Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 8-10

La situation en Europe occidentale et ses perspectives

Quatrième Internationale, vol. 11, n° 8-10 · novembre 1953 · p. 1-5 · 2 174 mots

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Les derniers mois furent marques par d'importants developpements dans les principaux pays de Europe occidentale : la trance, Allemagne, Italie, Angleterre.

Leur résultante indique qu'une nouvelle etape dans la lutte de casses dans cette région si importante du monde est desormais ouverte, caracterisee par un regroupement -- capable de reprendre éventuellement l'offensive - des forces de la classe ouvrière face a une bourgeoisie qui a trop pousse depuis quelques annees deja sa polltique de misere, de reaction et de preparation active a la guerre.

En France, le mois d'aût, considéré trad.tionnellement comme le plus creux du point de vue de l'agitation sociale, a connu cette annee le plus impressionnant mouvement de masse depuis 1936. Un mois environ plus tard, en Italie, à peine sortie de la plus longue crise ministérielle de l'après-guerre, la grève de vingt-quatre heures de quelques cinq millions de travailleurs du 24 septembre, est caracterisee par ur organe aussi conservateur que « The Economist », de Londres (3-101953) comme « la plus importante manifestation syndicale » depuis 1944.

En Angleterre, la reprise d'importantes luttes syndicales, les discussions et les résultats du Congrès annuel du Labour Party, à Margate, démontrent que la radicalisation du mouvement ouvrier anglais se manifeste et atteint des niveaux supérieurs. La discussion à Margate sur les nationalisations fut la plus passionnée et la plus concrète jamais enregistrée dans le Labour Party, parachevée par un vote très favorable. D'autre part, les candidats bevanistes furent réélus à la direction avec considérablement plus de voix que l'année passée.

En Allemagne, la coalition des forces réactionnaires, sous le drapeau du parti démocrate-chrétien d'Adenauer, qui a su entrainer une fraction plus importante qu'on ne l'escomptait de la petite bourgeoisie, s'est réalisé face à une polarisation massive des forces essentielles du prolétariat autour du Parti social-démocrate. Dans tous les centres proletariens du pays, le S.P.D. a considérablement progressé depuis

1949 (1) tandis que le total de voix recueilli par ce parti est le plus élevé de son histoire (compte tenu de l'amputation d'un quart environ du pays qui constitue l'Allemagne orientale).

La victoire d'Adenauer exprime la concentration de la plus grande partie des masses petites bourgeoises des villes, des campagnes, des réfugies, attirees par la politique dynamique du parti de la grande bourgeoisie qui est apparu comme lartisan principal de lessor economique actuel du pays, de l'amélioration de sa situation internationale, ainsi que le défenseur d'une politique nationale hardie pour recouvrer l'indépendance et l'unité.

L'attitude confuse, timorée et capitularde de la social-démocratie dans tous ces domaines n'a fait que contribuer objectivement à la victoire du chancelier. De même, la répulsion ressentie par les masses petites bourgeoises du pays devant les aspects oppresseurs et bureaucratiques de la politique du gouvernement de l'Allemagne de l'est, ainsi que devant les volte-faces successives du Parti communiste de l'Allemagne occidentale, apparaissant comme instrument docie de la politique du Kremlin.

• Les conditions particulières dans chacun de ces pays expliquent lès réactions différentes ici et la, font comprendre mieux leur reelle signification et determinent les perspectives.

La France est à l'heure actuelle incontestablement la place la plus explosive de toute l'Europe occidentale par la structure et l'état de son économie, les implications de sa situation internes, sale, la fonce et la maturité politique de ses masses prolétariennes. Son capitaliste stagne et recule même, handicapée dans les conditions présentes de concurrence internationale à outrance, par son appareil productif demodé, son système de distribution pléthorique et grevé de faux frais exagérés, les charges budgétaires excessives qui decoulent du programme d'armement, de l'entretien de l'Empire, et surtout de la guerre sans issue du Vietnam. ment sositise nuc exiger la poit gue do press renion aves len La situation créée par la politique d'oppression rigide, aveugleAfrique du Nord, est profondément détériorée, ayant poussé les masses indigènes au désespoir et à la révolte.

Le maintien et la surexploitation de l'empire sont les dernières chances de la bourgeoisie française pour garder le rang d'une puissance mondiale. Mais d'autre part, ce rôle exige des sacrifices finaneiers et militaires qui minent son économie d'ensemble et l'handicapent sur le terrain européen proprement dit, particulièrement devant une Allemagne qui s'éveille et se trouve pour le moment en plein développement.

Les politiciens de la bourgeoisie reconnaissent les réalités déterminantes de la vie économique du pays et leurs causes, ainsi que les contradictions dans lesquelles se debat sa politique actuelle. Mais Ils sont incapables d'un choix différent décisif.

