Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 6-8

Le Munich de l'impérialisme

Quatrième Internationale, vol. 12, n° 6-8 · juin-août 1954 · p. 10-13 · 2 041 mots

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Commencée sous les auspices les plus alarmantes, la Conférence de Genève s'est terminée par un compromis. Ce fut de loin la conterence la plus importante depuis le declenchement de la « guerre troide tant en raison de toute la préparation militaire actuelle de l'imperialismem que de son enjeu : une région économique et stratégique figurant parmi les positions-clefs du Sud-Est asiatique.

La Conférence fut incontestablement un test révélateur du véritable rapport de forces global à l'heure actuelle entre l'impérialisme et la révolution.

L'aile marchante de l'impérialisme américain, forte de la puissance militaire que celui-ci a reconstruite et développée depuis la guerre de Corée et poussée par sa compréhension aiguë de la dynamique de la situation défavorable à l'impérialisme, a voulu entrainer dans la lutte l'ensemble de la bourgeoisie américaine et internationale:

Cependant elle a échoué, quoique de justesse. L'intervention au Vietnam impliquait la guerre contre la Chine et, par delà celle-ci, le risque d'une guerre quasi certaine avec l'U.R.S.S. ; c'est-à-dire une généralisation rapide du conflit. Devant cette perspective, l'impérialisme, faisant l'inventaire des forces disponibles pour un tel combat et la revue de ses positions dans le monde, hésita et recula.

Une partie de la bourgeoisie américaine elle-même a trouvé insuffisant et précaire l'ensemble des conditions militaires, politiques et sociales pour affronter une telle lutte. D'autre part, marcher seule, « to go it alone », risquait de s'avérer un suicide.

La bourgeoisie européenne, à l'exception de la bourgeoisie allemande que représente le régime de Bonn et de quelques noyaux combatifs restreints dans les autres pays, était et reste dans son ensemble défaitiste. Elle n'entrevoit pas la possibilité d'une vietoire dans un conflit généralisé, elle est terrorisée par les perspectives d'une guerre atomique et se contente d'une politique au jour le jour. Sa devise est encore pour le moment : « Après moi le déluge ».

Sur l'ensemble de cette situation de la bourgeoisie internationale s'exerçait un autre facteur d'apaisement : le climat économique, tout en virant vers la dépression et la crise, est encore loin d'être absolument angoissant et catastrophique pour elle.

Pour toutes ces raisons que nous venons d'analyser sommairement, l'intervention de l'impérialisme dans le sens d'une généralisation du conflit, qui fut esquissée au cours de la Conférence de Genève plus fortement que jamais depuis le début de la « guerre froide », en définitive n'eut pas lieu.

Au contraire, on a abouti à une solution de compromis qui, tout en n'étant pas une victoire complète des forces de la révolution, n'en est pas moins une défaite de l'impérialisme. Elle délivre de son joug douze millions d'hommes, plus de la moitié de la population du pays, concentrés sur un territoire homogène, riche, commandant en grande partie la vie économique du pays. Et, tout en reculant la date de l'unification avec le sud, ce compromis dessine une voie pour une victoire politique rapide dans l'ensemble du pays.

L'impérialisme américain n'y a pas obtenu de bases ni l'inclusion de ce qui reste du pays dans des pactes militaires qu'il contrôle.

D'autre part, le maintien des forces militaires de l'impérialisme français dans le sud deviendra de plus en plus intenable face à un 10 mouvement populaire exigeant une indépendance réelle, stimule par le voisinage immédiat de la partie libérée du pays.

Sur la base de la solution qui est intervenue, la lutte armée faisant place à une lutte sur le plan politique, il sera relativement facile, grâce a un programme Judicieux et a une activité adéquate correspondant aux aspirations et aux besoins des masses vietnamiennes, d'obliger les dernières forces de l'impérialisme à évacuer le pays, de rendre la vie impossible à tout gouvernement pseudo national dans le sud, et d'unifier le pays dans le cadre d'un véritable régime socialiste.

Ceci dit, il ne faut pas négliger de souligner que les atouts provenant de la situation militaire après la victoire de Dien-Bien-Phu et l'ensemble de la situation vietnamienne et internationale - telle qu'elle s'est révélée avant même la fin de la Conférence de Genève — permettaient d'obtenir une solution beaucoup plus avantageuse, en particulier une date bien plus rapprochée pour les élections, et l'obligation précise d'une évacuation préalable de tout le territoire par les forces militaires de l'impérialisme.

