Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 11, n° 5-7

Politique du Parti dans l'art

Léon Trotsky · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 5-7 · mai-juillet 1953 · p. 46-52 · 4 145 mots

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Pour le 13ª anniversaire de l'assassinat de L. TROTSKY août) nous publions ci-dessous des extraits de son œuvre inconnue en France « LITTERATURE ET REVOLUTION parue en plein développement de la Révolution rasse en 1923, en U.R.S.S., avant la mort de Lénine.

Cette œuvre illustre l'esprit large dans lequel les principana dirigeants de la Révolution abordaient les questions de l'art et de la littérature, et combien ils étaient alors éloignés des conceptions mécaniques, rigides, refletant l'esprit borné, néo-petit-bourgeois, du régime bureaucratique stalinien, du « réalisme socialiste ». (En train, parait1l, disparaître dans le « cours nouveau » des successeurs de Staline.)

La contribution de L. Trotsky à cette époque si vivante en productions artistiques et littéraires de toute discussions theoriques passionnées sur ces sujets, fut alors capitale.

De tous les dirigeants bolcheviks de premier plan, L. Trotsky était incontestablement un des plus familiarisés avec les questions de la littérature en particulier.

Le chapitre que nous publions dans ce numéro de Quatrième Internationale éclaire lesprit dans lequel Trotsky aborde cette question ainsi que certaines de ses idées directrices en ce qui concerne la production artistique et son avenir.

Nous nous proposons, en attendant d'éditer l'œuvre complète, de publier encore deux chapitres, l'un, sur « la culture et Part prolétarens », lautre sur « lart révolutionnaire et Part socialiste ».

Trotsky ne reconnaît ni un « art » ni une « cullure » proléta• riens propres. Il distingue par contre un art révolutionnaire possible dans le présent, et un art socialiste qui s'épanouira dans la véritable société socialiste.

Le contenu et la forme de la production artistique sont conditionnés par l'ambiance sociale et le tempérament de l'artiste, non par des directives du Parti ou des catéchismes quelconques sur la manière de fabriquer des « chefs-d'œuvre ».

La liberté de la production artistique doit être complète pour que l'artiste puisse s'exprimer sans contrainte quelconque, éviter le formalisme, le conformisme, l'academisme, la flatterie et la servilité.

C'est lopinion publique qui adoptera ou rejettera, qui encouragera ou découragera telle ou telle production artistique.

Dans une societe libre, prospere. et de plus en plus cultivée, i n'est besoin d'aucune contrainte spéciale. C'est la critique d'art exerbien par des spécialistes que par tout individu cultivé familiarisé avec Part, qui peut à la fois aider à mieux former le goût public, orienter les artistes et leurs tentatives. Dans ce domaine spécifique, le parti aussi peut et doit exprimer son opinion, mais non pas donner des directives.

On ne peut pas tirer d'une société donnée une production artisCelle-ci restera toujours en définitive déterminée par le niveau et le climat social. Laisser une pleine liberté aux recherches artistiques, aux courants, aux écoles, sans craindre ce qu'elles donment dans le présent. Le souffle, l'âme, l'image de l'époque, ses besoins, 46

Uses aspirations, traverseront de toute manière Part et s'y manifes teront. Il ne faut pas chercher à embellir une époque, l'anoblir, la faire paraître autre qu'elle n'est à travers un art travesti. L'art, dans ses courants dominants, essentiels, était toujours à sa manière, au niveau de son époque. Il n'y aura d'art socialiste de contenu encore imprévus, dans la véritable société société socialiste. Contentons-nous pour le moment, non d'un art « prolétarien » impossible, mais simplement d'un art qui ne peut être sociologiquement parlant que décadent ou révolutionnaire. Certains écrivains marxistes se sont promis d'appliquer des méthodes de pogrome aux tuturistes, aux trères Serapion, à tous les compagnons de route littéraires de la révolution en général, et à chacun en particulier. Lacharnement contre Pilniak devient particulièrement à la mode, et même les futuristes 5 a exercent. Incontestablement certaines particularités de Pilniak sont propres heurter le lecteur: il passe trop facilement à côté des grandes questions,. arbore trop de coquetterie, trop de lyrisme de commande. Mais Pilniak a montré de façon excellente une épisode de la révolution paysanne à Brive-la-Gaillarde, il a décrit un convoi d'accapareurs, et grâce à Pilniak, nous voyons ces choses de manière incomparablement plus saisissante et plus palpable qu'auparavant. Et Vsevolod Ivanov ? A la suite de ses « Partisans », de son « Train blindé » et des « Sables bleus », avec tous leurs défauts de construction, leur style haché et même une certaine platitude, n'avong-nous pas mieux senti la Russie dans son immense étendue, son ethnographie bigarrée, sa nature arriérée et son élan ? Peut-être veut-on remplacer cette connaissance modelée par les outrances futuristes, le chant monotone de courroies de transmission, ou d'articles de journaux combinant différemment, jour après jour, les mêmes trois cents mots? Rayons en pensée Pilniak et Vsevald Ivanov de notre vie quotidienne, et nous nous trouverons plus pauvres...

