Chine s'est engagée dans la réalisation du premier plan quinquennal 1953-1957. Ceci représente une avance de 7 ans environ par rapport à la période qui s'est écoulée en URSS avant son premier plan quinquennal (2). Mais ce n'est en réalité qu'au cours de cet été qu'il y eut une discussion approfondie sur les obJectils du premier plan quinquennal et la façon de les réaliser, les deux premières années de son exécution ayant servi, de l'avis des dirigeants chinois eux-mêmes, à s'initier en tâtonnant dans « l'art de la planification ».

En 1953, année où commença le pre-

(1) Ils utilisent maintenant tantôt le terme e révolution socialiste », tantôt nouvelle étape de la révolution », comme synonymes.

(2) Trotsky et l'Opposition de gauche dans le P.C. de l'URSS ont imputé à Staline le retard de 5 ans qui fut apporté à l'élaboration et l'application du premier plan quinquennal, possible et nécessaire selon eux dès 1923 déjà. 14 côte à côte sans interpénétration mutuelle. Ce serait dans un tel cas soit la voie du socialisme, soit la voie du capitalisme qui l'emporterait en définitive. Mais cette dernière voie, le peuple chinois ne permettra jamais qu'on s'y engage. Suivre la voie du socialisme était la loi naturelle du développement historique de la Chine ».

Cela ne veut pas dire que la confusion théorique des dirigeants chinois, élevés à l'école de Staline, ait maintenant disparue, et qu'ils raisonnent désormais en véritables marxistes révolutionnaires. Nous retrouvons cette confusion chaque fois qu'il s'agit de bien préciser le caractère des transformations sociales en cours en Chine, ainsi que des perspectives de ces transformations.

C'est la valeur objective de ces transformations en cours qui prime cependant et qui est de loin, plus intéressante, plus fondamentale que les performances de la pensée théorique de la direction chinoise.

La Chine est engagée de manière irrésistible et irréversible dans la tâche de la planification de l'industrie étatisée et de la collectivisation de l'économie individualiste agricole. Voilà le fait essentiel d'une importance réellement historique qui surclasse de loin les faits divers dont se divertit un public dépassé par l'énorme accélération actuelle de l'histoire. Il s'agit d'examiner dans quelles conditions, vers quelles perspectives s'engage et s'ouvre cette expérience gigantesque. DE L'INDUSTRIALISATION mier plan quinquennal, la production industrielle de rares exceptions preste vait dele al agricole teint et dépassé le niveau le olus élevé d'avant guerre et totalisait une valeur était de 77,5% supérieure celle de l'année 1949. Simultanément à cette restauration de l'industrie et de l'agriculture allait une restauration parallele des voies de communication. L'Etat avait d'autre part remarquablement réussi à équilibrer son budget et à stabiliser les prix.

Sur la base de ces conditions, l'Etat ouvrier qui disposait déjà d'un important secteur industriel nationalisé a pu envisager le développement ultérieur planiflé de l'économie.

Selon Li-Fou-Cheun, rapporteur du plan devant lAssemblée nationale populaire qui s'est réunie cet été. on peut résumer les buts fondamentaux du premier plan quinquennal comme suit

« Centrer les construction réalisation de constitué est efforts principaux s la

Sur industrielle comportant la projets, dont le noyau projets les par ac-

N cordés par l'URSS (3). jetant ainsi les bases préliminaires de l'industrialisation socialiste de la Chine ; développer les coopératives agricoles de production, jetant ainsi les bases préliminaires de transformation socialiste de l'agriculture; incorporer l'industrie et le commerce capitalistes d'Etat, selon les conditions parucuneres, Jetant ainsi les bases pour la transformation socialiste de l'industrie privée et du commerce ».

Cependant la structure plus précise du plan n'apparait clairement qu'à la lumière de la distribution des investissements projetés entre l'industrie lourde, l'industrie légère. l'agriculture et les transports. L'industrie lourde absorbera 88,8 % du total des investissements pour l'industrie les 3/5 environ du total des investissements (contre 8 % seulement pour l'agriculture et 1/5 environ pour les transports).

L'expansion réelle de l'industrie légère est moins claire. :Lors de la discussion du plan, le ministre pour cette industrie a indiqué une progression annuelle de 12 % dans la période du plan, mais il s'est empressé d'indiquer dans ce même discours « qu'avant le développement de l'industrie lourde, il est impossible de promettre une augmentation de la production des vêtements ou de la nourriture ».

