Conjoncture économique. — Nous inaugurons à partir de ce numéro une nouvelle rubrique « Conjoncture économique ». Elle contiendra des appréciations, informations et statistiques concernant l'évolution de la conjoncture économique mondiale, et de la situation économique des différents pays et régions-clés du marché mondial.
Le réarmement ayant atteint en 1953 un plafond aux Etats-Unis, les signes avant-coureurs d'une dépression économique apparaissent à nouveau comme en 1949 avant la guerre de Corée et le boom qui s'ensuivit.
La disproportion entre la production et la productivité accrues de l'économie américaine. et la capacité de consommation solvable des masses américaines et mondiales devient à nouveau criante.
Le marché principal de l'économie américaine reste toujours celui des Etats-Unis. Les exportations de marchandises aussi bien que de capitaux constituent toujours une partie minime par rapport à ceux qui sont consommés et investis dans le marché intérieur.
Les conditions internationales (relèvement de l'économie capitaliste, affermissement de la concurrence, diminution de l'aide économique proprement dite à l'étranger de la part des Etats-Unis, insécurité sociale dans les régions coloniales et semi-coloniales traversées par des forts courants émancipateurs) → loin de faciliter les exportations américaines — les entravent et les diminuent.
Dans ce cadre un nouveau démarrage de l'économie américaine essouflée doit se rechercher avant tout dans les possibilités du marché intérieur.
Il n'y a plus aucune autorité économique bourgeoise ni aucune tendance de la bourgeoisie américaine et internationale qui ne soit consciente des symptômes de crise aux Etats-Unis, ou qui envisage poun 1954 un essor dépassant celui de 1953, année record en produit national brut, production indusfrielle, emploi, investissements et dividendes. Le fait d'une « récession → commencée en réalité déjà à partir de la deuxième moitié de 1953 et qui continuera de toute manière en 1954, est universellement acquis. L'administrafion républicaine elle-même, dans les messages d'Eisenhower en janvier ainsi que dans le rapport capital du 28 janvier 1954 du Conseil économique, reconnait ce fait.
Des divergences existent sur l'ampleur et les perspectives de la « récession » commencée. S'agit-il d'un simple rajustement, d'une « récession orthodoxe » à la manière de 1949, ou d'une véritable crise économique allant en s'amplifiant ?
L'administration américaine et le Big Business qu'elle représente affichent bien entendu de l'optimisme quoique avec prudence. D'autres observateurs bourgeois, plus libres, dégagés de responsabilités officielles, sont beaucoup moins rassurés et envisagent d'ores et déjà une véritable crise économique possible vers le milieu ou la fin de 1954.
Nous donnons ci-dessous les appréciafions les plus sérieuses émises jusqu'ici sur ce sujet par ces différents milieux et observateurs.
Colin Clark, économiste australien considéré comme un des maîtres bourgeois de la prévision économique à long terme, a écrit en décembre 1953 dans le Manchester Guardian un retentissant article dans lequel il affirme le très réel danger d'une crise économique majeure pour l'année en cours.
Se basant sur l'économétrie (|) et l'étude par ses méthodes de la crise 1929-33, il se croit en mesure d'affirmer que les équations tirées de cette étude et appliquées à la con-
(1) Technique moderne employant les mathématiques dans l'observation et la prévision des faits économiques. Elle reste pourtant aussi empirique que toutes les autres techniques employées par les économistes bourgeois. Il ne taut pas lut accorder plus de crédit qu'aux rameuses trois courbes (financlère. industrielle et commerciale) sur lesquelles se basait la prévision économique du Service de la Conjoncture de l'Université de Harvard depuis 1916 et qui ont connu cependant une retentissante faillite devant l'épreuve de la crise 1929-1934, qu'elles n'ont pu prévoir.
U ATKIEME INI ¡encture américaine actuelle « permettent de calculer que vers le milieu de 1954 l'activité économique sera retombée au niveau ide 1949. le plus bas qu'elle ait atteint depuis dix ans et ou aucun élément stabilisateur n'interviendra pour rétablir l'équilibre. On prévoit, en effet, que ni les dépenses de l'Etat ni la masse des crédits disponibles n'augmenteront et que les , exportations diminueront.