Les initiateurs de la campagne contre les compagnons de route littéraires - campagne conduite sans souci des perspectives et des proportions _ ont pris pour cible aussi le camarade Voronski, rédacteur de la publication Krasnala Novy et le directeur de l'édition Cercle. On veut le convaincre d'avoir été mis dans la confidence et d'être presque complice. A notre avis, le camarade Voronski fournit au nom du parti un travail culturel littéraire important, et il est vraiment plus facile de décréter dans un petit article un art communiste partant d'une perspective dans les nuages, que de participer à la préparation laborieuse d'un tel art.

Au point de vue formel, nos critiques reprennent la ligne suivie autrefois en 1908) par la collection « Raspad ». On doit toutefois réaliser la différence dans la situation historique et apprécier la variation de rapport des forces qui s'est produite depuis lors. Nous étions à l'époque un parti illégal et battu. La révolution était en recul; la contre-révalution, celle de Stolypine comme celle de la mystique anarchiste, progressait sur toute la ligne. Dans le parti même, les intellectuels jouaient encore un rôle hors de proportion, et les groupes d'intellectuels du parti de nuances diverses constituaient des vases communicants. Dans ces conditions l'auto-défense spirituelle exigeait un combat extravagant contre une atmosphère littéraire pleurnicharde.

A présent c'est un tout autre processus, de nature opposée au fond qui se produit. La loi de la gravitation sociale (vers la classe dominante) qui détermine en fin de compte l'orientation de la création intellectelle, agit présentes ment en notre faveur. Il faut savoir adopter une politique de l'art en conséquence.

Il n'est pas vrai que l'art révolutionnaire puisse être créé seulement les travailleurs. Précisément parce que la révolution est une révolution des travailleurs, elle rend trop peu d'éléments ouvriers disponibles pour l'art. A l'époque de la Révolution française, les plus grandes œuvres reflétant directement ou indirestement la révolution ne furent pas créées par des artistes français, mais par leurs confrères allemands, anglais, etc. La bourgeoisie nationale occupée à procéder au renversement de l'ancien état de choses ne pouvait libérer suffisammeni de forces pour reproduire et sceller le bouleversement. C'est, à plus forte raison, le cas du prolétariat qui, à côté de sa culture politique, ne dispose que d'une culture artistique minime. La cauche des intellectuels dispose, en plus de tous les avantages de sa qualification formelle, du privilège odieux de sa position politique passive, laquelle se teinte de plus ou moins d'hostilité ou de sympathie pour le bouleversement d'Octobre. Quoi d'étonnant que cette intelligence contemplative ait pu produire et produise davantage dans le domaine de la reproduction artistique de la révolution - quoique avec une certaine distorsion - que le prolétariat qui a réalisé la révolution. Nous connaissons fort bien les limites politiques, l'attitude indécise et le caractère incertain des compagnons de route. Mais si nous biffons d'un trait de plume Pilniak avec son « Année vide », les frères Sérapion avec Vsevolod Ivanof, Tichosof, Polonskaïa, Maiakovski et Essenine, que reste-t-il en dehors de traites non acquittées sur une lifférature être compté parmi los compagnons de route, ni classé dans lå poésie révolutionproletarienne à venir ? D'autant plus que même Deman Biedny, naire, ne peut trouver place dans la littérature prolétarienne si l'on se rapporte à l'esprit du manifeste de « La Forge ». Que restera-t-il alors ?...

