Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 1-2

Nous entrons dans la période critique

Quatrième Internationale, vol. 12, n° 1-2 · janvier-février 1954 · p. 1-4 · 1 692 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La Conférence de Berlin a ranimé l'espoir que nourrissent sincère. ment des millions de gens dans le monde de voir la « guerre froide » céder la place à une « paix durable ». Devant les résultats franchement médiocres sinon un échec réel, ils risquent de se trouver encore une fois désappointés. Les forces et les données fondamentales qui déterminent la situation internationale et son évolution leur échappent comme par le passé, et c'est là la cause de leurs espoirs vains et de leurs desenchantements inévitables.

Car la « paix durable » n'est pas du domaine de la bonne volonté de diplomates ni des raisonnements qui conviennent au bon sens ; elle reste déterminée par les réalités du système capitaliste et de sa situation concrète actuelle. Aucune formule diplomatique sur telle ou telle question litigieuse, sur la C.Đ.D., l'unification de l Allemagne, I Autriche, ladmission ou non de la Chine à l'O.N.U., etc., ne peut éluder les vraies difficultés qui hérissent la voie d'un compromis général et durable : celles qui résultent de la nature même des forees antagonistes en présence, de la coalition impérialiste et du camp de la Révolution.

Voyons l'aspect concret de la question.

La dernière réunion des quatre en vue de trouver un compromis eût lieu en 1949, avant la guerre de Corée. Les forces alors en présence étaient dans la situation suivante : La coalition impérialiste dominée par Washington rejetait comme aujourd'hui le compromis offert par la bureaucratie soviétique sur la base essentielle du maintien de la division issue de la deuxième guerre mondiale et du statu quo. Cependant la différence importante entre la situation de jadis et celle d'aujourd'hui réside dans les conditions militaires et économiques différentes de l'impérialisme.

En 1949, la coalition impérialiste était pratiquement désarmée, et sa seule force militaire effective résidait dans son avance sur le terrain des découvertes et des armes atomiques. Aujourd'hui, à la suite de la guerre de Corée, cette coalition est réarmée. Sa force principale - l'impérialisme américain — a mis sur pied une machine de guerre formidable, prête à fonctionner à plein rendement. Les autres Etats capitalistes du N.A.T.O. ont tous réalisés des progrès, beaucoup moins impressionnants certes, mais on commettrait une grave erreur de les trop sous-estimer. Même en Allemagne et au Japon, malgré les entraves légales qui existent encore, les préparatits militaires sont tres pousses. La creation et equipement de bases aériennes et navales de l'impéria. lisme yankee, à travers le monde, ont connu depuis 1949 un développement impressionnant et continu. De même, le réseau des alliances militaires qui enveloppent de toute part T'U.R.S.S. et la Chine.

Les conditions économiques ont aussi essentiellement changé depuis 1949. L'économie américaine avait connu précisément cette année-là un fléchissement sérieux, avertisseur d'une menace de dépression plus profonde et prolongée. Cependant, l'économie des autres pays capitalistes, à peine remise des épreuves de la guerre, était loin d'etre aussi avancee.

A travers la guerre de Corée, l'impérialisme américain, lancé dans un colossal programme d'armements, a pris un nouvel élan, tandis que le reste de l'économie capitaliste profitait dans son ensemble de ce « boom », atteignant et dépassant les niveaux atteints à la veille de l'autre guerre.

Cette marche ascendante de l'ensemble de l'économie capitaliste, où le stimulant des armements jouait à plein, l'acheminait cependant inexorablement vers une cr.se de surproduction.

Comme nous lavons dit à l'époque, 1953 risquait d'etre l'année qui verrait à la fois le plafonnement des dépenses militaires aux Etats-Unis et des autres Etats capitalstes, ainsi que la réapparition de signes avant-coureurs de dépression et de crise. Au seuil de l'année nouvelle, personne ne conteste plus ces faits.

Ainsi l'impérialisme s'est présenté à la Conférence de Berlin dans les conditions d'un réarmement très poussé et de menace de crise économique.

Certes, il faut ajouter à ce tableau d'autres faits importants. La cohésion entre les principaux membres de la coalition impérialiste, surtout entre les Etats-Unis d'une part, la France et l'Angleterre de l'autre, n'est pas aussi grande qu'en 1949, ces derniers pays subissant alors beaucoup plus impérieusement l'influence américaine. Rétablis depuis dans leur puissance économique, ils sont soumis aux exigences de la concurrence internationale avivée par la rentrée de l'Allemagne et du Japon et la menace de crise économique. Ils doivent d'autre part tenir compte des réactions des masses opposées à la guerre. L'ampleur relative prise par les antagonismes interimperialistes a eu incontestablement comme résultat majeur de gener considerablement la politique américaine, ne fût-ce qu'en retardant la remilitarisation effective de l'Allemagne et du Japon.

Face à cette situation du camp impérialiste, comment se présente la politique de l'U.R.S.S. et de ses alliés ?

