Fais ce que je fais, ne fais pasce que je dis!
L'habitude de réfuter Trotsky dont ils n'ont pas lu les ouvrages, comme le note Aneurin Bevan au retour de son voyage en Chine (Tribune, octobre 1954) fait partie du bagage doctrinal que les cadres du Parti Communiste chinois ont hérité du Komintern défunt, à l'époque de sa dégénérescence stalinienne. Pour commémorer le 30è anniversaire du Parti Communiste chinois, fondé par Tchen-DouSiou qui passa à l'opposition de gauche après la défaite de la révolution chinoise de 1927, la direction de ce parti a instruit Tchen Po-ta de rédiger une brochure intitulée: « La théorie de Mao Tsé-Toung sur la Révolution chinoise ». Publiée en français, en octobre 1953 à Pékin, cette brochure comporte donc son inévitable et rituelle incantation anti-trotskyste :
« Le camarade Mao Tsé-Toung était complètement d'accord avec le point de vue de l'Internationale Communiste selon lequel le caractère de la révolution chinoise était encore celui d'une révolution démocratique bourgeoise... Le camarade Mao Tsé-Toung a développé la théorie de Lénine et de Staline sur le passage de la révolution démocratique bourgeoisie à la révolution socialiste selon les conditions concrètes de la Chine. Il dit:
« Nous sommes partisans de la théorie de la transformation de la révolution et non de la théorie trotskyste de la « révolution permanente ». Nous comptons parvenir au socialisme par toutes les étapes nécessaires de la république démocratique... Dans un pays économique ment arriere comme la Chine, le développement dans une certaine mesure du capitalisme sera un résultat inévitable de la victoire de la révolution démocratique. Mais ce n'est là qu'un des résultats de la révolution chinoise et non le résultat total. Le rísultat total de la révolution chinoise sera d'une part le développement des éléments capitalistes et d'autre part le développement des éléments socialistes... "
Le développement politique et économique après la victoire de notre révolution de démocratie nouvelle a entièrement confirmé la justesse de cette conclusion marxiste-léniniste du camarade Mao TséToung. » (pp. 59-62).
Ce texte est d'une clarté parfaite. Les méchants trotskystes déclaraient que la conquête du pouvoir par le prolétariat en Chine signifierait la victoire d'une révolution socialiste; les staliniens par contre déclaraient qu'il ne s'agissait que d'une révolution démocratique-bourgeoise. Les trotskystes affirmaient que la vic. toire de la révolution ouvrirait une période de construction de socialisme. à un rythme naturellement déterminé par des conditions objectives nationales et internationales. Les staliniens par contre affirmaient qu'avant de passer à la cons. truction du socialisme, il y aurait une « période transitoire », une période de « transformation ». pendant laquelle les forces capitalistes se développeraient côte à côte avec les forces socialistes.
Voyons maintenant ce qui a été « entièrement confirmé » par les événements en Chine à partir de 1949.
L'auteur de la brochure, Tchen Po-ta, pour suivre le schéma établi dans la citation de Mao Tse-Toung, c'est-à--dire repris des analyses scholastiques de Staline et de Boukharine, commence par indiquer « les éléments socialistes » qui se sont développés après la victoire de la « révolution démocratique ». Il ne doit pas se promener une lanterne à la main. pour découvrir ces « éléments socialistes ». Au contraire. Ils sont pleinement visibles au monde entier, à commencer par la bourgeoisie mondiale qui, de par l'existence de ces « éléments », hait et craint la révolution chinoise !
« Le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans les organismes d'Etat... le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans l'armée populaire... la confiscation des entreprises des impérialistes et du capital bureaucratique, (ce qui) ...permettra à la République populaire de contrôler la principale artère de l'économie du pays et de lui attribuer le rôle d'élément dirigeant de toute l'économie nationale. Ce secteur de l'économie nationale est de caractère socialiste et non capitaliste (Mao Tse-Toung). » (p. 62).
Puis nous cherchons les « éléments capitalistes » qui se sont développés après la victoire de la « révolution démocratique ». Miracle ! Ils ont complètement disparu. Le chapitre se termine sans les mentionner en quoi que ce soit ! L'auteur de la brochure se contente d'indiquer: « Il est vrai qu'il faudra encore un temps
INTERNATIONALE assez long pour que s'opère la transformation socialiste du pays, mais nous en avons déjà ouvert la voie ». Le caractère
« bourgeois » de la révolution s'est réfugié dans la longueur de la période né-
- cessaire à la construction du socialisme....
Ainsi, les événements ont « entièrement confirmé » le fait que la révolution chinoise a abouti à la conquête du pouvoir par le prolétariat et à l'apparition d'un secteur économique socialiste qui joue un rôle dirigeant dans toute l'économie. Ce fait « confirme-t-il » qu'entre la « révolution démocratique » et la « révolution socialiste » s'intercale une période de transition pendant laquelle le capitalisme se développe côte à côte avec des « éléments socialistes »? On peut naturellement appeler « développemeat du capitalisme » le fait qu'on n'a confisqué que les 2/3 des propriétés capitalistes, au lieu d'en confisquer les 3/3
Mais alors la révolution d'octobre, qui a commencé par ne confisquer rien du tout, serait, elle aussi, une « révolution démocratique du type démocratiquebourgeois » ? Tchen Po-ta a bien senti qu'il s'engage sur un terrain glissant et il s'est abstenu de compléter le tableau.
