Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 9-12

De la C.E.D. ... à la C.E.D.

Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 1-4 · 1 609 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

A Genève la bourgeoisie internationale, affolée à la perspective d'une débâcle totale au Vietnam, s'attendait au pire. Le rapport de force, sur le champ de bataille même en Extrême-Orient et internationalement, lui était manifestement défavorable et permettait d'obtenir des concessions plus importantes encore que celles qu'elle a en définitive livrées à Genève.

Elle a cependant bénéficié d'un traitement de faveur exceptionneble de la part du Kremlin, qui escomptait pouvoir ainsi accentuer le climat de « détente internationale », provoquer le rejet de la C.E.D. et faire avancer son plan de sécurité collective en Europe. Il est très probeble que le Kremlin, qui misait plus particulièrement sur Mendès-France, a exercé une forte pression aussi bien sur le Vietminh que sur Pékin pour leur faire accepter une victoire au Vietnam beaucoup plus limitée que celle à laquelle ils avaient tout droit de s'attendre.

En août, la C.E.D. fut effectivement rejetée. Ce résultat paraissait tunt en Mendes-France que sur l'acuité décisive des antagonismes interjustifier l'attitude du Kremlin à Genève et les espoirs qu'il avait mis impérialistes. Mais, aussitôt après, le gouvernement français → qui avait déjà cherche à obtenir à Bruxelles des amendements à la C.E.D. susceptibles de la faire adopter ensuite par l'Assemblée nationale française — ejfrayé de son isolement au sein de la « communauté occidentale » et de ses responsabilités, se rendit facilement aux efforts entrepris par Eder pour trouver de nouvelles formules acceptables par la France, mais ayant cependant le même contenu que la C.E.D. défunte, à savoir permettre le réarmement de l'Allemagne de Bonn et son inclusion dans l'Alliance atlantique. Cet objectif est en réalité un impératif pour toute la bourgeoisie occidentale à l'heure actuelle qui, indépendamment des réels antagonismes intérieurs à son camp. fait passer en définitive au premier plan l'antagonisme fondamental qui existe entre elle dans son ensemble et les Etats ouvriers. Les objections de la France à la C.E.D. ne portaient pas sur le principe même du réarmement allemand, mais sur ses modalités. Selon Paris, il devait avoir lieu dans des conditions garantissant un certain équilibre entre la France et l'Allemagne au sein de l'Alliance atlantique. La question de la Sarre était, à ce point de one, importante et devait être résolue dans un sens fondamentalement conforme aux intérêts du capitalisme français. En disposant librement du charbon de cette région, la grande métallurgie française est capable d'équilibrer, avec l'aide du riche minerai de fer lorrain, la puissance de l'industrie métallurgique de la Ruhr. Une fois un certain compromis obtenu sur cette base entre représentants des deux bourgeoisies, la voie était libre pour faire ressusciter la C.E.D. sous d'autres formes et avec d'autres moyens.

Ceci a été effectivement accompli par les accords de Londres et de Paris qui, par le truchement de l'élargissement du traité de Bruxelles et l'admission directe de l'Allemagne de Bonn à PO.T.A.N., permettent le réarmement de l'Allemagne et son inclusion dans l'Alliance atlantique. l'accueil triomphal fait à ces accords qualifiés d' « historiques », de « révolutionnaires », est significatif de la fondamentale communauté de vues qui unit les cercles dirigeants des pays occidentaux en face des Etats ouvriers.

La rapidité de cette évolution depuis Genève et plus particulièrement depuis le rejet de la C.E.D., a probablement désagréablement surpris le Kremlin. On ne peut même pas exclure que cela ait provoque un certain climat de crise intérieure. On a senti en effet que, depuis, le Kremlin est en partie désemparé et paralysé, d'autant plus que sur le plan purement diplomatique, sur lequel se base l'essentiel de sa polilique, il semble être maintenant à bout de nouvelles ressources.

En effet, la seule riposte énergique sur ce terrain de l'offensive diplomatique des « Atlantiques » qui ont engagé les Parlements dans une course à une ratification précipitée des accords de Londres et de Paris, serait de les acculer sur la question des élections libres dans toute l'Allemagne en vue d'unifier ce pays. Mais le Kremlin, tout en parlant d'élections, hésite à dire clairement qu'il les accepterait dans les conditions qui caractérisent actuellement l'Allemagne de Bonn, tout en garantissant les mêmes droits pour les différents partis en Allemagne orientale, c'est-à-dire dans les conditions d'une démocratie bourgeoise. Il risquerait en effet dans ce cas de perdre l'Allemagne orientale sans aucune contre-partie importante, l'éventualité d'un gouvernement socialiste du S.P.D. issu d'élections générales pour toute l'Allemagne n'étant ni une garantie de neutralité prolongée de l'Allemagne ni un bon exemple pour la situation intérieure des démocraties populaires limitrophes.

