Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 1

Nous avons connu Jomo Kenyatta

William de Silva et T. B. Subasinghe · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 1 · novembre 1952 - janvier 1953 · p. 20-22 · 2 233 mots

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Nous publions ci-dessous un article écrit par deux de nos camarades de la section cinghalaise de la IVo Internationale qui ont connu Jomo Kenyatta, le leader africain actuellement poursuivi par l'impérialisme britannique en raison des événements qui se produisent dans le Kenya. Cette colonie britannique africaine constitue une position stratégique essentielle pour la Grande-Bretagne. Sa capitale, Nairobi, est le centro de la défense militaire de l'Empire pour tout l'Orient.

Le Kenya, ce sont 30.000 blancs qui ont toute licence, en présence de 6 millions de noirs, 91.000 Indiens et des milliers d'Arabes, opprimés, volés de leurs terres.

Quelques jours avant son arrestation, Kenyatta disait dans une inte view à un journal londonien :

* Pourquoi les vôtres volent-ils nos terres ? Pourquoi vos colons doivent-ils vivre dans de grandes maisons sur de vastes propriétés tandis que notre peupls doi subsister dans des baraques malsaines et de Primitives huttes de terre ?... Nous ne voulons pas chasser les blancs. Nous voulons qu'ils restent - à titre de partenaires. Nous ne leur reconnaissons pas le droit de vivre dans le luxe tandis que notre peuple meurt de faim, d'avoir de beaux vêtements tandis que notre peuple est en haillezs! Et surtout nous ne leur reconnaissons pas le droit de nous insulter, de nous barnir de leurs hôtels et de nous pousser dans le ruisseau quand ils passent près de nous. »

Le programme de l'Union africaine du Kenya est avant tout un programme démocratique: réforme agraire, meilleurs salaires, droit syndical, éducation gratuite, autodétermination, élection des membres africains au Conseil législatif.

Au Kenya, l'impérialisme anglais répond par la terreur, comme l'impérialisme français en Afrique du Nord.

Un colonel Grogan, membre du Conseil législatif du Kenya, dans une lettre au Times de Londres (27 novembre 1952), donne sa solution :

* Prenez environ une centaine de ces canailles et pendez-en le quart devant les autres qu'il faudra ensuite renvoyer dans les réserves où ils apporteront la bonne nouvelle.

Et un ambassadeur de France, Puaux, lui renvoie la balle : Les peuples musulmans aiment à étre commandés et méprisent le maître qui les laisse discuter ».

Au moment où il perd l'Asie, l'impérialisme se cramponne sur ce continent africain où se trouvent, par rapport au monde entier :

99 % du colombium, 90 % de l'uranium, 80 % du cobalt, 52 % de l'or, 25 % du manganèse, 20 % de 'étain et du cuivre, 98 % des diamants industriels, 70 % de l'huile de palme et du cacao.

Mais le continent africain se soulève du Nord au Sud. Les colonels Grogan, les ambassadeurs Puaux et autres gentlemen chrétiens en seront pour leurs investissements, et certains, pour leur peau. Les peuples africains qui effectuent en quelques dizaines d'années l'évolution que les peuples de l'Europe ont mis des siècles et même des millénaires à accomplir, ces peuples s'uniront aux travailleurs du monde entier dans la lutte finale qui est actuellement forces montantes de la société socialiste

La colonie britannique du Kenya en Afrique orientale fut deux fois d'actualité au cours de cette année. La première fois lorsque l'héritière du trône britannique se rendit dans le paradis des Blanes. Peu de gens pensaient que ce pays, sanctifié par les pas royaux, serait à nouveau à l'ordre du jour d'une toute autre manière. Les dépêches n'avaient-elles pas décrit les foules loyales des Africains du Kenya remplissant les rues pour regarder passer la future reine ? Ces mêmes gens sont aujour20 engagée entre le capitalisme moribond et les de demain. d'hui en révolte contre Sa Majesté britannique.

comme de coutume, la presse capitaliste minimise la signification de ce qui se passe au Kenya. Selon les Anglais, les Mau-Mau sont des cannibales SUr lesquels l'influence civilisatrice de l'impérialisme britannique n'a pas eu les effets recherchés. Une dépêche a rapporté récemment l'arrestation du soi-disant chef terroriste Jomo Kenyatta. Nous avons connu Jomo Kenyatta. du temps de nos études à Londres. Nous avons été

T três liés à lui pour mener une propagande anti-impérialiste dans la métropole de l'Empire. Kenyatta n'est pas la brute non civilisée, le terroriste comme les impérialistes voudraient le faire croire.