Le parti adopto-til dans le domarne de l'art se oppositibant est enreaine attitude purement éclectique ? Cef argument qui se veut probant, est extremement nait. La méthode marxiste offre la possibilité d'apprécier les conditions de développement de l'art nouveau, de suivre tous ses changements et, par la critique des diverses voies empruntées, d'en encourager les plus progressives: elle ne peut davantage. L'art doit parcourir son chemin sur ses propres jambes. Les méthodes du marxisme ne sont pas les méthodes de l'art. Le parti est le conducteur du prolétariat, mais non du processus historique. Il est des domaines où le parti dirige directement et impérieusement. Il en est d'autres où il contrôle et encourage, et certains où il ne fait qu'encourager. Il est enfin des sphères dans lesquelles il ne fait que s'orienter. L'art n'est pas le champ où le parti est appelé à commander. Il peut et doit protéger, susciter, et ne diriger qu'indirectement. I peut et doit accorder, conditionnellement, le crédit de sa confiance aux divers groupements artistiques qui aspirent sincèrement à s'approcher de la révolution, afin d'encourager leurs productions litéraires. Le parti ne peut pas, en tout cas, occuper la place d'un cercle littéraire qui combat ou concurrence simplement d'autres cercles littéraires. Le parti ne peut pas faire -cela et il ne le fera pas. Le parti monte la garde auprès des intérêts historiques de la classe dans sa totalité. En préparant consciemment et pas à pas les condiions d'une culture nouvelle et, par conséquent, aussi de l'art nouveau, il ne traite pas les compagnons de route et les suiveurs littéraires en concurrents des écrivains ouvriers, mais en aides de la classe ouvrière, en soutiens réels ou possibles dans lœuvre constructive de la plus vaste dimension. Le parti comprenc et ne les apprécie pas en vertu de certificats de classe individuels de Messieurs e caractere episodique des groupes litteraires dans la période de transition les gens de lettres, mais en fonction de la place qu'occupent ou que peuvent occuper ces groupes dans la préparation à la culture socialiste. Si la place d'un groupe déterminé ne peut être définie momentanément, le parti, en tant que tel, peut attendre avec bienveillance et attention. Les divers critiques ou le simple lecteur peuvent accorder dès l'abord leur sympathie à tel ou tel groupe. Le parti dans san ensemble, qui préserve les intérêts historiaues de la classe, doit être objectif et prudent. La prudence doit être double : si le parti n'applique pas le sceau de son programme à « La Forge » parce que des ouvriers y écrivent, il ne repousse dès l'abord aucun groupe littéraire, meme compose d intellectuels, du moment que celui-ci est désireux de venir au devant de la révolution et 48 d'œuvrer à la consolidation de ses liens (un lien étant par définition un point faible ): le lien entre la ville et la campagne, celui qui relie le parti aux sansparti, ou les intellectuels aux travailleurs.

One telle politique n'implique-t-elle pas qu un des flancs du parti, celu aisant tace à l'art, restera sans détense ? Une telle affirmation serait fort exa gérée : le parti repousse les tendances empoisonnées de décomposition de l'art en se laissant guider par des critères politiques. Mais il est exact que le flanc de l'art est moins défendu que le frant de la politique. Mais n'en est-il pas de même pour la science ? Que diront les métaphysiciens de la science prolétarienne pure au sujet de la théorie de la relativité ? Est-elle compatible avec le matérialisme ou non ? Cette question est-elle tranchée ? Où ? quand ? et par qui ? Que les travaux du physiologue de Petragrad Pavlov se meuvent entièrement sur le terrain du matérialisme, c'est clair, même aux yeux du profane. Mais que penser de la théorie de la psychanalyse de Freud ? Est-elle conciliable avec le matérialisme, comme le pense le camarade Radek par exemple (et moi-même), ou lui est-elle hostile ? La même question peut être posée en ce qui concerne la nouvelle théorie des atomes, etc. Il eut été excellent que se soit trouvé un savant capable de rassembler méthodologiquement toutes ces nouvelles généralisations et établir la connexion avec la conception matérialiste-dialectique du monde; il aurait fourni ainsi un critère réciproque aux nouvelles théories et aurait approfondi la méthode dialectique. Je crains fort que ce travail ne soit écrit ni aujourd'hui ni demain, non sous forme d'articles de journaux ou de revues, mais d'œuvre « standard » de philosophie scientifique, telle les « Origines de la famille... » ou « Le Capital ». Ou plus exactement: si cet ouvrage devait être écrit aujourd'hui, ses pages risqueraient d'attendre sans être coupées, jusqu'au jour où le prolétariat pourra poser les armes.

