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La revue › vol. 13, n° 1-3

De Malenkov à Khrouchtchev-Boulganine

Quatrième Internationale, vol. 13, n° 1-3 · mars 1955 · p. 1-5 · 2 794 mots

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Dans la longue crise ouverte dans la direction de la bureaucratie soviétique, à la suite de la mort de Staline — son chef et son arbitre — la démission de Malenkov n'est qu'un épisode. Cette crise est le reflet de la crise du régime politique de I'U.R.S.S., où le pouvoir direct du prolétariat a été transféré depuis de longues années déjà entre les mains de la caste privilégiée, la bureaucratie soviétique. Les progrès économiques et culturels réalisés en U.R.S.S. et les succès remportés par la révolution dans le monde avaient commencé, par leur interaction, à saper les bases de ce pouvoir avant même la mort de Staline. Quand ce dernier disparut, la crise du régime politique qu'il avait incarné est devenue plus apparente, prenant la forme d'une crise de direction de la bureaucratie. Du triumvirat qui semblait avoir émergé lors des funérailles du Chef, Beria a été fusillé comme traitre et agent de l'impérialisme, Malenkov a été obligé de démissionner en invoquant son manque d'expérience en l'art de gouverner, et Molotov — éternel brillant fonctionnaire — s'est définiivement classé hors des participants à la course au pouvoir réel du Kremlin

›es ingures secondaires de l'ère stalinienne so pressant maintenant l'avant-scène soviétique, aucune d'elles ne semblant pouvoir Temporter décisivement et s'imposer aux autres. La « coexistence » aussi peu « pacifique » que celle qui existe en fait entre les deux systèmes et les deux camps sociaux se poursuit au sein d'une direction qui se veut toujours être « collective ». Cette apparence n'est pas moins le reflet d'une réalité plus fondamentale : les conditions objectives historiques qui ont créé le pouvoir personnel et le mythe de Staline sont actuellement irrévocablement dépassées et ne laissent plus de place à aucune possibilité de répétition d'un rôle identique.

Mais, d'autre part, il n'est pas moins évident qu'en l'absence d'un pouvoir personnel fort et redouté comme celui que Staline s'était bâti, le pouvoir d'une direction « collective » ne pourrait se stabiliser qu'en s'appuyant sur de larges assises de masse. Sinon il risque de n'être qu'un régime de crise chronique ouverte. Ce qui est actuellement le cas.

De ce point de vue, l'épisode Malenkov n'est certainement pas le dernier. Il s'inscrit dans le processus tumultueux et hautement explosif dans lequel est historiquement entré le régime politique de la bureaucratie viétique — processus qui conduira en définitive de manière inexorable à la chute de ce régime et à son remplacement par celui de la véritable démocratie prolétarienne, les masses y retrouvant le contrôle et la gestion directs de l'économie et de l'Etat.

A la lumière de l'épisode Malenkov, il est maintenant possible de voir A la lumière bien plus clairement les tendances qui se sont développées, au sein de la direction politique de la bureaucratie soviétique depuis la mort de Staline, sur la situation intérieure de TU.R.S.S. et de dégager des enseignements et des perspectives Nous avons maintenant tout d'abord la confirmation patente de l'exisimportantes. tence d'une aile libérale de la bureaucratie soviétique, incarnée par des hommes comme Malenkov et Mikoïan, qui a voulu au lendemain de la mort de Staline, asseoir son pouvoir encore si fragile par des concessions d'ordre économique et politique aux masses et aux couches inférieures de la bureaucratie : accent mis sur le bien-être des masses, coups portés à la terreur et à l'omnipotence de la police, une certaine libéralisation par rapport au climat « jdanoviste » dans les arts, la littérature et les sciences, enterrement pratique du culte de Staline.

Une relecture du discours-programme de Malenkov à la session du Soviet suprême d'août 1953 est, à ce propos, hautement instructive. Malenkov y mettait d'emblée l'accent sur les idées-clefs suivantes. Il justifiait la primauté absolue donnée pour toute une période par le parti au développement de l'industrie lourde, pour dégager ensuite, sur la obtenus dans ce domaine de l'industrie lourde, la possibilité de pousser base des succès désormais en U.R.S.S. « au maximum le développement de l'industrie légère, afin d'assurer une élévation plus rapide du niveau de vie matérielle et culturelle du peuple » (1). Il mettait. carrément en lumière le décalage énorme entre le rythme du développement de l'industrie lourde et celui de l'industrie légère et de l'agriculture, en vue de fixer une tâche précise : tion de marchandises industrielles et alimentaires » * augmenter considérablement en 2 ou 3 ans la fourniture à la populatournant radical dans le domaine de la production opérant 4 un mation courante, assurer un développement plus rapide de l'industrie légère des objets de consomet de l'industrie alimentaire ».