Son étude accorde beaucoup d'attention au mouvement des stocks qui, de toute manière, intervient effectivement comme élément important dans la prévision économique:
Thomas Balogh, professeur d'économie politique à Oxford, un des conseillers les plus écoutés du parti travailliste, enregistre lui aussi des signes avant-coureurs d'une crise économique, et n'est pas certain qu'elle sera jugulée à temps. Il fait des remarques intéressantes à ce propos : Le revenu national brut a évolué aux Etats-Unis de 284 milliards de dollars à 329 au cours de 195l, ensuite de 34l à 361 à la fin de 1952 : il afteignit 372 milliards au milieu de 1953, 367 à la fin de 1953 (2).
Cette expansion est étroitement liée aux dépenses gouvernementales (achat de biens et de services) qui ont passé de 22 milliards en 1950 à 59 milliards au milieu de 1953 (dont 18 milliards à 54 milliards en dépenses militaires). Il estime que, pour garantir le plein emploi, le système américain doit absorber chaque année 15 à 20 milliards de plus de marchandises. Autrement, il ne serait plus profitable d'investir et il y aura récession économique.
En ce qui concerne les prévisions pour 1954, il fait remarquer que le Département de la Défense Nationale possédait, à la fin de 1953. 100 milliards de dollars disponibles pour de nouvelles dépenses et l'autorisation d'engager des crédits. Après avoir payé tous les engagements de 1954 il aura encore 45 milliards.
Il attire l'attention sur l'extension inquiètante des ventes à crédit de biens de consommation, estimant celles-ci à 27 milliards de dollars en juin 1953. D'autre part, il note que les stocks s'accroissent depuis fin 1952 au taux de 8,5 milliards par an et que ce rythme s'accélère (3).
The Economist, l'organe anglais bien connu, dans son numéro du 28 novembre 1953, a émis l'opinion que si une « récession » de 5 à 10 % intervenait en 1954, il n'y a aucune garantie, comme certains veulent l'affirmer, qu'elle n'ira pas jusqu'à 15 ou 20 %. Tout en affichant un optimisme de commande, il croit bon d'envisager sérieusement une telle éventualité (sur la base des signes déjà apparus) et se préoccupe des répercussions catastrophiques dans ce cas pour l'économie de la zone sterling.
(2) L'acerolssement du revenu calcule en dollars 1939 en éliminant ainsi le gonflement du a l'inflation, est beaucoup moins impressionnant.
(3) Il parait cependant que ce rythme s'est ralenti au cours du deuxième semestre 1953.
Varga, l'économiste soviétique bien connu, revient sur son appréciation antérieure d'une longue période sans crise du régime capitaliste, note les signes avant-coureurs de celle-ci et appuie particulièrement sur les quelque 10 milliards de dollars de stocks aux EtatsUnis, selon lui, et qui représentent le double de la normale.
Enfin, voici es appreciations et connes tournies par la presse et administration amé ricaine elle-même :
Il y a déjà crise de surproduction agricole. Les surplus agricoles en 1953 sont évalués à 6 milliards de dollars. Le revenu des paysans. malgré les achats par l'Etat et son soutien des prix agricoles, a fléchi de 2 milliards de dollars par rapport à 1952 (elle-même année de crise agricole). Depuis mars 1953, la production industrielle décline et la chute a atteint 7 % en décembre 1953. La production d'automobiles était en 1953 inférieure de 12 % à 1952. La producfion d'acier dans là dernière semaine de dérembre était à 67 % de la capacité de cette industrie, comparée à 102% pour la même semaine en 1952. Les wagons chargés inférieurs ce 12% par comparaison avec la même péricde en 1952.
Le nombre des faillites a augmenté de 13 % pour 1953 (dont 50 % en décembre 1953 par rapport à décembre 1952). Les exportations commerciales ont continué à régresser comme en 1952. Elles se sont élevées à 12.200.000.000 de dollars soit un milliard de moins qu'en 1952 et deux milliards de moins qu'en 1951.
Les stocks de marchandises invendues chez les particuliers et les sociétés (sans compter ceux de l'Etat : produits stratégiques et, agricoles) s'élevaient en 1953 à environ 79 milliards de dollars.
Le chômage augmente. Entre octobre et norembre 1953 il y a eu 300.000 pertes d'emploi, alors que la moyenne habituelle en cette saison dans les dernières années était de
50.000 emplois environ. En décembre 1954 il y a eu une nouvelle perte de 442.000 emplois environ. En janvier 1954, le chômage officiel a dépassé largement les deux millions et, selon les syndicats, il faut compter environ le double, sinon plus.