Mais même le « culturisme », c'est-à-dire l'assimilation des éléments fondamentaux de la culture pre-proletarienne, suppose-t-il une critique, un choix, un critère de classe préalables ? Bien sûr ! Mais ce critère est de caractère politique, et non de nature culturelle abstraite. Le critère politique ne coïncide avec le crifère culturel que dans le sens très général où la révolution prépare les conditions d'une culture nouvelle. Cela ne signitie aucunement au une telle concordance Se trouve assurée dans tous les cas individuels. Si la révolution a le droit de détruire des ponts et des monuments artistiques quand besoin est, elle hésitera d'autant moins à s'attaquer à un quelconque courant artistique qui, en dehors de certaines réussites formelles, menace d'apporter des éléments de décomposition au sein du milieu révolutionnaire ou de dresser l'une contre l'autre les forces intérieures de la révolution: le prolétariat, la paysannerie, les intellectuels. Notre critère est un critère spécifiquement politique, impérieux et intolérant. Précisément pour cela, il doit dessiner clairement les limites de son champ d'action. J'ajouterai pour être plus clair encore : sous une censure révolutionnaire vigilante, on peut mener une politique artistique large, souple, étrangère aux crachements empoisonnés des cercles littéraires.

Il va absolument de soi que, même dans le domaine de l'art, le parti ne peut s'abandonner un seul jour au principe libéral du laisser faire, laisser aller.

Toute la question est de savoir où doit commencer l'ingérence et quelles en sont ses limites; dans quels cas et en quoi le parti doit-il porter un choix. Et cette question n'est pas aussi simple que veulent bien le croire les théoriciens du « Lef », les protagonistes de la littérature prolétarienne et les compagnons de la calomnie.

Les buts, les tâches et les méthodes de la classe ouvrière dans l'économie sont incomparablement plus concrets, mieux définis et théoriquement plus approfondis qu'en art. Malgré cela, le parti s'est vu obligé. au terme d'une brève tentative de construction de l'économie à l'aide de méthodes centralistes, de permettre la coexistence de diverses formes d'économie, y compris de formes antagonistes : à côté de l'industrie d'Etat organisée en trusts, nous avons des entreprises d'intérêt local, des entreprises à bail ou concessionnées, la propriété privée et des coopératives, la terme individuelle du paysan, l'atelier du travailleur à domicile, des ateliers collectifs, etc. L'orientation fondamentale de Etat vise à l'instauration de l'économie socialiste centralisée. Mais cette tendance générale comporte, au cours d'une période donnée, un large soutien de la ferme paysanne et du travail à domicile. En passant ce fait sous silence, le cours vers une industrie lourde socialiste devient une pure abstraction.

La république soviétique est une alliance d'ouvriers, de paysans et d'intel. lectuels, petits bourgeois par leur origine, sous la direction du Parti communiste. De cette combinaison sociale doit surgir, par l'élévation de la technique et de la culfure, au cours d'une série d'étapes, la société communiste. est clair qu la paysannerie et les intellectuels parviendront au communisme par d'autres voies que les ouvriers. Leurs voies ne manqueront pas de se refléter dans la littérature. La partie des intellectuels qui n'a pas lié entièrement son sort au prolétariat, leur partie non communiste qui forme la majorité prédominante, recherche, à cause du manque ou plutôt de l'extraardinaire faiblesse de l'appui bourgeois, un point l'appui dans la paysannerie. Pour l'instant, ce phénomène revet un caractere plutôt symbolique de préparation et s'exprime dans l'idéalisation la posteriori de l'esprit révolutionnaire du moujik. Cette curieuse tendance nouvelle de narod nikisme est caractéristique de tous les compagnons de route. Plus tard, avec l'accroissement des écoles et des lecteurs à la campagne, la liaison de cet ari aveç. la paysannerie pourra devenir plus organique. Pendant ce temps, la paysannerie produira sa - en économie, en politique, en art — plus primitive, plus bornée, plus égoïste intelligentzia créatrice. La méthode paysanne que celle du prolétariat. Mais cette méthode paysanne, cette façon différente de procéder existe, et c'est un fait. Si l'artiste qui aborde la vie d'un point de vue paysan, ou plus généralement d'un point de vue paysan-intellectuel, est pénétré par l'idée de la nécessité et de la viabilité de l'alliance des ouvriers et des paysans, son œuvre sera historiquement progressive. Par les méthodes de la création artistique, il consolidera la collaboration historique nécessaire de la campagne avec la ville. La progression de la paysannerie en direction du socialisme constitue un processus profond, substantiel, multiforme et coloré; nous avons toute raison de croire que la production artistique engendrée directement par ce phénomène enrichira l'art de précieux chapitres. La méthode, par contre, qui consiste à opposer à la ville le village organique, uni, « national », porté aux nues des siècles durant, est historiquement réactionnaire. L'art qui en surgit est hostile au prolétariat, incompatible avec le progrès et voué à la dégénérescence. Il est à supposer que, même du paint de vue formel, il n'apportera rien en dehors de répétitions et de réminiscences.