En même temps, il insistait sur la qualité des articles de consommation

Dans le domaine de l'agriculture, il énonçait tout un programme d'action afin d'élever la production de céréales, de pommes de terre, de légumes, ainsi que l'élevage et que Khrouchtchev reprenait, pour l'expliciter davantage encore, mais sans apporter rien de nouveau, dans son rapport au C.C. du P.C. de I'U.R.S.S., le 7 septembre 1953, « sur les mesures à prendre pour assurer le développement continu de l'agriculture de PU.R.S.S. .»

Toutes les mesures concernant l'augmentation du prix de livraison des produits fournis par les kolkhoz et les kolkhoziens à l'Etat, ainsi que la modification du système de « paiement de l'impôt agricole par les kolkhoziens » en réduisant * de moitié environ l'impôt en espèces prélevé par chaque foyer kolkhozien, et en annulant entièrement l'impôt agricole non payé au cours des années précédentes », etc. furent annoncées dans le discours de Malenkov.

De même en ce qui concerne « le développement maximum » du commerce, afin qu' « au cours des deux ou trois années à venir, on puisse acheter dans chaque ville, dans chaque district rural toutes les marchandises nécessaires ».

(1) Toutes les citations sont extraites de « Pour un Paix Durable », organe du Kominform. 2

La ligne Malenkov semble avoir été suivie, y compris par Khrouchtchev, de celui-c jusqu'au milieu de 1954. En effet, aussi bien dans les rapports au moins jusqu'au milieu de 1954. En effet, aussi bien dans les rapports que dans les décisions adoptées pour l'agriculture sur la base de ces rapports par les sessions du C.C. du P.C. de PU.R.S.S. en septembre 1953 et en février-mars 1954, on retrouve aussi bien l'idée que, sur la base acquise par l'industrie lourde, « toutes les conditions existent » pour l'essor

« de toutes les branches de l'agriculture » dans le délai « de trois ans » pour « satisfaire les besoins croissants de la population en marchandises de large consommation et les besoins en matières premières des industries légères et alimentaires ».

Mais déjà à la session du C.C. de février-mars 1954 « un décalage est apparu entre la quantité de blé mise à la disposition de l'Etat et l'accroissement de la consommation » (décision du C.C.) qui risquait de compromettre toute la politique économique de Malenkov. La décision du C.C. insiste particulièrement sur la situation de « la production de céréales » et, « en plus de l'accroissement du rendement des cultures céréalières dans toutes les régions du pays ›, elle parle pour la première fois en détail de « la mise en valeur des terres vierges incultes ». A ce moment Khrouchtpart en fleche pour la réalisation de cette dernière tâche. Il y reviendra à la session de juin 1954 et à celle de janvier-février 1955 qui a scellé sa victoire sur Malenkov.

En se plaçant d'un point de vue strictement économique, on peut dire que la défaite de la politique de ce dernier a été en grande partie causée par les faiblesses de l'agriculture soviétique devant une augmentation du pouvoir d'achat et des besoins des masses, ainsi que devant l'augmentation naturelle de la population. Le développement de l'industrie légère et des produits d'alimentation repose, en dernière analyse, sur les possibilités de l'agriculture. Or, celle-ci s'est vite avérée incapable de remplir les tâches fixées dans les délais de « deux ou trois ans ».

Dans la décision du C.C. de septembre 1953, les principales raisons « du niveau insuffisant de la production agricole dans son ensemble » étaient la primauté accordée pour toute une période à l'industrie lourde, et la « violation du principe de l'intérêt matériel des travailleurs au développement de la production ». Dans la décision du C.C. de février-mars 1954, plus particulièrement au sujet de la production de céréales, l'accent est mis sur « les grossières erreurs commises par le Comité du plan d'Etat de PU.R.S.S., le ministère de l'agriculture de T'U.R.S.S., et le ministère des sovkhoz de l'U.R.S.S., en ce qui concerne la planification des semailles de céréales et d'herbes ». Les surfaces ensemencables avaient fortement diminué.