La production totale, rapportée en prix constants à celle de 1952, augmentera en cinq ans de 98,3 %, soit au rythme annuel de 14,7 %, contre un accroissement global de la production agricole de 23,3 % seulement (soit au rythme annuel de 4,3 %), C'est naturellement le rythme annuel du développement industriel qui parait remarquable.

En chiffres absolus, les objectifs du premier plan quinquennal, tout en étant importants par rapport au niveau économique antérieur de la Chine, restent très modestes aussi bien par rapport à la population chinoise qu'aux niveaux correspondants des pays capitalistes avancés ou de l'URSS. Il suffit de noter que la production d'acier par tête d'habitant en 1957 sera environ 56 fois intérieure à la production d'acier correspondante par tête d'habitant de l'Angleterre, ou qu'il faudrait la production électrique totale de la Chine et des EtatsCnis mises ensembles pour doter chaque chambre d'habitation en Chine d'une ampoule électrique.

Les objectifs et le rythme dans l'agriculture sont encore plus modestes. Cela tient au fait que les conditions techniques et économiques pour l'avancement de la mécanisation de l'gricuture la satisfaction des besoins des paysans en objets industriels, c'est-à-dire pour sa collectivisation effective, manquent encore presque complètement. La première usine de tracteurs n'entrera action qu'en 1959, produisant alors 15.000 tracteurs de 54 chevaux par an.

Nous reviendrons plus loin sur la question de l'agriculture.

Sur quelles ressources matérielles et financières la direction chinoise comptet-elle pour accomplir ce plan ?

(3) Désignés, installés et équipés par l'URSS.

TERNATIONALE a) Les ressources matérielles du pays qui sont immenses mais pour la plupart encore potentielles, inexplorées et inexploitées. Le manque de pétrole en particulier est pour le moment encore presque total.

b) L'accumulation primitive par l'Etat qui capitalise une partie des profits tirés auparavant par les impérialistes, les féodaux et les capitalistes, sur les paysans et les ouvriers de la Chine. Par une règlementation, , une « planification » très stricte de la consommation individuelle, l'Etat capitalise une énorme part du surplus social non consommé. Achats obligatoires des surplus agricoles, impots, prix et salaires sont les moyens dont dispose l'Etat pour arriver à ce but. Le rationnement de la nourriture est actuellement étendu à la presque totalté du pays, et la vente de grains dans les villes énergiquement réduite - de 11 % en août à Canton par exemple.

c) Le commerce avec l'extérieur qui se réduit pratiquement au commerce avec l'URSS et les démocraties populaires. 75 % du total des importations chinoises proviennent de ces pays, dont 94% représentent de l'équipement industriel lourd. La Chine pale ces importations en exportant des produits agricoles.

En 1954, elle a de ces pays, et de l'URSS en particulier, 1,75 millions de tonnes de grains (contre une moyenne de 1,55 en 1950-1953, et 1,15 million en 1927-1930).

Selon Yen Chi Chuang, ministre Commerce extérieut do de la viande de 27 % du thé, et 6. porc produits en Chine furent exportés en 1954. « Si tous nous mangeons moins de viande, d'œufs et de fruits - a déclaré ce même ministre - des quantités plus grandes de ces produits seront disponibles pour l'exportations ».

Les exportations de produits alimentaires en 1955 seront de 10 % supérieures à celle de 1954.

La part « d'aide » réellement gratuite, ou accordée par l'URSS et les autres « démocraties populaires » en contrepartie de livraisons de produits agricoles, n'est pas claire. Il y a cependant peu de doute qu'une grande partie de cette « aide » est effectivement payée au moyen des exportations de produits agricoles et alimentaires chinois.

Vu le caractère plutôt modeste des objectifs industriels du premier plan quinquennal, il est peu probable qu'ils ne soient pas totalement atteints et même dépassés. "Les vrais problèmes que pose l'industrialisation commençante de la Chine sont situés ailleurs, plus précisément dans le domaine social.

Un plan est une orientation économique générale qui, en s'accomplissant de telle ou telle manière comporte des implications sociales profondes. On retrouve en Chine, sous une autre forme, les mêmes problèmes de fond poses par l'industrialisation de l'URSS lors de la période du premier plan quinquennal : critère qualitatif et non seulement quantitatif de l'accomplissement des objectifs du plan ; proportions et rythmes entre l'industrie lourde, l'industrie légère et l'agriculture ; rôle des masses dans l'éla-

VATRIEME IN boration et l'exécution du plan ; conception générale du plan.