Le poète Kluyev, les imaginistes, les frères Sérapion, Pilniak, et même des futuristes tels Chlebnikov, Kroutchenyck, Kamenski, manifestent plus ou moins consciemment un relent de moujik; chez les uns, c'est un phénomène organique, chez les autres, il s'agit au fond d'un relent bourgeois transposé en langage mouavec le prolétariat sont les moins douteux chez les futuristes. Les frères Sérapion, ilk. Les rapports les imaginistes et Pilniak laissent paraître de-ci de-là la tendance à l'opposition au prolétariat; du moins le faisaient-ils il y a peu de du village à l'époque de la collecte forcée du blé. En ces années, temps. Tous ces groupes reflètent, sous une forme très fragmentaire, la mentalite les intellectuels se mirent, dans les villages, à l'abri de la tamine, et y recueillirent leurs impressions. Ils en tirèrent un bilan assez équivoque dans leur production artistique. Mais ce bilan ne doit pas être considéré hors du cadre de la période qui se termina par l'insurrection de Cronstadt. Un revirement considérable se produit au sein de la paysannerie. Il se répercute chez les intellectuels et peut, et doit même, tendance moujik ». C'est déjà en partie le cas. Sous l'influence de secousses présentement s'exprimer dans l'œuvre des compagnons de route « de sociales, auront lieu dans ces groupes, des combats intérieurs, des scissions, de nouveaux reclassements. Tout cela doit être suivi avec attention, d'un ceil critique. Le parti qui, nous l'espérons, ne revendique pas sans fondement son rôle de :50 direction spirituelle, n'a pas le droit de passer à côté de cette question, en se contentant de discours à bon marché.

Un art purement prolétarien de vaste envergure ne pourrait-il éclairer et stimuler également le mouvement de la paysannerie vers le socialisme ? Il le « peut » bien entendu, tout comme la station électrique de l'Etat « peut » éclairer entretenir la hutte paysanne, létable, le moulin. Il suffit de posséder cette station électrique et la ligne qui la reliera au village. Alors disparaîtra aussi, soit dit en passant, le danger de l'antagonisme entre l'industrie et l'agriculture. Mais nous ne possédons pas encore cette ligne, la station élechique ellemême fait et de la campagne que, disons, l'industrie soviétique pour maîtriser les tâches économiques universelles.