Dans le rapport de Khrouchtehev au C.C. de janvier-février 1955 sur « l'augmentation de la production des produits de l'élevage », est donnée une explication plus arrondie de la crise agricole dans son ensemble. L'équilibre entre la production de céréales dans le passé — qui, selon Khrouchtchev, était satisfaisante à l'époque — et la demande serait actuellement rompu à la suite de l'augmentation du pouvoir d'achat des masses, de l'augmentation annuelle de la population (3 millions), de laugmentation de la population des villes. « Au cours des cinq dernières années, 9 millions de personnes ayant quitté le village pour la ville, ayant quitté la production de denrées agricoles pour leur consommation », de la nécessité de « puissantes réserves d'Etat de céréales », de la nécessité d'un fonds de céréales pour le commerce extérieur, de la nécessité « d'augmenter considérablement la production de fourrages pour les besoins de l'élevage ».

Pour toutes ces raisons, Khrouchtchev considère maintenant indispensable d'obtenir d'ici 5 à 6 ans « dans le pays une récolte globale de dix milliards de pouds de céréales » (2) et, sur cette base, de doubler d'ici là les principaux produits d'élevage.

Outre l'accroissement de la production de céréales sur les terres déjà exploitées, Khrouchtchev se fait le champion plus particulièrement • de

(2) Soit 30 millions de tonnes environ en plus qu'actuellement.

l'extension des superficies consacrées aux cultures céréalières dans les terres vierges et incultes », ainsi que « d'une importante extension des ensemencements de maïs » (de 3,5 millions d'ha. en 1953 à au moins 28 millions d'ha. en 1960).

Son sort politique personnel est désormais lié au succès ou à l'échec de ces objectifs.

Les différences d'orientation générale de l'économie entre Malenkov en août 1953 et Khrouchtchev en janvier 1955 deviennent claires dès qu'on se réfère aux rapports de l'industrie lourde avec l'industrie légère et l'agriculture.

En août 1953, Malenkov, suivi alors par Khrouchtchev, parlait de pousser, parallèlement l'industrie lourde, un développement maximum de l'industrie légère, de l'agriculture et du commerce, entre autre grâce à une distribution harmonieuse, entre ces branches de l'économie, des investissements et de l'aide technique de l'Etat (l'industrie lourde gardant la primauté relative).

Khrouchtchev dit actuellement que c'est « seulement sur la base des succès de l'industrie lourde que l'on peut assurer le développement ultérieur des industries légères et alimentaires et des autres branches de findustrie, un nouvel essor de l'agriculture » (Editorial de Pour une paix durable, 4 février 1955) (3). Il revient à lidée d'une primauté absolue à accorder au développement de l'industrie lourde.

Ce qui est beaucoup plus important que les diverses nuances avec laquelles Khrouchtchev s'efforce de camoufler ce choix et la minimisation à nouveau manifestée de l'industrie légère, c'est ce délai de 5 à 6 ans pour atteindre les nouveaux objectifs de l'agriculture, soit 2 à 3 fois supérieur à celui fixé par Malenkov. C'est l'aveu d'une impossibilité, sur le plan strictement économique, de tenir les promesses de « bien-être » faites par Malenkov.Si ce dernier avait persisté à les remplir malgré tout, il aurait fallu que l'orientation du nouveau plan quinquennal pour 1956-1960 soit différente, effectivement au détriment considérable du rythme de développement de l'industrie lourde.

Mais les implications de telle ou telle orientation économique sont loin d'être une question strictement économique. Elles débordent sur le plan social et politique intérieur, et sur celui de la politique internationale.

L'encouragement à la consommation donné par la ligne malenkoviste, le mirage d'un véritable élévation rapide du bien-être d'une population rationnée pendant des années, faisaient grossir des courants à la fois économiques et politiques difficiles à endiguer. Seul un rythme de plus en plus accéléré de l'industrie légère et alimentaire pouvait éviter l'inflation, inciter les paysans à produire et à vendre, maintenir l'alliance entre la ville et la campagne, satisfaire réellement les ouvriers et les couches inférieures de la bureaucratie.

Dans un tel climat économique, une libéralisation politique du régime apparaît à la fois comme un stimulant et un effet inévitable.