Se'on le New York Times, 4 janvier 1954,
• los banquiers prévoient des temps orageux.
Les quatre derniers mois de 1953 ont marqué une hausse définitive du nombre des embarras financiers et des faillites » tandis que plusieurs petites et moyennes compagnies ont montré des difficultés accrues pour faire face à leurs dettes à terme.
Selon ce même journal, qui fait par ailleurs le panégyrique du bilan impressionnant de l'année écoulée et de l'économie américaine
« merveille de ce monde ». les perspectives pour 1954 s'ouvrent dans un ensemble de conditions défavorables et même inquiétantes. Les voici :
« Situation internationale incertaine, acc
U A R I E E milation de stocks, expansion des dettes pour l'achat des objets de consommation, diminution aes nouvelles commandes et des marges de profit, déclin des exportations et dans la production des moyens de consommation durables (4) tandis que les commandes de déferise diminuent. »
L'importante différence dans la situation actuelle avec celle de la veille de la crise de 1929 consiste cependant dans la conscience que possède déjà l'administration du danger de la crise et de ses moyens d'intervention.
La crise de 1929 a pris à l'improviste la bourgeoisie américaine et son Etat. Elle a commencé par un krach financier avant de se développer en crise industrielle, agricole et commerciale, krach dû à un cours effrené de spéculation financière qui a duré sans entrave pendant foute une période. Aujourd'hui la bourgeoisie et son Etat s'efforcent de mieux contrôler le mouvement économique. Cette conscience du danger et cette préparation à ne intervention consciente afin de parer au pire, ne peuvent venir à bout des forces fond mentales qui déterminent l'évolution de l'économie capitaliste et provoquent la crise, mais elles peuvent l'ajoumer pour un certain temps, et surtout amortir son choc, ne pas provoquer une chute vertigineuse, mais un enlisement dans la dépression.
Comment procède à cet égard l'administration républicaine, représentant politique du véritable Big business américain ?
Il y a un risque évident dans ses procédés dans la mesure où elle veut transposer sur l'échelle de l'ensemble de l'économie américaine et de l'Etat les méthodes de gestion « saines » au sein d'une entreprise. L'administration républicaine s'est écartée des méthodes « inflationnistes » keynesiennes et a visé aussi bien à la déflation qu'aux économies et
E perspicacité et de conscience qu'il est possible de le faire pour un état-major capitaliste.
Ceci est démontré aussi bien par le changement brusque de politique du crédit durant la dernière moitié de 1953, après une première période @ déflationniste » rendant de nouveau l'argent bon marché et le crédit élaslique, que par les considérations et conclusions contenues dans l'important document qu'est le rapport récent du Conseil économique. Ce dernier préconise — en plus des mesures déjà annoncées dans les messages d'Eisenhower (6) - afin de parer à toute éventualité de crise économique majeure d'intervenir : a en modernisant l'assurance-chômage, en élargissant la base et les bénéfices de l'assurance-vieillesse ; en permettant un c report plus long de pertes en ce qui concerne les impôts: en accordant une large autorité discrétionnaire à l'Exécutif pour modifier dans certaines limites e* approprier aux circonstances variables les conditions des emprunts et hypothèques garantis parile gouvernement ; en établissant un marché secondaire intérieur d'hypothèques, et en améliorant les plans des programmes de travaux publics.
* Pour stimuler la puissance expansive de entreprise privée, nous agirons en révisant les lois fiscales de manière à augmenter les stimulants et à entreprises, er en améliorant construction l'amélioration tème routier enlever certains obstacles aux particulier aux petites affaires, les facilités de crédit pour la de foyers, l'administration et urbaine ; en renforçant le syset en facilitant les ajustements de l'agriculture aux conditions courantes de la demande et de la technologie. »
Faisant siennes les recommandations du Conseil économique, Eisenhower déclare dans sa lettre transmettant le rapport au Congrès que : « L'arsenal des armes qui sont à la disposition du gouvernement pour maintenir la stabilité économique est formidable. Il comprend : des contrôles de crédit par la Federal Reserve System: la politique d'administration de la dette par la Trésorerie : l'autorité du Président pour faire varier les condifions d'hypothèque portant assurance fédérale; la souplesse dans ladministration du budget: les soutiens à l'agriculture; la modification de la structure fiscale, et les travaux publics. Nous n'hésiterons pas à employer une de ces armes ou toutes, suivant. les exigences de la situation. »
Eisenhower indique ainsi la marge de souplesse dans laquelle l'administration est éventuellement décidée à se mouvoir.