Mais pour parvenir à ce résultat possible, il eut fallu que toute l'affaire fut traitée par une véritable direction révolutionnaire, mobilisant à la fois les moyens dont dispose la coalition des Etats ouvriers et le mouvement ouvrier international. Il eut fallu surtout que les dirigeants du Kremlin ne soient pas préoceupés avant tout par les considérations de leur diplomatie mondiale qui vise à maintenir le statu quo et à éviter un conflit avec l'impérialisme. Partant de ce postulat qui correspond aux intérêts propres de la bureaucratie soviétique redoutant les conséquences révolutionnaires à l'échelle mondiale d'un conflit général et final avec l'impérialisme, le Kremlin fut constamment soucieux à Genève d'éviter l'intervention américaine et de ménager les imperialismes trancais et anglais, en pensant toujours à la partie qui lui reste à livrer en Europe sur la C.E.D. Ces considérations ont pesé aussi dans l'attitude de Pékin et du Vietminh.

Quant aux directions des partis communistes, il est clair qu'elles s'en remettent, pour l'essentiel, à la direction et à l'action des Etats anticapitalistes, de l'U.R.S.S. et de la Chine en particulier. Elles ne concoivent pas leur politique comme devant être basée avant tout sur l'action de classe des masses qu'elles influencent ; mais elles agissent en appoint à la politique de ces Etats par une pression, savamment dosée et orientée, sur leur propre bourgeoisie.

Ainsi, pendant toute la période préparatoire à la Conférence de Genève et au cours de celle-ci, le Parti communiste français agissant dans le pays impérialiste qui faisait la guerre au Vietnam n'a pas centré sa lutte afin de mobiliser les masses du pays pour exiger la cessation de la guerre de la part de son impérialisme, le retrait de ses troupes du Vietnam et l'indépendance complète de ce pays; il remettait la solution à Genève, s'adaptant complètement aux considérations de la diplomatie du Kremlin et de Pékin. Il s'agissait de ne gener ni ceux-ci ni aussi le négociateur bourgeois qu'ils voulaient visiblement menager, Mendes-France, à qui le P.C.F. a donné les voix de ses élus pour son investiture.

Si, malgré une telle politique qui neutralise délibérément une grande partie de l'efficacité des moyens dont dispose globalement à présent la révolution dans ses luttes partielles contre l'impérialisme on arrive ici ou là à des demi-victoires, ce resultat est du avant tout au rapport de forces global défavorable à l'impérialisme.

C'est là une situation qui tranche fondamentalement avec celle d'avant-guerre. Il est difficile de dire quelle est l'importance de la partie de la bourgeoisie internationale qui est clairement consciente de ce fait. Incontestablement, c'est aux Etats-Unis que les conditions sont encore les plus propices pour qu'une telle conscience se développe, gagne une partie de plus en plus importante des milieux dirigeants et surtout devienne action conséquente. En Europe, la décadence, l'impuissance, le défaitisme de larges milieux bourgeois sont exprimes théoriquement dans la formule de la « coexistence pacifique », lancée par la bureaucratie soviétique et reprise actuellement en chœur par toute une série d'hommes politiques qui va de Winston Churchill à A. Bevan et E. Ollenhauer.

De la part du premier, il ne s'agit probablement que d'un recul tactique jugé nécessaire par la bourgeoiste anglaise, avec l'espoir de pouvoir améliorer et consolider les positions impérialistes visiblement affaiblies et précaires. Pour les autres, dirigeants de courants de masse en Angleterre et en Allemagne, il s'agit de l'expression d'une opposition sincère de leur base aux plans de guerre impérialistes combinée au manque de perspectives historiques claires de directions centristes.

Avec un désespoir et une exaspération accrus, hommes politiques journalistes d'outre Atlantique usent leur salive et leur plume à « expliquer » à leurs partenaires bourgeois d'Europe l'inconsistance de la « coexistence », l'impossibilité de maintenir la situation dans un état statique, le rapport de forces déjà défavorable pour l'impérialisme et son évolution encore plus désastreuse pour le capitalisme. « coexistence pacifique » ne saurait se concevoir que comme maintien des positions présentes de part et d'autre de la ligne de division actuelle dans le monde, à supposer que l'impérialisme puisse accepter cette division comme définitive. La « coexistence pacifique » devrait exclure tout changement du rapport des forces actuel, arrêter l'évolution (et la revolution), neutraliser toutes les forces et facteurs qui constamment, à l'intérieur de chacun des camps et dans chaque pays, altèrent le statu quo, l'équilibre, la « paix ».

