Mémoires sur la 2° guerre mondiale de W. CHURCHILL (*)
Parmi les ouvrages sur la deuxième guerre mondiale, les livres de Churchill ne constituent pas à vrai dire une histoire de cette guerre, mais seulement des matériaux pour une telle histoire. Churchill a rassemblé une foule de télégrammes envoyés par lui ou adressés à lui, comme Premier Ministre britannique. Publiés sous forme de livre blanc ou jaune, ils n'auraient eu qu'une diffusion limitée aux frais de l'Etat. Entourés de quelques commentaires et présentés comme souvenirs de Churchill. ils forment une œuvre à grand tirage. Business is business.
Les matériaux ainsi fournis au tome VI de ces mémoires contiennent des renseignements très intéressants sur plusieurs questions, plus exactement sur les rapports entre los « Trois Grands » du cours de la dernière période de la guerre. Ils donnent des informations sur les! conférences de Yalta et de Potsdam, et sur une conférence qui se tint à Moscou entre Staline et Churchill.
D'une façon générale, même au moment où l'alliance était la plus étroite, il n'y avait pas une collaboration identique entre la Grande. Bretagne ou les Etats-Unis d'une part et I'U.R.S.S. d'autre part. Pour Churchill, il y avait d'abord une « alliance à deux » tacite avec les Etats-Unis. Avec l'U.R.S.S. il n'y avait que le strict nécessaire, surtout pour profiter des dispositions de Staline à empêcher la poussée révolutionnaire des masses.
Dans ses mémoires, Churchill expose longuement, en ces termes, l'accord qu'il passa avec Staline à Moscou en octobre 1944:
Le moment était favorable pour agir, et c'est pourquoi je déclarai : « Réglons nos affaires des Balkans. Vos armées se trouvent en Roumanie et en Bulgarie. Nous avons des intérêts, des missions et des agents dans ces pays. Evitons de nous heurter pour des questions qui n'en valent pas la peine. En ce qui concerne la Grande-Bretagne et la Russie, que diriez-vous d'une prédominance de 90 % en Roumanie pour vous, d'une prédominance de 90 % en Grèce pour nous, et de l'égalité, 50/50 en Yougoslavie 2 » Pendant que l'on traduisait mes paroles, j'écrivis sur une demifeuille de papier:
Roumanie :
Russie 90 % Les autres 10 % Grèce :
Grande-Bretagne 90 % (en accord avec les U.S.A.) Russie 10% Yougoslavie 50-50 % Hongrie 50-50 % Bulgarie:
Russie 75 % Les autres 25 %
Je poussai le papier devant Staline à qui la traduction avait alors été faite. Il y eut un léger temps d'arrêt. Puis il prit son crayon bleu, y traça un gros trait en manière d'approbation et nous le rendit. Tout fut réglé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire... Il y eut ensuite un long silence. Le papier, rayé bleu, demeurait au centre de la table. Je dis finalement : « Ne trouvera-t-on pas un peu cynique que nous ayons l'air d'avoir réglé ces problèmes dont dépend le sort de millions d'êtres d'une façon aussi cavalière ? Brûlons ce papier ». « Non, gardez-le », dit Staline.
(p. 235-236).
Cet accord se souvient du ques à la tin leur pays par ne reste pas sur le papier. On soulèvement des masses grecde 1944, après l'évacuation de les troupes allemandes, et la répression britannique à Athènes. Voici d'abord quelques passages dans lesquels Churchill indique la force du mouvement des masses, l'importance qu'il attacha à la répression, l'énergie qu'il y déploya ..et aussi comment Staline respecta, en abandonnant les travailleurs grecs, l'accord qu'il avait passé deux mois auparavant :
A la conférence de Moscou, j'avais obtenu l'abstention de la Russie en la payant fort cher. Des bandes armées de I'E.L.A.S. occupèrent le terrain laissé vide par les occupants et leur commandement central ne se soucia guère de
(*) Plon, éditeur. 51 respecter les engagements pris... Papandreou peut assurément interdire les journaux de T'E.A.M. s'ils provoquent une grève de la presse... Nous avons besoin de 8 ou 10.000 fantassins de plus pour tenir la capitale et Salonique au nom du présent gouvernement... Je m' attends absolument à un choc ayec l'E.A.M. et nous ne devons pas nous y dérober, à condition de bien choisir notre terrain (7 novembre 1944)-
..N'hésitez cependant pas à agir comme si vous vous trouviez dans une ville conquise, où se serait déclenchée une révolte locale. (Télégramme au général Scobie (3 décembre).