Les faits ont ainsi confirmé le développement d'éléments socialistes après la
« revolution démocratique »: et des éléments capitalistes on ne parle pas, pour la simple raison qu'ils ne se sont guère développés, mais. ont, au contraire, été refoulés au maximum.
Qui a dit A
Au Festival Mondial de la Jeunesse à Berlin-Est, en 1951, les organisateurs staliniens furent débordés par un mouvement spontané de leur propre jeunesse: membres de la F.D.J. (l'organisation de par centaines de milliers, les jeunes jeunesse d'Allemagne orientale), profiquelques heures à Berlin-Ouest. Leur taient de l'occasion pour aller passer motif ? La curiosité, l'attrait du niveau de vie plus élevé, la promesse d'un bon repas, d'oranges et de chocolat, et la simple réaction contre de stupides restrictions à la libre circulation à l'intérieur de l'Allemagne, imposées à la jeunesse.
La propagande bourgeoisie en Allemagne occidentale avait mis de grands espoirs dans le nouveau Festival de la jeunesse qui se tint à la Pentecôte 1954 à Berlin-Est. Elle comptait sur une répétition des événements de 1951. Mais ses espoirs furent déçus. Les dirigeants du S.E.D. avaient pris leurs précautions pour empêcher un passage en masse de jeunes par delà la frontière des secteurs d'occupation à Berlin. Les conditions obJectives et subjectives changées en Allemagne orientale expliquent pourtant, davantage peut-etre que les simples mesuvantage peut-tre que le c res de police, l'attitude de la jeunesse 79
Inutile de poursuivre cette polémique.
Chen Po-ta, Mao Tse-Toung, Staline,
Boukharine et leurs innombrables perroquets ont été battus et battus à plat de couture... par les actions même du P.C:
chinois. Contrairement à son programme, à ses prévisions et à ses analyses scholastiques, ce n'est pas une « révolutioa démocratique » qu'il a menée à la victoire, mais une révolution socialiste, obtenant ce caractère de par la conquête du pouvoir par un parti ouvrier déformé.
Ce n'est pas au développement « parallèle » du capitalisme et du socialisme, mais au développement « unilatéral » du socialisme que ce parti s'est voué. Ce n'est pas ce que Mao dit qu'il faut faire, mais ce qu'il fait. Et comme les hommes sont doués d'un esprit inquiet, critique, qui compare sans cesse les idées à la réalité, il y a sans doute déjà pas mal de
Jeunes cadres du P.C. chinois _. saas parler des autres P.C. d'Asie - qui se disent et se diront de plus en plus:
« Tout de même, ces trotskystes... Des contre-révolutionnaires ? Nous voulons bien.. Mais quand ils ont dit qu'après la conquête du pouvoir nous serions obligés de résoudre à la fois des tâches démocratiques-bourgeoises et les premières taches socialistes rendant ainsi permanente la révolution... Avaient-ils tellement tort?
Malgré toute sa polémique anti-trotskyste, Mao Tse-Toung serait-il un partisant douteux, pragmatique, de la théorie de la révolution permañente ? » doit dire B en 1954, différente de celle de la jeunesse en 1951.
L'organe central du parti social-démocrate allemand, Neuer Vorwærts, a publié dans son numéro du 11 juin 1954, une analyse assez perspicace d'un observateur local à Berlin, sur l'attitude de la jeunesse d'Allemagne orientale:
« Plusieurs conclusions se dégagent des discussions que les milieux de contact de Berlin-Ouest ont eues avec les jeunes visiteurs de l'Est. On a généralement l'impression que la jeunesse de la zône soviétique est aujourd'hui beaucoup plus vivace (plus mobile) du point de vue intellectuel, mais qu'elle est pour la même raison plus critique envers l'Occident, et qu'elle ne se laisse plus influencer par la propagande souvent très superficielle des organisations occidentales. On ne pouvait pas ne pas entendre sa critique de la masse des tracts occidentaux, qu'on avait lancés pendant la Pentel'autre côté de l'Elbe rejette la propacôte sur Berlin-Est... La l'autre côté jeunesse de gande générale du « blanc et noir » et exige des réponses concrètes à des questions concrètes.
faut se rendre compte aussi du l'Occident n'exerce plus, à lui seul, une fait que le niveau de vie supérieur de force d'attraction suffisante et que... du
RATIONAL
IN I
QUAT fait de l'élimination de la détresse mamatérielle la plus pressante dans la zône orientale, les « questions d'estomac » sont déjà passées à l'arrière-plan...
