Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 2-4

Vers une nouvelle étape du mouvement ouvrier allemand

Quatrième Internationale, vol. 11, n° 2-4 · février-avril 1953 · p. 8-10 · 1 471 mots

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Pour le mois de mars, la bourgeoisie allemande occidentale avait prévu deux vietoires parlementaires d'envergure : le vote des traités de Bonn et de Paris (Communauté européenne de Défense) et celui de la nouvelle loi électorale. Le vote de ces deux projets aurait signifié la fin de la première étape de la renaissance de l'impérialisme allemand en tant que force autonome dans l'Europe d'après-guerre. La bourgeoisie allemande aurait ainsi gagné non seulement une puissance industrielle rapidement restaurée — la production allemande d'acier dépasse à nouveau celle de la Grande-Bretagne ! - mais encore un régime politique beaucoup plus stabilisé que celui de la France et doté d'une force militaire propre.

Cependant, dans un pays comme l'Allemagne, la renaissance de la puissance 8

QUATRIEMEINTERNATIONALE bourgeoise ne pouvait pas ne pas être accompagnée d'une renaissance du mouvement ouvrier organisé. Celle-ci ne s'exprime pas tellement en chiffres, bien que la D.G.B. (C.G.T. allemande possède aujourd'hui plus de membres que jamais dans le passé du mouvement ouvrier allemand. Elle s'exprime par une lente reconstitution de la conscience de classe du prolétariat, d'abord dans le domaine syndical, ensuite dans le domaine politique.

En 1945, la masse des ouvriers allemands rejoignit ses organisations traditionnelles. Mais, après 13 années de dictature fasciste et les terribles épreuves de ta guerre, de loccupation et de la division du pays, cette adhésion se fit par inertie et tradition plus que par participation et intérêt conscients. Une couche de fonctionnaires assez restreinte « porta » l'organisation syndicale et l'organisation secial-démocrate dans les premières années d'après-guerre. Dans l'organisation syndicale, un changement commence à se produire quant à une participation plus large des masses.

Ce changement résulte avant tout d'une nouvelle expérience de lutte accumulée depuis quelques années par les masses ouvrières allemandes. Une série de grèves, de manifestations d'envergure, sur lesquelles nous avons à plusieurs reprises attiré l'attention dans Quatrième Internationale — la grève des ouvriers du bâtiment en 1950 ; le mouvement pour la cogestion dans l'industrie décartellisée et la grève des métallos de Hesse en 1951; la révolte contre la remilitarisation dans les syndicats de l'Allemagne méridionale; les manifestations contre la loi sur les comités d'entreprise, le Congrès de Berlin du D.G.B. et la grève nationale des ouvriers imprimeurs en 1952; la grève partielle des ouvriers du textile en 1953 — avait à nouveau aguerri dans la pratique de la lutte de classe une génération de militants syndicaux plus jeunes, venue à la vie consciente après la victoire nazie de 1933. Les cadres syndicaux commencent à se rajeunir lentement. Parallelement, une première vague de radicalisation commence à s'exprimer au sein de l'organisation syndicale. Régulièrement, des dirigeants « gauchistes » — ne fût-ce que d'un verbalisme gauchiste — remplacent des dirigeants réputés « droitiers ». Le mouvement syndical allemand constitue aujourd'hui encore, alors que la nouvelle Wehrmacht n'existe que sur le papier, la seule concentration de force majeure dans la République de Bonn, Les militants syndicaux commencent à prendre conscience de ce fait. La bourgeoisie accélère d'autant plus la mise en place de son dispositif étatique de détense, qu'elle observe avec inquiétude cette radicalisation des militants et fonctionnaires syndeaux.

Jusqu'à maintenant, il n'y a eu aucun développement analogue au sein du Parti social-démocrate allemand. La raison en est facile à comprendre. Pour les masses, expérience de la lutte est la précondition indispensable d'un mûrissement de la conscience. Or, les luttes de masse ont été cartonnées jusqu'a présent dans le domaine syndical, Il n'y a eu aucune action politique extra-parlementaire d'envergure, non seulement depuis 1945, mais même depuis 1933 et plus exactement depuis 1928. C'est pourquoi en réalité la conscience et l'intérêt politique des larges masses n'ont cessé de baisser depuis lors. Et comme les organisations de masse reflètent avec leur inévitable conservatisme davantage l'état d'esprit d'hier des masses que celui d'aujourd'hui, le Parti social démocrate semble plus que jamais en prise à un marasme intérieur. Ne comptant que 40 % d'ouvriers comme membres — en pratique cela signifie que sur 6 millions d'ouvriers syndiqués, il n'y en a que 250.000 membres du S.P.D. ! — il représente une simple ossature d'organisation, dominée par un appareil bureancratique, qui en de nombreux endroits se confond avec lappareil bureaucratique des « Laender » et des municipalités. Peu ou pas d'ouvriers participent activement à sa vie intérieure. Une enquête faite dernièrement par un sociologue libéral arrive à la conclusion qu'un groupe de 7 à 800 personnes domine complètement l'organisation du S.P.D. et en détermine l'orientation politique,

Cependant déjà des forces sont en jeu qui vont bouleverser profondément cette situation. Ce sont celles des deux classes antagonistes en présence.