Je vous signale l'importance politique immense de ce conflit. Il faudrait dépêcher au moins deux brigades de plus sur les lieux. (Au général Wilson, Italie (9 décembre).
Les troupes britanniques se trouvent... assiégées au centre de la ville. (Rapport du Il décembre du général Alexander.)
En supposant que l'E.L.A.S. poursuive la lutte, j'estime qu'il sera possible de nettoyer lagglomération Athènes-Le Pirée et de la tenir solidement ensuite, mais nous ne vaincrons pas ainsi l'E.L.A.S. au point de l'obliger à capituler... Les Allemands, au cours de leur occupation, ont maintenu six à sept divisions sur le continent, en plus de l'équivalent de quatre dans les iles, Même ainsi, ils n'ont pas pu maintenir constamment ouvertes leurs lignes de communications, et je ne suis pas sûr que nous rencontrerons une résistance moins forte et moins résolue que celle à laquelle ils se sont heurtés. (Alexander à Churchill, 21 décembre.)
Staline... s'en tint strictement et fidèlement à notre accord d'octobre, et ni la Pravda ni les Isvestia ne formulèrent le moindre reproche tout au long des nombreuses semaines pendant lesquelles on se battit contre les communistes dans les rues d'Athènes (p. 304).
Quelques mois plus tard, accrochage au sujet de la Roumanie. Staline ne manque pas de
TERNATIONALE rappeler son rôle dans l'affaire grecque: et Churchill encaisse le coup :
En ce qui concerne votre allusion à la Grèce et à la Belgique, je reconnais les égards que vous avez eus pour moi quand il nous a fallu intervenir avec des forces armées considérables pour arrêter l'assaut lancé contre le centre gouvernemental d'Athènes par l'E.A.M. et I'E.L.A.S. (29 avril: 1945).
Le danger de la révolution montante inquiétait Churchill au plus haut point, tandis que les Etats-Unis à l'époque ne lui paraissaient pas comprendre la situation :
Les Etats-Unis.. furent très lents à se rendre compte des proportions que prenait l'influence communiste qui déferlait comme un raz de marée sur les arrières des puissantes armées dirigées du Kremlin, les précédant même parfois. (Vol. VI. première partie, p. 215).
Ses généraux le mettaient en garde sur les sentiments des troupes britanniques ellesmêmes. La situation était tendue autour de Trieste. Voici ce que lui télégraphiait le général Alexander, le 1** mai 1945 :
Il conviendrait à mon avis de considérer les sentiments de nos propres soldats en la ma. tière. Ils ont une admiration profonde pour l'armée des partisans de Tito, et une grande sympathie à son égard, après la lutte qu'elle a menée pour la liberté. Il faudra donc peser très soigneusement le pour et le contre avant de leur demander de se détourner de l'ennemi commun pour combattre un allié...
Ce sont des réflexions de ce genre qui, aujourd'hui, amènent peut-être ce serviteur de l'impérialisme, et dont la guerre a constitué l'élément essentiel de sa vie, à donner queiques leçons de prudence aux dirigeants américains moins expérimentés que lui en la matière. Mais ceux-ci se trouvent devant un flot montant plus grand qu'en 1944.
P. F.
Ma vie, de Léon Trotsky (*)
L'autobiographie que L. Trotsky rédigea en 1929 quand il fut exilé en Turquie vient d'être rééditée en un seul volume de plus de 600 pages. Nous reviendrons sur ce livre dans notre prochain numéro.
Sans attendre davantage, nous invitons tous nos lecteurs à lire cette œuvre passionnante, et à la faire lire.