Car ceci impliquerait entre autre le renoncement à l'aide améri-

(1) Voici le total des voix recueillies oipaux centres industriels de l'Allemagne Région de la Ruhr:

1949 Remscheid /Solingen 35.500 Düsseldorf II 41,000 Oberhausen 28.100 Essen I 36.000 Essen II 39,200 Duisburg I 40.400 Gel enkirchen 57.900 Dortmund II 41.000 Bochum 61.000 Witten/Rhur 65.000 par le S.P.D. dans quelques-uns des prinen 1949 et 1953 : % 25,0 32,8 29,0 35,2 38,9 39,6 36,5 41,4 39,1 40,5

1953 48,600 57.900 45.600 53.000 57.500 52,100 86.600 55.100 80.000 81.400

% 29.3 34,8 38,7 41,3 47,6 43. 48.6 45.6 42 43.3

QUATRIEMEINTERNATIONALE ca ne sous sa forme financière et militaire actuel'e, le dégagement des obligations du Pacte Atlantique, la cessation de la guerre du Vietnam, la profonde révision de tous les rapports avec les territoires de l'Afrique du Nord

Aucun homme politique de la bourgeoisie française, aucun parti politique bourgeois et aucun gouvernement bourgeois n'est capable d'un tel revirement. D'où découle aussi l'inanité d'une politique soidisant d'un nouveau front populaire, dallance entre les partis ouvriers et une alle importante de la bourgeoisie, politique à laquelle la direction du Parti communiste inféodée au Kremlin aspire toujours.

Les larges masses du pays aspirent naturellement a tout autre chose. Elles désirent un changement radical de politique, qui n'est possible que sous une autre direction de classe, en l'occurrence le prolétariat, allié à la paysannerie et la petite bourgeoisie pauvre des Villes.

C'est le sens profond des mouvements qui ont éclaté en août en France et qui rebondissent encore sporadiquement ici et là dans le pays, aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

Malaise et mécontentement sociaux profonds, hostilité et méfiance envers la politique de la bourgeoisie, tolérance tempérée, méfiance tout court, parmi les éléments les plus avances, envers toutes les directions traditionne'les se réclamant du prolétariat, voilà ce qui caractérise le climat actuel en France.

La bourgeoisie radicale s'est rappelée 1788, et les dirigeants réformistes et staliniens, juin 1936.

La situation en France est pré-révolut onnaire, et rien n'indique que la politique de la bourgeoisie soit capable dans les mois a venır de retarder pour longtemps encore des explosions plus graves qu'en août dernier.

En Ita'ie, la situation s'apparente beaucoup quant à sa gravité à celle de la France. Là aussi la reprise économique a atteint un plafond et les perspectives d'expansion ultérieure semblent bouchées. Le chômage, dela très considérable (5.000.000 environ de chômeurs totaux partiels et saisonners) risque de s'aggraver davantage. La pauvreté extrême de ceux qui travaillent n'est pas moins criante: 1/5 de familles gagne moins de 10.000 fr. par mois, et 2/3 moins de 30.000 par mois. Trois millons d'Italiens ne consomment presque jamais de viande, de beurre, de sucre, du vin. 12 % de la population vit dans des caves, des soupentes, des barraques, et même des grottes. La moyenne de calories par tête d'habitant ne dépasse pas celle de 1911.

La réforme agraire, soi-disant entreprise dans le Sud par les démocrates-chrétiens, s'est avéré, comme on pouvait s'y attendre, une pure manœuvre démagogique pour stopper le mouvement spontané d'occupation des terres par les paysans affamés.

Sous-développee, surpeuplee, sous la pression des prix d'une production industrielle hautement concentree et monopoliste, et d'ur appareil de distribution non moins onéreux et spoliateur que celui de la France, privée en plus des ressources coloniales, la structure de l'Italie canitaliste ne tient que grâce aux subsides de l'impérialisme américain, et à l'opportunisme et la couardise des directions traditionnelles stalinienne et réformiste.

Quant à l'Angleterre, la conjoncture économique recueillant les fruits des efforts et de l'austérité sous les régimes successifs travaillistes et du boum provoqué dans les matiéres premières par la guerre de Corée, a atteint là aussi un palier, certes plus ravorable que celui en France ou en Italie.

Le « libéralisme » économique relatif des Tories fait monter, quoique modérément, les prix et le coût de la vie, justifiant les revendications ouvrières pour une augmentation correspondante des salaires,

QUATRIEMEINTERNATIONALE que le gouvernement conservateur veut maintenir strictement gelés.

L'augmentation des exportations, condition primordiale de tout l'équilibre économique du pays, s'avère de plus en plus difficile devant la concurrence internat onale renforcée, particulièrement celle de l'Allemagne et du Japon. D'où le désir britannique pour que ces pays réassument les frais d'une politique de réarmement intensif et cessent de bénéficier d'un régime de faveur dans la concurrence économique internat.onale.