Il est d'une part inconcevable que la lente radicalisation des cadres et militants actifs des syndicats ne se traduise à une étape donnée dans le domaine politique. trop de problèmes actuels pour le mouvement syndical allemand tronvent leur traduction finale dans le domaine politique pour qu'une telle évolution puisse être évitée à la longue. Lorsque les syndicats protestèrent violemment contre la nouvelle loi sur les comités d'entreprise lété dernier, le chancelier Adenauer leur déclara : vous aurez loccasion l'an prochain de manifester votre mécontentement par le bulletin de vote. Mais le projet de loi électorale préparé par la coalition gouvernementale tend en fait à éterniser le pouvoir de cette coalition et à empêcher la classe ouvrière de modifier les rapports de forees sur le plan parlementaire. A la veille du débat au Bundestag qui devait aboutir à la ratification du traité instaurant la C.E.D., un des dirigeants syndicaux de Bavière déclara qu'à une éventuelle ratification les syndicats devaient riposter par la grève générale. La déclaration était maladroite, et les dirigeants du D.G.B. Se hatèrent de démentir. Mais en vérité, comment les syndicats pourraient-ils se désintéresser de la remilitarisation, alors que son financement implique un bculeversement du niveau de vie des travailleurs et lannulation de tout ce que les travailleurs avaient rétabli grâce à leur force syndicale depuis 1949 ? Et il n'y a pas un autre canal que le S.P.D. par lequel pourrait s'exprimer ceite politisation croissante des couches avancées de la classe ouvrière.

Il est d'autre part impossible, la bourgeoisie répondant par une gifle à chaque tentative de rapprochement des dirigeants réformistes, que cela ne finisse par modifier l'attitude de la social-démocratie, y compris d'une partie au moins de sa direction. Cette direction ne cherche au fond qu'a sauver la face et désire participer à un gouvernement de coalition, voilà ce qui a été maintes fois confirmé au cours des derniers mois. Elle est prête, dans ce but, à abandonner même son opposition à la remilitarisation, voilà ce qui s'est trouvé confirmé par de nombreuses déclarations sans équivoque de plusieurs dirigeants au cours des mois de janvier et de février. Mais à ces tentatives de rapprochement, Adenauer répondit par le camouflet le plus blessant qu'on puisse imaginer : le projet de nouvelle loi éleotorale qui, d'après les commentateurs sociaux-démocrates, n'enlèverait pas seulement au S.P.D. les fruits de la victoire électorale escomptée, mais assurerait même à la présente coalition une majorité parlementaire confortable de deux tiers des sièges. Rien de plus sacré pour des politiciens sociaux-démocrates que leur mandat de député! S'attaquer à ce mandat, c'est vraiment détruire toute possibilité de compromis. Aussi des dirigeants réformistes parmi les plus haut placés ont-ils réagi à ce projet par des memaces d'abstention massive aux élections, voire de grève générale. Il se peut qu'Ademauer abandonne momentanément ce projet de loi qui avait choqué non seulement Popposition social-démocrate mais l'aile « libérale » de la bourgeoisie ellemême. Il n'en reste pas moins vrai que, pour la péricde à venir, la tendance sera faite d'attaques croissantes contre la social-démocratie et le mouvememt ouvrier dans son ensemble de la part de la bourgeoisie. Et il n'est pas douteux que ces attaques, de même que la pression de la base ouvrière, agiront comme un fouet stimulant la politisation du prolétariat, la participation croissante des travailleurs à la vie intérieure du S.P.D. et la radicalisation de certaines couches de сеїці-сі.

Jusqu'à maintenant, la bourgeoisie allemande a réussi à reconstituer à un rythme beaucoup plus rapide que la classe ouvrière ses cadres, ses organisations et ses. instruments de combat, C'est qu'elle possède une direction beaucoup plus efficace et une conscience beaucoup plus nette de ses bats. Mais les conditions qui permettront un processus analogue du côté de la classe ouvrière ecmmencent à mûrir à leur tour. La prochaine étape en Allemagne, c'est celle de la politisation du mouvement et des luttes ouvrières. Et cette étape représentera une modification fondamentale de toute la situatien européenne, dent les conséquencas ne se laissent pas encore mesurer. Elle signifiera en fait que, pour la première fois depuis 20 ans, le centre de gravité du mouvement ouvrier sur le continent européen se placera à nouveau en Allemagne, au centre de gravité économique de l'Europe.

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