En général, les objectifs quantitatifs du plan chinois sont atteints chaque année, mais au détriment de la qualité Durant les deux premières années la directive générale était de remplir coûte que coûte le plan, ce qui amenait les entreprises à forcer la vapeur vers la fn de chaque année, au détriment des machines, des hommes et de la qualité des produits. Dans les déclarations des dirigeants chinois et de la presse du pays les exemples ne manquent pas illustrant ces méfaits : 12 % de déchets aux ma-

TERNATIONALE dustrie ? » Il répond en affirmant la priorité incontestable à donner à l'industrie lourde et l'existence d'une capacité de production de l'industrie légère en Chine, « inutilisée » « faute de matlères premières ». Il conclut sur la nécessité d'augmenter la production de celles-ci grâce aux progrès de l'agriculture, sans laquelle de nouveaux investissements dans l'industrie légère sont superflus.

Mais, d'autre part, les objectifs agricoles du plan paraissent des plus modestes et ne permettent pas d'espoirs exagérés dans un développement tant soit peu harmonieux de l'industrie légère pendant toute la période du premier plan quinquennal.

En réalité, la direction chinoise a fait un choix délibéré en sacrifiant, au déeloppement pe de maste toure veloppement rapide de l'industrie lourde, aussi bien l'industrie légère que l'agriculture.

Grâce à une limitation et à une réglementation strictes de la consommation, comme nous l'avons déjà noté, elle espère obtenir à , la fois la masse d'accumulation primitive nécessaire à l'industrialisation du pays, la stabilisation financière et le contróle du marché. Une des principales ráisons qui la poussent à « planifier » rapidement tous les secteurs de l'économie, y compris celui de l'agriculture, de l'industrie et du commerce privés, (4) réside dans la nécessité où se trouve l'Etat d'accroitre ses ressources tout en équilibrant le processus dynamique inégal entre l'offre de produits industriels et agricoles et la demande des consommateurs.

Le mouvement accéléré de coopération dans l'agriculture, l'artisanat, ainsi que les formes de « capitalisme d'Etat » (de contrôle accentué et de cogestion par l'Etat dans les entreprises privées et le commerce), Tont partie de ces preoccupations. Mais, pour le moment, toutes ces mesures sont surtout d'ordre administratif et nullement d'ordre technique et économique. Elles ne viennent à bout du déséquilibre et des difficultés fondamentales que de manière limitée et provisoire, en les déplaçant vers d'autres sphères.

Nous reverrons mieux tout cela en examinant plus particulierement le domaine de l'agriculture.

(4) Parallèlement à l'accélération du mouvement coopératif dans l'agriculture, on assiste actuellement à laccélération de la mise de l'industrie privée et du commerce sous le contrôle et la cogestion de l'Etat. En 1953, le gouvernement estimait qu'il y avait alors en Chine quelque 45.000 • entreprises capitalistes industrielles » employant 1,5 million de personnes. Le • commerce capitaliste → de détail et de gros employait 2,2 autres millions de personnes. Dans l'éditorial du Quotidien du Peuple du a2 novembre 1955 qui annonce l'accélération des mesures de & capitalisme d'Etat », on affirme que plus de 1.900 entreprises capitalistes privées sont passées sous le nouveau régime. L'Etat se propose, écrit ce journal, d'acheter graduellement les entreprises privées, économisant ainsi entre autre « plusieurs centaines de millions de yuan » par an, que représentent les profits touchés actuellement les capitalistes privés.

chines de construction ; aux médicaments et aux miques : une chaudière Tientsin en avril dernier mière usine d'Etat, tuant blessant 69 autres, malgré ments répétés des

20, 30, 45 % produits chiqui explosa à dans la prehuit ouvriers, les avertissepour en ménager l'usage, etc...

Il y a eu des protestations et des réclamations pour obtenir des objectifs et des rythmes plus adaptés aux possibilités. Jusqu'au début de cette année encore, l'attitude de l'administration envers ces manifestations se résumait en cette ligne exposée par l'officiel « Quotidien du peuple » : « Quand ils voient que le plan ne peut pas être rempli, ils demandent que ses objectifs soient limités. Ils accusent le plan d'être aventuriste et préconisent qu'on fasse seulement ce qui est possible. Certains vont même jusqu'a préconiser qu'il faut apprendre à l'expérience de ces deux dernières années. Un tel raisonnement est erroné. Remplir le plan, c'est un devoir sacré ».