Dans le cadre international, cette politique supposait une orientation sensiblement analogue des économies des « démocraties populaires » et une diminution de la tension dans les rapports avec l'impérialisme.

A partir d'un moment que l'on peut situer vers le milieu de 1954, une tendance dans la direction de la bureaucratie commence à s'effrayer des conséquences intérieures et extérieures du « cours nouveau » de Malenkov. Elle comprend que la dynamique de sa politique conduit dans les conditions concrètes de PU.R.S.S. au renforcement accéléré de l'industrie légère au détriment de l'industrie lourde, favorise les tendances démocratiques et critiques dans la société soviétique, mécontente la Chine désireuse d'accélérer avec l'aide de l'U.R.S.S. son industrialisation de base, encourage l'agresSivite de limpérialisme. « Comitards » du parti, hauts bureaucrates gérant l'industrie lourde, et au moins une partie de la direction de l'armée, se coa-

(3) Dans la version du rapport de Khrouchtchev parue dans le n° du 11 février 1955 de ce même organe, on ne parle plus de développement ultérieur mais de développement continu. 4

QUATRIEMEINTERNATIONALE lisent pour stopper cette évolution et revenir en partie vers l'orthodoxie stalinienne en matière d'économie et de politique étrangère. D'où la formation et la victoire d'une tendance Khrouchtchev-Boulganine-Joukov.

Le rôle de l'armée dans le dénouement de la lutte est évident et décisif. Depuis les coups portés contre la police, il ne reste que l'armée comme principale force organisée. Les fractions politiques dans le parti se disputent les faveurs de tel ou tel clan des maréchaux et généraux qui évoluent depuis des années dans les rangs du parti. Il est peu probable qu'il existe une caste homogène de hauts militaires dou pourrait sortir demain un Bonaparte s'appuyant sur la force de l'armée en tant que telle. La structure sociale de P'U.R.S.S. et ses rapports avec la Chine et les « démocraties populaires » rendent difficile et problématique un tel pouvoir ouvert. Ce qui, par contre, est plus probable, c'est qu'en cas d'aggravation plus sérieuse de la situation internationale et d'instabilité intérieure continue, une personnalité de l'armée, moins dépréciée que les politiques du parti, émerge toujours au nom du parti comme superarbitre.

Mais tout cela dépendra en définitive naturellement des réactions soviétiques et internationales.

La politique économique de Khrouchtchev est d'ores et déjà soumise à la pression des paysans qui risquent de saboter l'approvisionnement des villes si on dégarnit à nouveau celles-ci des marchandises industrielles de large consommation. D'où l'effort déployé par Khrouchtchev pour pousser au maximum les cultures des terres vierges sur la base de sovkhoz hautement

Elle est soumise d'autre part à la pression des ouvriers et des couches inférieures de la bureaucratie qui n'admettront pas facilement une nouvelle période « d'austérité » et d'oppression renforcée.

Seule l'évolution de la situation internationale risque de favoriser une expérience mi-stalinienne, mais qui sera de toute façon éphémère.

Les difficultés devant lesquelles se trouve la direction de la bureaucratie soviétique sont à la fois la conséquence de ses erreurs du passé et des raisons objectives propres à un développement supérieur de P'U.R.S.S. qui pose de nouveaux problèmes.

Même sans l'existence d'un régime politique bureaucratique, YU.R.S.S. isolée connaîtrait des crises de croissance, insolubles dans le seul cadre économique national. Mais le tout est énormément aggravé par l'existence de ce régime qui empêche une participation démocratique des masses au contrôle et à la gestion de l'économie et qui gaspille une grande partie des ressources du pays.

Cependant l'heure approche où le carcan bureaucratique qui corsette la société soviétique éclatera de tout côté, laissant s'épanouir les possibilites immenses du véritable pouvoir démocratique des masses. Comme il est dit dans la déclaration du Secrétariat de la IVé Internationale sur la démission de Malenkov :

« Il n'y a pas actuellement au monde de forces capables d'arrêter le processus révolutionnaire profond et fondamental qui marque la seconde moitié de notre siècle, et dont la dynamique n'aura qu'une conclusion : balayer à la fois le régime social capitaliste et les régimes politiques bureaucratiques instaurés en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires à la faveur du caractère arriéré de ces pays et à une période où le potentiel de la révolution prolétarienne était encore limité. » ler mars 1955

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