Il était surprenant d'entendre les jeunes visiteurs de Berlin-Ouest poser toujours à nouveau la question: « Combien gagne chez vous un ouvrier qualifié ? », « Que fait-il pendant ses vacances ? » La question sociale est devenue pour ces jeunes avides de liberté une question de conscience posée à l'Occident... Les questions des jeunes avaient toujours à nouveau trait aux problèmes de la liberté démocratique dans la République fédérale et à la mesure dans laquelle cette liberté permet aux éléments fascistes d'occuper à nouveau des positions-clés ».
La direction de la social-démocratie allemande n'a pas manqué de tirer les conclusions qui s'imposent de cette exexpérience. C'est d'ailleurs en partant directement de l'attitude des jeunes visiteurs venus de l'Allemagne orientale de Berlin-Ouest en 1954 que le president du SPD, Erich Ollenhauer, a traité au congrès du SPD de cette année la question de la structure d'une Allemagne unifiée. Voici ce qu'il déclara :
« La lutte pour un nouveau statut social de la République fédérale a ennationale. Nous ignorons à quel moment core une une autre signification politique se produira la réunification de la Republique fédérale et de la zône d'occupation soviétique de l'Allemagne. Mais elle se produira! Qu'arrivera-t-il alors ? Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'entretenir avee des membres de la FDJ au cours du Festival de la jeunesse de la Pentecôte, ont été impressionnés par l'atmosphère et le contenu de ces entrevues.
Cette jeunesse n'était plus étonnée par les magasins regorgeant de biens et par les sandwichs bien garnis, comme ce fut le cas il y a deux ans. Car cette fois-ci, ils n'avaient plus faim à Berlin-Est. Ils posèrent des questions. Non seulement les questions habituelles, suggérées par la propagande du SED, mais des questions relatives au statut d'une Allemagne réunifiée. Ils voulaient savoir si la réunification signifierait simplement l'annexion de la zône orientale par la République fédérale. S'il s'agit simplement de transférer les conditions économiques et sociales actuelles de la République fédérale dans la zône orientale.
Voilà des questions sérieuses et intéressantes. Ce sont des questions posées par des dizaines de milliers d'hommes dans la zône orientale, et ce sont également nos questions. La réunification de l'Allemagne ne peut pas s'effectuer sur la voie d'une annexion pure et simple de la zône orientale par la République fédérale. On ne peut même pas soulever la question de rendre la grande propriété agraire aux Junkers ou les grandes usines des industries de base à leurs anciens propriétaires... » jeunes mili-
Rendons hommage aux tants de la FDJ qui ont eu le courage d'affronter d'abord la police du SED, puis l'hostilité des « milieux de contact » à Berlin-Ouest pour pouvoir exprimer clairement leurs véritables convictions. Ils sont pour une démocratie et contre le régime policier du SED. Mais ils sont pour une démocratie particulière: une démocratie qui ne permettrait plus aux fascistes de conquérir des positions clés, une démocratie réservée, en d'autres termes, aux organisations ouvrières et progressistes, qui se placent sur le terrain de la reconnaissance d'une structure économique et sociale nouvelle.
Ils sont pour la réunification allemande mais contre la suppression des réformes de structure progressives réalisées en Allemagne orientale.
Leur sympathie générale va vers la social-démocratie, comme ils l'avaient déja montré le 17 juin 1953. Elle va vers la social-démocratie, parce que celle-ci se présente comme la seule force opposée à la fois à Adenauer et à Ulbricht. Mais c'est une sympathie pleine de réserves, de conditions et d'arrièrepensées. Nous appellerions cela du soucritique, basé sur un programme clair : démocratie ouvrière, défense de la structure économique et sociale progressive. Ne connaissons-nous pas ce programme ? N'est-ce notre programme de défense de l'URSS et de ré- L'URSS et de revolution politique, programme dont les « réalistes » de tous les pays se sont si souvent moqués, qu'ils ont appelé hermétique et incompréhensible aux masses ?
L'appui potentiel que la social-démocratie allemande possède parmi les masses oppositionnelles d'Allemagne orientale l'a obligée de tenir compte en partie des préoccupations de ces masses.
Une fois de plus, les forces historiques objectives, les forces de classe, ont ralson des appareils bureaucratiques, car il y a quelques années encore il n'y avait pas de parti réformiste plus antisoviétique au monde que le SPD. Mais qui a dit A doit dire B. Il est absurde de se prononcer en faveur du maintien des changements de structure économique en Allemagne orientale, et de ne pas faire la même profession de foi pour l'ensemble des « démocraties populalres » et l'U.R.S.S. Il est absurde de s'opposer à la restauration du capitalisme dans tous ces pays, et de se prononcer en même temps en faveur de la
« solidarité avec le monde occidental » qui prépare une guerre pour effectuer précisément cette restauration.
Mais de telles absurdités sont inévitables pour qui refuse de dire B après avoir dit A. Elles sont inévitables pour qui est déchiré entre sa vocation « occidentale », c'est-à-dire petite-bourgeoise réformiste d'une part, et la pression d'un prolétariat adulte en montée d'autre part...