Mais en mai 1955 un autre son de cloche commence à se faire entendre dans ce même journal : « Dans les deux dernières années nous avons commis l'erreur d'avancer aveuglément dans la construction de base, dépassant par trop largement notre fonds de capital et compromettant ainsi nos projets-clés. Nous n'avons pas assez énergiquement corrigé nos erreurs. La construction de projets non essentiels continue toujours.»

Dès juin de cette année, des directives sérieuses ont été données pour économiser et réduire les gaspillages de toute sorte. Les cas de mauvais calculs en tout genre de constructions et projets sont apparus très répandus et blamables. Plusieurs bâtiments et projets établis par les Soviétiques n'ont pas manqué d'être caractérisés comme étant par trop coteux et non essentiels. Les exemples de gaspillage abondent dans les discours des dirigeants et dans la presse : appareils bureaucratiques hypertrophiés dans certains ministères, stocks d'aliments avariés, machines non utilisées du tout (y compris dans l'industrie lourde), etc...

La question des proportions et rythmes entre l'industrie lourde, l'industrie légère et l'agriculture est résolue dans le premier plan quinquennal de façon décisive en faveur de l'industrie lourde, comme lors du premier plan quinquennal en URSS. « Est-il Juste, se demanda le rapporteur du plan devant l'Assemblée nationale, que l'industrie légère absorbe un pourcentage si faible (11,2 %) du total des investissements destinés à l'in16 ouvriers depuis 1951

VATRIEME

Q

COMMENT EST ENVISAGEE LA COLLECTIVISATION

DE L'AGRICULTURE

Vu le manque presque total, déja noté, des bases techniques économiques adéquates pour une véritable collectivisation de l'agriculture, le rapporteur du plan quinquennal s'est limité à la coopération agricole de production « dans forme primaire actuelle » à laquelle il fixait comme but d'englober à la fin de 1957 un tiers des quelque 110 millions de propriétés individuelles que compte actuellement la Chine. Il y avait à ce moment (été 1955) 650.000 coopératives agricoles de production englobant environ 17 millions de paysans, soit 15 % de l'ensemble.

Mais au 10 novembre courant, les autorités chinoises annonçaient un chiffre de 1.240.000 coopératives déjà formées, afin de justifier la nouvelle ligne donnée en ce domaine par Mao Tse Tung presonnellement, annoncée pour la première fois dans un rapport du 31 juillet dernier (5) et entérinée ensuite par le 6• Plenum du C.C. du P.C. chinois qui s'est tenu le 11 octobre 1955.

Le rapport de Mao Tse Tung, dans lequel celui-ci revise en réalité les objectifs fixés par le plan quinquennal devant l'Assemblée nationale, fut présenté alors que celle-ci siégeait encore. Si le rapport n'est devenu public qu'en octobre, ceci ne s'explique probablement que par le souci de la direction chinoise de ne pas affoler les paysans pendant la période des récoltes et d'obtenir d'eux la totalité des livraisons escomptées. Le rapport de Mao repris dans ses points essentiels par la résolution adoptée lors du Plenum d'octobre sur la « coopération agricole », est à plusieurs égards révélateur et important. Il frappe tout d'abord par la modération de son ton ,explicatif, pédagogique, tout en polémiquant constamment contre des « camarades », accusés cependant d'être « sur les positions de la bourgeoisie, des koulaks ou des paysans moyens aisés, qui penchent vers la spontanéité bourgeoise et qui défendent les intérêts d'une minorité relativement peu importante. »

Il devient évident, grâce à ce rapport, que toute une aile du parti, représentée dans le C.C. même, voulait, avant « d'aller de l'avant », « consolider » les coopératives créées. Mao estime que cette tendance a tort de croire que le développement des coopératives a dépassé « les possibilités réelles » ou le « níveau de conscience des masses » ou « le niveau d'expérience des cadres », et de demander en face de la situation actuelle « très dangereuse » « de mettre immédiatement pied à terre » si on ne veut pas provoquer « la rupture de l'alliance des ouvriers et des paysans ».

