Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 9-12

Témoignage sur l'U.R.S.S. post-stalinienne

J. P. Martin · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 72-73 · 1 649 mots

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Les temoignages sur les changements apportés dans la politique de la bureaucratie soviétique depuis la mort de Staline, se succèdent et vont tous dans le même sens général. Parmi les plus importants, nous retenons ceux de Henry Shapiro (1), de Harrison E. Salisbury (2), et des Lazareff (3), auxquels on pourrait ajouter ceux plus brefs, de Bevan, Attlee et d'autres membres de la délégation travailliste qui a visité récemment TURRS et la Chine. Ils confirment tous ce qui a été dit tout d'abord par notre propre mouvement, sans cependant procéder avec la même manière d'analyse et sans se baser sur les mêmes critères. Et pour cause. Nos analyses concernant TURRS ont pour base notre compréhension marxiste-revolutionnaire du caractère de classe, de l'histoire et de l'évolution de l'URRS. Les autres, faites procèdent d'une base essentiellement emen général par des témoins bourgeois, pirique, qui leur permet d'enregistrer surtout les faits. Dans la politique du Kremlin, ils ne voient pas l'expression d'une caste sociale déterminée qui subit, entre autre, la pression de la base prolétarienne de l'URRS, mais celle de personnalites décidant d'une manière plutôt arbitraire. Ainsi, les changements incontestables dans la politique intérieure et extérieure de la bureaucratie soviétique sont expliqués avant tout par une plus grande « intelligence », une plus grande « souplesse » de l'équipe qui a succédé à Staline, et non par l'impossibilité de gouverner comme auparavant dans laquelle - à la suite d'un changement dans les conditions objectives et subjectives qui avaient déterminé l'ascension et l'omnipotence de Staline -se trouvait cette équipe. Le facteur des masses dans la politique de la bureaucratie est en particulier completement négligé. Malgré cela, ces témoignages ne manquent pas de revêtir un grand intérêt. Ils confirment tous certains faits indéniables (sauf pour ces « dialecticiens » qui voient le changement partout à l'exception d'un « stalinisme » éternel et tout-puissant), à savoir : un effort, en partie efficace, pour élever considérablement le niveau économique des masses ; une certaine « libéralisation » du régime ; un assouplissement dans les méthodes de gouvernement de la bureaucratie aussi bien en URRS même que dans ses rapports avec les autres Etats ouvriers ; Tenterrement pratique du culte de Staline ; et le caractère « col72 lectif » de la nouvelle direction ; l'absurdité de l'affirmation que Beria fut le promoteur de cette politique « libérale » et que celle-ci fut reniée à la suite de son arrestation et de son exécution. Ces támoignages sur l'abolition effective d'une série de pratiques et de positions de l'ère stalinienne nous dépeignent la nouvelle direction de la bureaucratie en évolution. D'une manière générale cette évolution se fait sous la pression d'une série de forces dissolvantes et contradictoires, parmi lesquelles les principales sont incontestablement les masses et l'impérialisme. La nouvelle direction de la bureaucratie, affaiblie par la perte de son chef, minee dans ses bases objectives, s'efforce de réagir en cédant ici ou là, en résistant et même en revenant en arrière ailleurs, mais manifestement sans ligne directive générale et sans une alternative réfléchie, élaborée, intégrale, à ce que fut la politique de Staline. d'incertitude et. en définitive, d'impuis- Il en résulte un climat de fluidité, sance, communicative à tous les milieux dépendants du Kremlin. C'est là incontestablement une situation qui ne pourra se prolonger ainsi pendant longtemps. Et, comme une pure marche en arrière est désormais impossible, cette situation prépare en réalité l'éclatement définitif du stalinisme - à travers des crises, des explosions - et des regroupements idéologiques nouveaux.

En ce qui concerne la situation économique en URS, tous les témoignages s'accordent pour relater un effort de la nouvelle direction afin d'élever le niveau de vie en développant la production agricole et la production d'objets de consommation et en baissant encore davantage les prix. L'effort de défrichement et de culture de nouvelles terres est expliqué comme faisant partie d'un ensemble de mesures prises dans le domaine de l'agriculture pour faire face à une consommation accrue.

Dans le domaine de la « libéralisation » relative du régime, ils insistent sur la mise en liberté d'un grand nombre de prisonniers des camps et sur l'amélioration du régime dans ceux-ci ; sur les coups reçus par la police à la suite de l'élimination de Beria et la limitation de ses pouvoirs discrétionnaires une certaine liberté laissée à nouveau sur aux écrivains et artistes. La plupart des hommes libérés des camps sont des prisonniers de droit commun, mais un certain nombre de prisonniers politiques y figure. H. Salisbury affirme que, dans

Q VATRİE ME I la presse soviétique, quelques dizaines de noms de vieux bolcheviks ont réapparu, s'agissant de personnes qui ont été discrètement libérées des camps par le nouveau régime. Parfois leur réapparition dans la vie publique est accompagnée de l'attribution d'une «décoration» pour « services rendus ». Le même auteur relate le cas de la femme de Molotov qui aurait été arrêtée et déportée quelques semaines avant la mort de Staline, après la découverte du « complot des médecins ». Elle ne fut libérée qu'après la mort de Staline. Salisbury relate aussi le cas de Borodine qui fut arrêté en 1949 et déporté en Sibérie orientale. Mao serait intervenu en sa faveur auprès de Staline, mais sans succès. La presse chinoise — non la presse russe - avait annoncé sa mort très peu de temps avant la mort de Staline.