Mais même en laissant de côté la paysannerie — et comment la laisser de côté ? — il s'avérera bien vite que le problème du prolétariat lui-même, cette classe sur laquelle se tonde la société sovietique, ne se présente pas aussi simplenent que veulent bien le faire apparaître les pages de la revue «Lef ». En préconisant que l'on jette par-dessus bord la vieille littérature individualiste, non seulement parce qu'elle est dépassée dans sa forme, mais aussi parce qu'elle est contraire à la nature collective du prolétariat, les futuristes étalent une compréhension très défectueuse de la nature dialectique de la contradiction entre individualisme et collectivisme. Il n'y a pas de vérité abstraite. Il y a individualisme et individualisme. A force d'individualisme, une partie des intellectuels pré-révolutionnaires s'était précipitée dans la mystique, une autre partie pataugeait dans le futurisme chaotique et s'approchait du prolétariat - ceci soit dit pour son honneur — lorsqu'elle fut saisie par la révolution. Quand les membres de ce dernier groupe veulent reporter sur le prolétariat l'arrière-goût amer de l'individualisme qui leur est resté, on ne peut les absoudre tout à fait d'égocentrisme, c'est-à-dire d'un extrême individualisme. Le malheur c'est que le simple prolétaire se débarrasse tout à fait de cette sorte de propriété. L'individualité prolétarienne ne s'est pas suffisamment formée et différenciée dans la masse. La conquête la plus précieuse du développement culturel que nous allons aborder sous peu résidera notamment dans l'accroissement de la qualification objective et de l'auto-conscience subjective de la personnalité. Il serait naif d'affirmer que la littérature artistique bourgeoise pourrait être capable d'ouvrir une brêche dans la solidarité de classe. Shakespeare, Goethe, Pouchkine ou Dostoievsky tour niront, avant tout, au travailleur, une présentation compliquee de la personnalité humaine, de ses passions et de ses sentiments ; il réalisera par suite, avec plus de profondeur et de finesse, les forces physiques de l'homme, le rôle de l'inconscient, etc. Le résultat en sera un enrichissement intérieur. Gorki fut pénétré dans sa première période par un individualisme romantique de lumpen-prolétaire. || alimenta cependant l'aube de l'esprit de la révolution prolétarienne avant 1905, en suscitant l'éveil de la personnalité dans une classe où la personnalité éveillée cherche à établir la liaison avec d'autres personnalités éveillées. Le prolétariat a besoin de nourriture et d'éducation artistique; il serait toutefois erroné de croire que le prolétariat constitue une pâte que les artistes, morts ou vivants, peuvent pétrir et modeler à leur image.

Le prolétariat qui est très réceptif aux idées et par conséquent aussi aux arts, ne dispose pas encore d'une éducation esthétique. Il n'est guère probable qu'il puisse simplement débuter à l'endroit où l'intelligence bourgeoise sest arrêtée avant le déclenchement de la catastrophe. Tout comme l'individu répète dans son développement depuis le germe, biologiquement et psychologiquement. l'histoire de son espèce et en partie de la vie animale, la nouvelle classe qui, dans sa grande majorité, ne vient que de quitter, il y a peu, l'existence quasi préhistorique, doit jusqu'à un certain point répéter pour elle-même toute l'histoire de la culture artistique. Elle ne peut s'attaquer à l'édification d'une culture

UATRIEMEINTERNATIONALE de style nouveau avant d'avoir recueilli et assimilé les cultures anciennes. Ce qui ne signifie nullement la nécessité de retraverser lentement, systématiquement, palier par palier, toute l'histoire de l'art. Le processus d'appropriation et d'assimilation, lorsqu'il ne s'agit pas de l'individu biologique mais, d'une classe sociale, prend un caractère infiniment plus libre et plus conscient. Mais il n'y a pas de marche en avant pour la nouvelle classe sans coup d'œil en arrière, vers les points de repère essentiels du passé. terrain de grauch de l'ane en terminai on sa prøid pendans évolution, de son L'aile gauche de l'ancien art, qui s'est vu privé par la révolution de son contrainte dans son combat pour la continuité de la culture artistique de rechercher un appui dans le prolétariat, ou du moins dans la nouvelle sphère sociale qui se forme autour du prolétariat. Par ailleurs, nous voyons le prolétariat qui iouit de la situation de classe dominante, aspirer à l'art de manière générale et commencer à y prendre part; ce faisant, il engendre la base d'une puissance de l'art inconnue précédemment. Dans cet ordre d'idées, il est exact que les journaux muraux des entreprises représentent une étape hautement nécessaire quoique encore assez éloignée de la littérature nouvelle. Mais nul ne s'avisera de dire : nous renoncerons à tout autre moyen tant que le prolétariat, s'élançant du tremplin des journaux muraux n'aura pas atteint une science artistique indépendante. Le prolétariat a besoin lui aussi d'une continuité de la tradition créatrice. Pour l'instant, il la réalise moins directement qu'immédiatement, à travers la production d'intellectuels bourgeois qui sympathisent plus ou moins avec lui, ou viennent chercher refuge sous son aile. Le prolétariat en tolère une partie, en soutient une autre, en adopte à moitié une troisième et en assimile entièrement une quatrième.

C'est la complexité de ce processus, la diversité de ses formes intérieures qui détermineront précisément la politique artistique du Parti communiste. Cette politique ne peut se trouver résumée en une formule qui serait plus brève que le bec d'un moineau. Mais cela n'est point indispensable.

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