Il donne l'explication suivante de la nécessité absolue d'aller de l'avant dans le mouvement coopératif de l'agriculture : « La situation en Chine est la suivante : la population est énorme et la terre cultivée est insuffisante (il n'y a en moyenne que 3 mous de terre par

(s) A la Conférence des secrétaires régionaux du Parti.

habitant et dans de nombreuses provinces du sud un mou seulement ou quelques fens). (6)

« Parfois surgissent des calamités naturelles, les méthodes d'exploitation sont arriérées. Le résultat, c'est que même après la réforme agraire, la vie des larges masses paysannes améliorée, et parfois très considérablement, par rapport au passe, reste encore dificie ou bien pour beaucoup d'entre elles n'est pas aisee. »

C'est pourquoi, conclut Mao, « la majorité des paysans (60 à 70 %) sont pleins d'enthousiasme pour suivre la voie socialiste. »

A une autre place de son rapport, 1l donne une raison différente pour activer le mouvement coopératif. Il parle de la situation sociale actuelle à la campagne, après la réforme agraire : « A l'heure actuelle, il existe à la campagne la propriete capitaliste des koulaks et la propriete individuelle des paysans, munie comme l'océan. Tout le monde a vu qu'au cours des quelques dernières années, les forces spontanées du capitalisme se sont développées de jour en jour à la campagne, que partout sont apparus de nouveaux koulaks et qu'un grand nombre de paysans aisés aspirent à devenir des koulaks.

« Une multitude de paysans pauvres continue à connaître le besoin à cause du manque de moyens de production, les uns se sont enfoncés dans des dettes, d'autres vendent la terre ou l'afferment.

« Si cela continue le partage de la campagne en deux pôles ira inévitablement en s'approfondissant de jour en jour. »

Mao conclut que la solution est dans la transformation « socialiste ». « progressive » « de l'agriculture dans son ensemble » au moyen des coopératives.

Mais de quelles coopératives s'agitt-il ? De coopératives agricoles de production basées sur le système des parts et de la direction unie, où « la propriété privée de la terre et de certains autres moyens importants de la production y est conservée dans une grande ou même très grande mesure » (7).

En tout cas, en considérant ces coopératives comme étant « du type le plus simple ». on n'hésite pas à les qualifier de « semi-socialistes ».

Il est cependant facile de comprendre que, basées sur l'apport inégal des terres en quantité et qualité (dont il faut tenir compte pour la rétribution), des bêtes, des outils et de la main-d'œuvre, et en l'absence de la propriété collective de la terre et d'une mécanisation adéquate, de telles coopératives ne peuvent automatiquement ni éliminer les reclassements sociaux dans leur sein, ni assurer des avantages palpables à leurs membres et un développement supérieur de la production. Les seules mesures administratives prévues par la résolution d'exclure dans certains cas les koulaks

(6) = mou = 0,06 ha i fen = or mou.

(7). Résolution sur la e coopération agricole ».

et les paysans aisés de telles coopératives ne suffisent pas à assurer leur évolution « socialiste » normale.

question tondamentale est d'ordre technique et économique : une industrie Jourde capable de fournir des machines et des engrais pour une culture intensive, plus nécessaire en Chine que nulle alleurs, vu l'exiguité de la terre une industrie légère capable de fournir aux paysans, en échange de leurs produits, des produits industriels de première nécessité. Mao renverse la question quand il dit dans son rapport qu'aussi bien pour le développement de l'industrie lourde que de l'industrie légère, il est nécessaire d'accroître la production agricole.

C'est une manière unilatérale de comprendre les rapports complexes, les interactions entre les trois branches. L'accroissement de la production agricole est lui-même conditionné par l'apport possible de l'industrie lourde et de l'industrie légère. D'autre part, c'est une vue unilatérale que de considérer que l'industrie se développe dans les proportions où se développe la production agricole.

Les dirigeants chinois sont conscients du fait que l'accomplissement du plan signifie en réalité une nouvelle phase dans la lutte de classe en Chine qui continue, quoique sous d'autres formes que par le passé. Ils insistent sur l'aggravation de cette lutte et appellent & une « vigilance accrue » et au maintien d'une « discipline de fer » dans les rangs de leur parti.

Mais si tout cela n'est fait que pour justifier l'épuration de boucs émissaires à la Kao Kang ou à la Hou Feng et autres « contre-révolutionnaires » et pour cimenter par la terreur un monolithisme bureaucratique dans le parti, les déboires de cette politique seront rapides et désastreux comme en URSS.