Sur le culte de Staline, les témoignages sont tous unanimes : il s'agit d'un véritable enterrement qui a pris rapidement des proportions monstrueuses. Notoas même parmi les dernières confirmations de ce fait l'abandon des prix Staline (4) ainsi que l'absence totale de son nom dans les discours et articles des dirigeants chinois lors du 5ème anniversaire de la Révolution chinoise.

Sur le cas Beria, les témoignages s'accordent pour affirmer que Beria, loin de passer, en Russie pour le promoteur des nouvelles mesures, était au contraire considéré comme l'incarnation de la terreur et de l'arbitraire policiers ; qu'il aspirait à jouer le róle d'un second Staline ; que son arrestation et son exécution furent accueillies avec un sentiment de soulagement. Salisbury — qui donne par ailleurs un récit très intéressant de la manifestation de force de la police au lendemain de la mort de Staline à Moscou — écrit : « Une légende est née, dans certains cercles hors de Russie et dans les mois qui suivent la chute de Beria, qu'il avait été un grand « libéral ». On rappelait que la dénonciation du « complot des médecins » et le revirement qui avait suivi avaient été faits au nom de son ministère. On disait aussi qu'il s'était fait avocat de mesures plus libérales que celles qui sont géné-

(1) Henry Shapiro, journaliste américain qui a vécu pendant une vingtaine d'années en Ü.R.S.S. a écrit : « L'U.R.S.S. APRES STALINE » (publié en France, tout d'abord dans le journal le Monde, puis sous forme de livre (Gallimard, 1954).

(2) H. SALISBURY, au cours des cing derannées, correspondant du New York Times à Moscou, a publié dans ce journal une série d'articles sous le titre général : Russia re-viewed (19 septembre-2 oct. 1954).

(3) P. et H. Lazareff « Moscou à l'heure Malenkov » (La Table Ronde, Paris).

(1) Aucune attribution de prix Staline n'a été faite depuis 1952. On s'achemine très pro-

NTERNATIONALE ralement appliquées en Russie aux innombrables minorités nationales, lesquelles sont maltraitées.

« Une apparence de véracité a pu être conférée à de telles sornettes par le fait que Beria lui-même appartenait à une minorité. Il était originaire de Géorgie et certains de ses ancêtres étaient juifs. Et pendant tout le temps que Beria gouverna la Géorgie, avant son départ pour Moscou en 1938, à la fin de la période des « purges », il fit beaucoup pour les juifs de sa province, parrainant une œuvre d'assistance aux juifs, diverses écoles professionnelles et des fermes modèles, allant même jusqu'à fonder un musée de la culture juive, qui existe encore. Il n'en demeure pas moins que c'est Beria qui, en tant que chef de la police de Staline, assura la déportation des centaines de milliers de personnes appartenant à des minorités nationales, qui expédia des Baltes en Asie centrale, des Biélo-Russiens en Sibérie, des juifs dans le Grand Nord. Et je n'ai jamais entendu personne, en Russie, suggérer que le chef de la police secrète était un homme bon et libéral. »

Sur l'explication du « complot des médecins », les avis diffèrent : Shapiro l'attribue à Staline et à Beria conjointement ; Salisbury soutient la thèse selon laquelle Staline seul préparait une purge gigantesque dirigée à la fois contre Beria et la presque totalité de ses collaborateurs : Molotov, Krouchtchev, Mikoyan, Malenkov et même des militaires. Il n'exclut pas « que Staline ait été assassiné le 5 mars 1953 ou aux alentours de cette date, par ceux-là même qui furent ses proches collaborateurs et qui aujourd'hui détiennent le pouvoir. »

Sur le rôle de l'armée, les avis diffèrent aussi : Shapiro considère que celle-ci ne joue aucun rôle particulier. dans le régime qui serait solidement tenu entre les mains des politiques du parti ; Salisbury considère par contre que les militaires (Joukov en particulier) qui ont prêté leur concours indispensable (selon Shapiro aussi) à l'arrestation de Beria exercent maintenant une grande influence. bablement vers leur suppression. Un article paru dans la Literatournaia Gazela le 31 juilet a deja préparé le terrain. On v lit :

« L'attribution annuelle de prix à un grand nombre de livres n'a pas foujours contribué au développement de notre littérature... Combien d'ouvrages primés, qu'il s'agisse de prose, de poésie, ou de héâtre, n'étaient plus lus au bout d'un an ou deux, ou cessaient d'être joués!... On découvrait soudain que les questions qu'ils soulevaient n'étaient pas actuelles, que les conflits étoient fabriques et sonnaient faux, enfin, qu'au point de vue artistique ils étaient très faibles. »

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