A quelles conclusions pouvons-nous raisonnablement arriver d'une telle analyse de la si-
(6) Elargissement des assurances sociales a environ 10 millions de travailleurs nonveaux, réductions et aménagements des im pots pour favoriser non tellement. i consommation mais les investissements capitnlistes et leurs profits, enconragements divers a l'extension de la construction.
à l'équilibre. budgétair
Viscoé aussi largement de l'appareil producti vestissements privés et
•. Par contre, elle a enquellé a pu l'extension f. en favorisant les inles profits (5).
Cette orientation est la plus conforme à la mentalité, aux possibilités et aux intérêts des grands monopoleurs américains avant tout.
En persistant dans une telle voie d'une manière stricte, l'administration américaine pourrait courir un risque certain d'agir exactement à l'opposé d'une politique capable d'ajourner ou d'amortir la crise. Ce n'est pas cependant exactement le cas. Une certaine souplesse n'est pas étrangère à « l'orthodoxie » économique professée par l'administration américaine.
Elle est quidée par un Etat-major d'économistes et d'hommes d'affaires qui étudient et suivent l'évolution économique avec autant de
(4) Le journal énumère les industries de laciek. automobile. le pétrole. les chemins de fer. la la mécanique, le textile, etc.
(5) Ceci se dégage clairement de la structure du nouveau budget du « Big business •. роит 1951-55. comme le qualifie The Economist (28 larvier 1951).
Q UATRIEME INT tuation économique des Etats-Unis, des mesures et projets de l'administration ?
a) le déclin de l'économie, qui a presque épuisé le stimulant des dépenses militaires engagées depuis la guerre de Corée et soumises à un plafond, est maintenant certain.
b) tous les palliatifs de l'administration, Y compris les quelque 26 milliards de dollars que l'industrie privée pense investir pour une nouvelle expansion en 1954 (contre 28 milliards en 1953) n'arriveront plus à faire progresser et même à maintenir le boom aux sommets de 1953.
c) il n'est pas exclu cependant (7) que, dans le meilleur des cas, ils arrivent à amortir le choc et à ralentir le rythme d'approfondissement de la dépression.
d) une régression de 5 à 10% de la production en 1954 est maintenant généralement envisagée.
e) même dans le cas où cette régression pourra se maintenir dans ces limites chose nullement certaine) et ne pas provoquer des réactions de régression en chaîne comme en 1929-33, elle risque :
1) de porter la masse des chômeurs aux Etats-Unis de 5 à 10 millions, fait qui, à son tour, approfondira et étalera dans le temps. la dépression : 2) de précipiter la crise du reste de l'économie capitaliste mondiale.
Par exemple, on estime qu'une réduction de 5 % de la production américaine coûtera 315 millions de dollars à l'Angleterre dans ses exportations vers les Etats-Unis. |% de chute aux Etats-Unis provoquant 5 % de chute dans les exportations anglaises vers les Etats-Unis. Pour l'ensemble de la zone sterling, la perte est encore plus considérable. Des effets ana-logues frapperont l'économie allemande encore prospère quoique touchant très probablement elle aussi à la fin de son boom d'après guerre. Et ceci non seulement à cause de la diminution des exportations directes allemandes aux Etats-Unis, mais par contre-coup de la diminution du pouvoir d'achat de pays comme ceux de Amérique latine, qui provient en grande partie de leurs propres exportations aux EtatsUnis (en diminution déjà en 1953).
f) la possibilité ultime du capitalisme américain d'ajourner la crise sans s'engager immédiatement dans la guerre, se trouve, en réalité, dans de nouvelles dépenses militaires massives. sous la forme d'aide militaire à l'étranger, et celles envisagées à un moment (aussitôt après l'annonce de la possession de la bombe H par les Russes) pour la défense anti-aérienne et anti-atomique du continent américain.
g) conclusion finale: Les Etats-Unis sont entrés dans la période critique où les réalités économiques incertaines et plutôt inquiètantes pèseront de plus en plus sur l'orientation d'en-
(7) Compte tenu des disponibilités du Département de la Défense.
semble de leur politique.
Janvier 1954.
M. P.