La Chine va au devant d'une transformation sociale profonde dans des conditions matérielles et techniques encore très insuffisantes. Ceci comportera des sacrifices très grands de la part des masses paysannes et ouvrières, qui ne pourront les supporter à la longue que dans la mesure où la réalisation du plan sera liée à une amélioration réelle. futelle lente et restreinte, mais constante de leur niveau de vie, et à leur participation démocratique dans l'élaboration et l'application du plan.

Nous avons déjà parlé du rationnement étendu à peu près maintenant à tout le pays et de la stricte réglementation à laquelle l'Etat procède pour l'achat et la vente des grains. Les ouvriers, s'ils jouissent pour la première fois dans l'histoire de la Chine d'un minimum vital assuré, sont cependant prévenus qu'une importante amélioration ultérieure de leur niveau de vie ne doit être escomptée que sur la base d'une augmentation de la production et de la productivité.

Quant aux paysans, tout en leur al18

TERNATIONALE Le vrai rapport entre les deux est plus complexe, l'industrie créant dans une certaine mesure son propre marché.

La solution se trouve en réalité dans un développement harmonieux entre les trois branches de l'économie, tout en accordant à l'industrie lourde une priorité relative. Sinon on risque de créer dès le début une disproportion. un déséquilibre fondamental dans l'économie, source de crises d'une nouvelle nature et qui deviendront d'autant plus évidentes, amples et inévitables qu'un certain développement économique se réalisera.

C'est en cela que consiste toute l'expérience de la reconstruction économique en URSS dans l'ère stalinienne.

Ceci en se plaçant d'un point de vue purement économique. Mais, en réalité, le plan n'est pas une simple opération économique détachée du social. Ses implications sociales sont profondes et touchent au caractère et à la stabilité du pouvoir politique. Nous abordons ici la question de la conception générale du plan et de ses perspectives. firmant que le plan doublera leur pouvoir d'achat (ce qui ne découle pas du tout du taux réduit de l'augmentation escomptée de la production agricole), on les soumet aux rigueurs des livraisons obligatolres de leurs surplus agricoles, pratique qu'ils n'avaient Jamais connue dans le passé.

faut croire que ces livraisons ne Se font pas toujours sur la base d'une Juste évaluation des besoins minima des paysans et qu'elles provoquent une sérieuse résistance de leur part. Selon le ministre de l'alimentation, les paysans n'étaient obligés de remettre à l'Etat que 18 % seulement de leur production de grains de 1954. Mais en réalité le gouvernement a pris 44,65 millions de tonnes sur un total de 146 millions de tonnes soit plus de 30 %. L'Etat se prépare à acheter 80 à 90 % du surplus de grains cet automne, livrés obligatoirement par les paysans (8).

La centralisation obligatoire des achats de grains par l'Etat fut nécessaire, selom Chen Yun. vice-premier ministre, « parce que l'Etat ne saurait avoir toute la quantité de grains qu'il désirait en achetant au marché (libre) comme auparavant. La consommation des paysans a augmenté et ils ne sont pas plus pressés de vendre leurs surplus. »

(8) Le Quotidien du Peuple, du 8 septembre 1955. déclare que le total des achats de grains par l'Etat cette année a été largement plus réduit que celui de l'an dernier et restera inchangé jusqu'à la fin du plan. La production de grains de cette année est estimée à 180,4 millions de tonnes, celle de 1957 atteindra 192,8 millions de tonnes.

Le journal estime que, sur cette base, chaque membre d'une famille paysanne recevra, en 1957, 25 kilos de grains de plus qu'en 1955.

LA CONCEPTION GENERALE DU PLAN ET SES PERSPECTIVES

LA CONCEPTION GENERALE DU PLAN ET SES PERSPECTIVES

En réalité les paysans trouvent que le prix d'achat n'est pas avantageux et que l' argent reçu ne peut se réaliser en marchandises industrielles qui manquent encore sur le marché. Ils s'efforcent de dissimuler leurs surplus, « en faisant la queue devant les magasins d'Etat afin de prétendre qu'ils n'en ont pas assez, ayant peur que le gouvernement ne leur en demande davantage ».