Mais les plus graves craintes pour économie anglaise parviennent des perspectives de nouveau inquiétantes de la conjoncture américaine. Il suffit qu'une « recession » importante se produise aux Etats-Un.s au début ou au milieu de l'année prochaine, pour que l'économie anglaise la ressente immédiatement amplifiée à l'échelle d'une véritable crise pour elle-même.

De tous les pays de l'Europe occidentale c'est encore l'Allemagne qui bénéficie du boum d'après-guerre. On ne saurait dire avec certitude que ce dernier touche deja a sa fin. Les besoins du marché intérieur devaste par la guerre, ne sont pas satisfaits, et les possibiltés d'expanion à l'etranger que favorisent des prix non encore greves par les narges du rearmement et de la remilitarisation, ainsi que toute un technique financière de pénétration à laquelle la bourgeoisie allemande fut traditionnellement obligée de recourir et de perfectionner constamment, peuvent prolonger la période d'essor économique relatif du pays.

C'est l'industrie lourde qui s'inquiète du plafond auquel elle semble tre arrivee, et qu pousse comme par le passe dans la vole de la remiitarisation, lui assurant un nouvel essor

Mais comme dans le cas de l'Angleterre, l'avenir économique de l'Allemagne est étroitement lié à ce qui se passera dans ce domaine aux titats-Unis. La conjoncture économique, dans ce dernier pays, semble devoir dépasser cette année son point culminant de tout l'apresguerre pour rechercher un équilibre sur un pallier plus bas. Ceci est le résultat le plus immédiat de la fin du boum provoqué par la guerre de Corée et de l'atteinte du plafond, prévu pour cette année par le réarmement. Sans un nouveau stimulant, qui pourrait être cette fois de nouvelles dépenses militaires massives en vue de perfectionner le système de défense propre des Etats-Unis contre une attaque atomique, il est probable que le rajustement provoquera une « recession » d'une ampleur suffisante pour qu'elle puisse être qualifiée de crise, et qui sera alors ressentie comme telle aussi bien aux Etats-Unis, qu'en Angleterre et en Al'emagne en particulier.

Une étude plus serrée de la conjoncture économique est en tout cas nécessaire aussi bien pour dégager des perspectives plus précises en ce qui concerne l'évolution de la lutte des classes dans des pays comme l'Angleterre et l'Allemagne que pour les Etats-Unis mêmes, toute la politique générale de la bourgeoisie et sa préparation à la guerre.

Dans les mois qui viennent, c'est la France et en partie l'Italie qui seront les épicentres de l'agitation sociale en Europe occidentale. Les masses de ces deux pays n'épargneront pas leurs efforts pour provoquer des changements radicaux dans la situation, et entraîneront leurs propres directions dans l'action.

Mais le danger de voir ces dernières de nouveau au-dessous des aspirations et des possibilités des masses est tout à fait réel, C'est surà prouver dans quelle mesure la pression des masses et de sa propre base peut contrecarrer l'influence du Kremlin ne s'intéressant qu'à 4

Taure reculer, sinon echouer, la remilitarisation de l'Allemagne au sein de la « Communauté Européenne » et « Atlantique ».

Car, une action qui sacrifiera les intérêts propres des masses, pour des objectifs diplomatiques, du reste irréal sab'és, sans lutte efficace directe contre la bourgeoisie, ne peut qu'accélérer la marche vers la guerre de la bourgeoisie réactionnaire.

Il s'agit en realité dans ces deux pays d'ouvrir largement, audacreusement, devant les masses, par leur action et à travers un véritable front unique de la base au sommet de toutes les organisations ouvrières, la perspective d'un gouvernement communiste-socialiste, en établissant et popularisant dès maintenant son programme minimum.

En Angleterre, il s'agit de réaliser la fusion plus intime entre la gauche politique « bevaniste » du Labour Party et l'aile gauche des syndicats, de promouvoir une action revendicat ve plus hardie, et d'activer ainsi par une politique dynamique, le moment de la formation d'un nouveau gouvernement du Labour Party qui saura réaliser cette fois des changements radicaux dans la structure de l'Angleterre capitaliste et son empire. voir une telle politique et de telles initiatives afin de donner aux combats futurs et inévitables de la classe ouvrière dans tous ces pays leur efficacité maximum possible, qui permettront de briser les tentatives réactionnaires de la bourgeoisie, la feront reculer de nouveau et dégageront avec des perspectives plus claires pour la marche ultérieure de la Révolution européenne, des forces plus amples pour la construction des véritables partis marxistes-révolutionnaires de masse demain. NOTES EDITORIALES

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