On aura beau y chercher un changement fondamental, on n'en trouvera aucun. La bureaucratie soviétique est toujours disposée au compromis, mais sur la stricte base de la division actuelle du monde et du statu quo. La raison de cette attitude fondamentalement inchangée, nous l'avons expliquée à plusieurs reprises : elle tient au caractère et aux intérêts spécifiques de la bureaucratie en tant que caste privilégiée en U.R.S.S. Cette caste craint toujours sincerement la guerre, non pas tellement à cause de la puissance réelle de l'impérialisme qu'en raison des changements révolutionnaires que la guerre amènerait sur l'échelle internationale, et qui précipiteraient la chute du pouvoir de la bureaucratie. D'autre part, jouissant d'un rapport des forces global qui lui est favorable, elle n'a aucune envie de sacrifier quoi que ce soit d'essentiel de ses positions actuelles. Elle n'a pas non plus le pouvoir réel de le faire, même si elle le désirait. Aussi bien en effet les « Démocraties 2 populaires » européenne que la Chine ou le Vietnam ne peuvent plus être considérés comme une « monnaie d'échange ».

Ces raisons valables sous Staline en 1949 sont encore plus valables sous la « direction collective » Malenkov. Celle-ci change les formes de sa diplomatie, elle les assouplit, elle ne peut pas cependant en sacrifier le fond déterminé par ses intérêts et ses possibilités réelles. Depuis la mort de Staline, une raison supplémentaire force très probablement la bureaucratie, à défaut d'un compromis général et durable, à toute sorte d'apaisements dans la tension internationale et de compromis limites : c'est le réaménagement de ses rapports avec les masses sovietiques et avec celles des « Démocraties populaires ». Cherchant un nouvel équilibre avec ces masses sur la base de concessions dosées, elle croit pouvoir y parvenir grâce à une détente internationale, même limitée et provisoire et à un développement de ses relations économiques avec le marché capitaliste international.

Dans ces conditions, si un compromis général et durable échouera toujours, ce n'est certainement pas à cause de « l'agressivité » du Kremlin et de ses desseins de « domination mondiale » ; c'est à cause de l'impossibilité dans laquelle se trouve au contraire l'impérialisme de se contenter d'une « coexistence pacifique » sur la base de la division actuelle du monde. Dans les conditions concrètes actuelles qui menacent le capitalisme d'une nouvelle crise économique, cette base lui apparaît plus restreinte que jamais.

Muni d'une machine de guerre purssante, et place devant des persnectives économiques incertaines sinon inquietantes, imperialsme -l'impérialisme américain en particulier — est entré dans une période critique. Il n'a pas pu changer fondamentalement le rapport des forces global à son avantage. Mais l'espoir de réussir mieux à l'avenir, les années passant, diminuera davantage encore. La progression économique de l'U.R.S.S. et des autres Etats anticapitalistes se fait beaucoup plus rapidement que se ferait celle des pays impérialistes, en supposant qu'elle soit continue et qu'une crise majeure soit ajournée pour très longtemps.

Les forces militaires proprement dites, depuis que rU.R.s.s. a consolidé ses progrès atomiques, suivent une évolution analogue.

La reconstruction, la consolidation économique et politique de la Chine pèsent littéralement de plus en plus sur la balance des forces d'un poids énorme. Le sort de l'Asie tout entière est ainsi scellé. L'effervescence du monde colonial et semi-colonial ailleurs, en Afrique, en Amérique latine ne cesse et ne cessera pas.

Le prolétariat des pavs européens, dont on ne voit pas quelle force pourrait l'abattre de manière décisive dans les années à venir, représente pour le capitalisme décrépit de ces pays une menace mortelle. Certains prétendent que l'impérialisme. conscient de ce rapport de forces et de sa dynamique, cherchera d'autres issues que la guerre ; qu'il saisira les offres de commerce du camp soviétiaue et équipera la Chine. Ils oublient que le volume d'un tel commerce est limité par la structure sociale différente du camp soviétinue et de ses échanges possibles avec le monde capitaliste, ainsi aue par la pluralité des pays capitalistes antagonistes entre lesauels doit se partager ce volume restreint. C'est en narticulier l'impérialisme américain qui risnue d'être de loin le moins favorisé. Le commerce Est-Ouest est un nalliatif, à pouvoir très limité, aui ne neut ni ajourner nour lonetemps le danger de crise économique, ni servir comme issue à long terme aux difficultés du capitalisme.

Ce aui est pourtant nrobable c'est nue l'impérialisme. conscient que le rannort de forces lui est défavorable et que l'enieu d'une lutte générale armée est décisif de son sort. hésitera à s'engager dans celle-ci aussi longtemns qu'il ne se trouvera pas pris à la gorge par des difficultés économiques insurmontables ou par la perte de nouvelles posi- tions importantes. C'est en définitive l'évolution des conditions économiques et sociales aux Etats-Unis qui déterminera l'action de l'impérialisme américain.

Sa tendance orientée vers la guerre n'est pas renversée. Au contraire. Il possède maintenant une machine de guerre à plein rendement, et il est arrivé à des conclusions stratégiques qui ne prévoient plus d'engagements limités à la Corée, mais une lutte générale. Son réseau de bases aériennes et navales et d'alliances militaires à travers le monde est en pleine extension. A l'intérieur même des Etats-Unis il accentue le climat réactionnaire du mac-carthysme. Il est d'autre part menacé par le développement d'une dépression prolongée, si ce n'est d'une crise économique majeure.

Dans ces conditions; loin de s'effacer le risque de voir se précipiter la lutte armée domine au contraire l'arrière-plan de la politique améri caine. C'est la une des caractéristiques dominantes de la nouvelle période critique dans laquelle nous sommes entrés. 1* Février 1954.

Une erreur sur cette page ?