Adenauer, pour sa part, est peu pressé de procéder à des élections dans toute l'Allemagne qui consacreraient le triomphe de la socialdémocratie pour laquelle voterait la grande masse des électeurs anticapitalistes et anticatholiques de l'Est. Si on ajoute que Washington, en cas d'unification de l'Allemagne sous un gouvernement socialiste, risquerait de perdre le plus puissant stimulant de la « guerre froide », on peut conclure que des discussions au sujet de l'unification de l'Allemagne par des élections, où s'inscriront les passes et ripostes diplomatiques des uns et des autres, sont loin de pouvoir aboutir.

Dans ces conditions — le Kremlin ayant perdu son principal atout : l'exploitation des réticences francaises sur la question allemande, et Washington voulant par contre tirer tous les avantages du renversement de la situation diplomatique en sa faveur — il est probable que nous nous acheminons vers la ratification des accords de Londres el de Paris sans riposte spectaculaire possible capable de perturber une fois encore ce processus de la part du Kremlin.

L'idée de discuter en partant d'une « position de force » gagne de nouvenu du terrain parmi les occidentaux, y compris les Anglais et les Français. Afin de tranquilliser leur opinion publique, ils répètent tous en chœur que le dialogue avec Moscou sera repris après la ratification, qu'il aura des chances d'aboutir, « le Kremlin ne composant que par la force », etc. Ils multiplient parallèlement les affirmations sur leurs intentions « pacifiques » et parlent de la « détente », afin précisément d'endormir la vigilance et la réaction des masses pendant cette période critique où ils font pratiquement un pas des plus importants vers la guerre. Car il ne doit exister aucun doute que la ratification des accords et ie commencement du réarmement de l'Allemagne de Bonn signifieraient e/fectivement un nouveau pas très important vers la guerre contre-rénolutionnaire que prépare l'impérialisme sous la direction de Washington. La course aux armements se verrait intensifiée. Déja l'annonce du réarmement de l'Allemagne provoque une certaine reprise de l'industrie de lacier, et ses magnats internationaux projettent des plans de modernisation et l'extension de leurs entreprises. Capitalistes français et allemands rêvent, outre la modernisation des installations charbonnières et métallurgiques de la Sarre (300 millions de DM par an), de créer des industries de guerre en Afrique du Nord et de faire revivre le cartel de lacier d'avant-guerre. Spéculer sur les antagonismes interimpérialistes, qui subsistent, pour faire échec à ces plans s'avérerait à nouveau illusoire.

Certes, le règlement sur la Sarre est précaire, et les concessions faites par Adenauer aux Français pour obtenir le statut et la force qui lui permettra demain de remettre en cause ce règlement, rencontrent déjà une opposition puissante — pour des motifs divers — en Allemagne. Certes, lentente entre capitalistes français et allemands inquiète déjà les Anglais qui sont, d'autre part, de plus en plus énervés par les effets de la concurrence internationale exacerbée.

La décision des Etats-Unis — qui patissent dans une stagnation prolongée de leur économie et étouffent sous la pléthore plus spécialement de leur surproduction agricole — de participer d'une manière plus agressive au commerce mondial, tout en maintenant leur propre système protectionniste, n'est pas pour faciliter la bonne entente parmi les membres de la « Communauté Atlantique ».

Toutes ces contradictions interimpérialistes sont cependant les manières d'être de l'impérialisme et ne pourraient effacer, ou faire passer au second plan, la contradiction plus fondamentale entre son ensemble et la Révolution socialiste en marche, en cette deuxième moitié du xx* siecle, et dont la coalition des Etats ouvriers n'est qu'un aspect.

La force principale pour faire échec aux plans de guerre de l'impérialisme réside dans la mobilisation révolutionnaire des masses, se developpant parallèlement mais indépendamment — par ses propres moyens, dans sa propre logique et ses propres perspectives — à l'action diplomatique des Etats ouvriers.

Celle-ci, d'autre part, devrait toujours tenir compte de l'action indépendante des masses, en tant qu'élément essentiel de la lutte d'ensemble.

Seule l'action des masses en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie et dans les autres pays capitalistes, est capable de perturber une fois de plus les plans de guerre de l'impérialisme et faire à nouveau hesiter et reculer celni-ci.

Mais cette action, pour qu'elle soit puissante et efficace, pour qu'elle puisse toucher, secouer les plus grandes masses, a besoin d'être axée sur une perspective de classe qui lie la question de la lutte contre les plans de guerre de l'impérialisme à la lutte dans tous ces pays pour le Gouvernement Ouvrier, appuyé sur les masses, gouvernement socialiste (Allemagne, Angleterre) ou communiste-socialiste (France, Italie).

Les directions des partis réformistes ou communistes qui mènent des compagnes limitées en les dissociant de la lutte pour le programme et le pouvoir prolétariens, sabotent objectivement une lutte efficace pour ces objectifs politiques précis, impossibles à isoler d'une perspeclive et d'une solution globale de classe.

C'est à la lendance marxiste-révolutionnaire, travaillant a (interieur des organisations de masse dans ces pays, d'y propulser tout un courant pour que la lutte contre les plans de guerre de l'impérialisme, qui sont en train de franchir une nouvelle étape importante dans leur réalisation, soit menée avec des moyens de classe, dans le cadre précité, afin qu'elle s'avère vraiment efficace.

Une erreur sur cette page ?