Mais ni Washington ni Moscou ne disposent réellement d'un tel pouvoir sur le processus historique et sur les forces objectives de plus en plus explosives qui se degagent de la décomposition du système capitaliste. Dans ces conditions, les perspectives de limpérialisme deviennent de plus en plus sombres, indépendamment des apaisements et des services que lui procure encore le Kremlin. Le temps qui passe n'apporte pas d'amélioration à ses positions, mais plutôt une détérioration, y compris sur le plan militaire, qui l'alarme. L'idée de la temporisation pour se mieux préparer, rencontre moins de faveur auprès de l'impérialisme. En réalité le temps travaille pour le camp de la révolution.

On peut s'attendre que, plus cette réalité deviendra évidente, et en Europe, les incitant à une politique foncièrement opportuniste plus l'esprit défaitiste s'emparera de milieux bourgeois plus larges envers Moscou et Pékin. Par contre, d'autres milieux ne manqueront pas d'apercevoir le caractère de suicide « à froid » d'une telle politique.

Quant à l'impérialisme américain, ses réactions sont incontestablement à présent celles d'une crise profonde de ses milieux dirigeants. Avec plus de lucidité que jamais, ces milieux prennent conscience du changement du rapport des forces, de la débilité de leurs allies bourgeois, de l'insuffisance de leurs propres moyens. Il en résulte une révision et une remise au point de tous leurs plans militaires et diplomatiques. Cependant, leur détermination de redresser la situation et d'agir avant qu'il ne soit manifestement trop tard, ne fera en définitive que grandir.

Ayant amorcé le réarmement du Japon en Extrême-Orient, ils s'attèleront maintenant avee une énergie redoublée pour obtenir sous une forme ou une autre le réarmement de l'Allemagne. Parallèlement, ils poursuivront le renforcement de leurs bases et alliances militaires dans le monde. Aux Etats-Unis même ils réchaufferont l'atmosphère maccarthiste nécessaire pour tenir la nation constamment en haleine, prête à la croisade contre-révolutionnaire et disposée à consentir des sacrifices infiniment plus grands « pour en finir ».

Ce sont les milieux dirigeants américains qui réalisent ce que signifie malgré tout historiquement le compromis de Genève: le Munich de l'impérialisme. Certes, il ne s'agit là que d'une analogie historique, avec toutes les limitations que cela comporte. Les camps presence ont change depuis 1938. Il ne s'agissait pas à Genève d'ur compromis entre deux fractions imperialistes, mais entre l'impérialisme d'une part, la coalition des Etats anticapitalistes appuyée par la force de la révolution coloniale de l'autre. Comme en 1938 cependant, le compromis a « sauvé la paix » in extremis et fut conclu à l'avantage essentiel d'un des camps. Comme en 1938 aussi, le compromis obtenu ne peut être ni général ni durable. Il risque de s'avérer l'extrême concession importante à laquelle l'impérialisme s'est trouvé acculé.

Celui-ci retrouve au lendemain de ce compromis dans une situation générale empirée et qui ira se détériorant. Les marges de la « coexistence » sont devenues pour lui plus étroites, plus étouffantes. Inexorablement se créent des conditions pour l'impérialisme qui rendent impossibles non seulement de nouveaux reculs, mais même un piétinement sur place.

Inexorablement l'Histoire l'accule devant l'ultime combat, l'ultime décision : Hie Rhodus, hic salta !

Pour les masses travailleuses, il suffit du reste de prendre elles aussi clairement conscience de la situation lavorable, des immenses possibilites revolutionnaires, de Tangoisse, des difficultés croissantes et de la crise qui règnent chez l'ennemi.

En ouvrant largement devant les masses les perspectives révolutionnaires, en définissant elairement les tâches, en combattant vigoureusement et sans pitie la couardise, la contusion, le conservatisme, la prostration des directions petites bourgeoises, reformistes, nationales démocratiques, staliniennes, la IV® Internationale incite les masses à la lutte révolutionnaire contre les positions partout minees du capitalisme, catalyse leurs energies et, a travers la creation de nouvelles directions marxistes révolutionnaires de masse, facilite et prépare la victoire mondiale du socialisme.

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