Les paysans sont soumis d'autre part à la pression du mouvement coopératif accéléré. S'il est vrai qu'aussi bien Mao dans son rapport que la résolution du 6° Plenum insistent beaucoup sur le caractère « volontaire » de l'adhésion des paysans aux coopératives, sur la préparation et sur toute la souplesse nécessaires & employer pour eviter les dangers d'une coopération bureaucratique, il est toujours a craindre les « erreurs » commises en ce domaine aussi bien lors du premier plan quinquennal en URSS que déjà dans certains cas locaux en Chine même (de l'aveu même de Mao).

Mao veut bien admettre ce danger, mais, a l'exemple de « l'Histoire du Parti communiste de l'URSS », il l'attribue aux fonctionnaires et aux membres subalternes chargés de l'application. En réalité, dans le cas où l'extension formelle du mouvement coopératif ne va pas de pair avec une réelle consolidation technique et économique des coopératives et une organisation démocratique, on risque d'assister au même phénomène de polarisation sociale entre paysans pauvres d'un côté, koulaks et paysans riches de l'autre au sein des coopératives.

Que fera alors l'Etat ? Déclenchera-til à la manière de Staline la « deuxième révolution sociale » dont parle « l'Histoire du P.C. (b) », d'expropriations violentes physiques des koulaks par les forces répressives de l'Etat, celles du parti et celles des paysans pauvres ? une telle éventualité en Chine amènerait le régime dans une crise des plus graves et risquerait de favoriser les desseins interventionnistes de l'impérialisme.

Il faut espérer que la direction chinoise connait mieux que par la version stalinienne de « l'Histoire du P.C. (b) » ce qui s'est passé exactement en •URSS lors de la collectivisation forcée qui eut lieu pendant le premier plan quinquennal et le déséquilibre profond, chronique que cette opération a laissé depuis lors dans l'économie soviétique. La collectivisation effective de l'agriculture chinoise est une tâche de longue haleine et ne s'accomplira que selon les possibilités techniques et économiques fournies par le développement de l'industrie lourde et l'industrie légère.

Dans son rapport, Mao esquisse une perspective inspirée par le « socialisme dans un seul pays » qui envisage la reconstruction socialiste de la Chine se

TERNATIONALE faisant en quelque sorte en vase clos, essentiellement grâce aux ressources propres du pays, pour toute une période historique. « A la fin de la dernière année du premier quinquennat, vers le début de la première année du second, c'est-à-dire au printemps 1958, près de 250 millions d'hommes dans tout le pays. soit près de 55 millions de foyers paysans, auront rejoint des coopératives de type semi-socialiste. Cela représentera la moitié de toute la population rurale.. En ce qui concerne les exploitations de l'autre moitié de la population rurale, les transformations semi-socialistes seront achevées pour l'essentiel au cours de la première moitié du second quinquennat. c'est-à-dire vers 1960... Au cours du mier et du deuxième quinquennat les pretransformations sociales resteront le contenu fondamental des transformations à la campagne, et les transformations techniques seront secondaires... Au cours du troisième quinquennat, la transformation de la campagne consistera à réaliser en même temps les transformations sociales et techniques... Pour achever à l'échelle de tout le pays l'essentiel des transformations techniques dans l'agriculture, il faudra probablement quatre ou cinq quinquennats, soit environ 20 à 25 ans. » (souligné par nous).

Ce n'est qu'à partir du moment où sera achevé « l'essentiel des transformations techniques dans l'agriculture » que commencera sa collectivisation effective de type semi-socialiste, c'est-a-dire en kolkhoz largement mécanises.

Pour que ce temps arrive au plus vite et que la Chine se voie ainsi épargnée les rigueurs d'un rationnement très strict et les dangers découlant d'une lutte sociale aigue, il est nécessaire de concevoir la construction du socialisme en Chine non pas comme un processus national autonome, mais comme une partie intégrante tout d'abord de l'ensemble des Etats ouvriers actuellement existants, et du monde entier conquis au plus vite par la révolution.

La Chine a besoin de l'aide matérielle internationale. Abandonnée à elle même, elle fera des pas en avant certainement gigantesques, mais, à quelle allure, prix de combien de sacrifices et de dangers | Seule la révolution triomphante dans les pays capitalistes avancés planification d'ensemble de l'économie de tous les Etats ouvriers existants peuvent modifier radicalement les conditions dans lesquelles s'engagent l'industrialisation et la collectivisation de la Chine.

En particulier l'apport de la révolution en Angleterre et en Allemagne peut s'avérer de toute première importance pour la reconstruction socialiste de la Chine, tout en donnant une perspective réelle à la révolution dans ces pays.

Novembre 1955.

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