Il a combattu pour la libération de l'Afrique dès sa jeunesse. Son activité anti-impérialiste le contraignit à quitter son pays natal et à chercher asile en Angleterre. Cela peut paraître paradoxal, mais l'impérialisme est plus tolérant envers ses esclaves dans la métropole que dans les colonies. Kenyatta suivit pendant une période les cours de l'Ecole d'Economie de Londres. La politique l'intéressa davantage que les études académiques. centrale dans divers groupement figure I devint une impérialistes de la jeunesse des colonies tant en Angleterre que sur le continent. Aimable, Vif et joyeux, Kenyatta savait gagner l'amitié de tous ceux qui entraient en relation avec lui. Il était poli et sociable. Mais sa politesse ne l'amenait à aucun compromis envers l'oppres. sion capitaliste qu'il haïssait profondément. Des livres écrits par des défenseurs de l'impérialisme ont tenté de prouver que le Nègre n'a ni culture ni civilisation, Kenyatta dément cette notion largement répandue. Il est cultivé dans le meilleur sens du terme.

On pouvait rencontrer Kenyatta partout où se réunissait la jeunesse coloniale politiquement consciente. Comme la plupart d'entre nous, il visitait fréquemment le logement de Georges Padmore dans le quartier ouvrier de Mornington Crescent, Padmore était le point de ralliement de nombre de jeunes étudiants et marins coloniaux. Padmore, un Nègre des Antilles, avait été un des étudiants noirs sélectionnés par la III• Internationale dans ses débuts. Il rompit avec celle-ci quand elle se compromit avec les impérialismes anglais et français dans la période qui précéda la deuxième guerre mondiale. Padmore est aujourd'hui un des principaux intellectuels nègres et un leader du monde nègre. Kenyatta fut considérablement influencé par ce militant socialiste.

Pour comprendre les conceptions de Kenyatta, il faut avoir à l'esprit l'arrière-plan social et politique des colonies africaines. La vie africaine est encore principalement une vie tribale. Il n'y a pas de bourgeoisie indigène puissante comme on en trouve dans les pays asiatiques qui ont connu la domination coloniale. Les Anglais utilisent les chefs de tribu ignorants et réactionnaires pour maintenir les masses dans l'asservissement. Mais il y a une faible classe moyenne grandissante. Les éléments éduqués de cette classe dirigent la lutte contre l'impérialisme. Leur philosophie politique peut être définie comme de forme nationaliste avec un contenu vaguement socialiste. Kenyatta appartient à ce nationalisme. L'homme a un esprit de combattant. Ce qui l'amena en conflit avec ses amis anglais dont l'attitude était : « Les colonies doivent être

ERNATIONALE libérées; mais, voyez-vous, la liberté se gagne graduellement ». Peu avant la deuxième guerre mondiale, IIL.P. de Grande-Bretagne et le P.S.O.P. de France convoquèrent sous la direction de Fenner Brockway et Daniel Guérin une conférence contre la guerre impérialiste à Paris. Nous avons voyagé avec Kenyatta comme rélégués à cette conférence. A cette conférence assistaient quelques vétérans de mouvements socialistes européens. Kenyatta présida une session, pendant laquelle quelques délégués essayèrent de caractériser la guerre menaçante comme une guerre de la démocratie. Kenyatta ne put l'admettre et, oubliant qu'il était président, déversa tout ce qu'il put contre les « sociauximpérialistes ».

Nous avons tous également participé à une Conférence de l'Empire et de la Paix en 1938 à Londres. Nehru qui était alors à Londres la présida. Les organisateurs de la conférence étaient essentiellement des staliniens qui se trouvaient alors dans « le camp démocratique contre le fascisme ». Les staliniens considéraient Nehru à l'époque comme un compagnon de route. La plupart des orateurs staliniens eurent attitude le compromission grave envers l'impérialisme britannique dans le monde de cette époque. La position de Nehru lui-même n'était pas claire. Les délégués samasamaja et africains se coalisèrent et insistèrent pour que la résolution principale contienne une position catégoriquement anti-impérialiste. Avec force, Kenyatta décrivit la domination britannique en Afrique, montrant qu'en ce qui concerne les peuples soumis, la démocratie britannique et le fascisme étaient identiques. « Nous Africains, dit_ il, n'avons pas l'éducation de Harrow et Cambridge de notre distingué président. Nous ne possédons pas le fond métaphysique de quelques-uns des délégués indiens qui voient une différence subtile entre l'oppression des Pukka Sahib et celle des sections d'assaut nazies.

Nous ne connaissons qu'une seule forme d'oppression nationale. Il ne peut avoir de compromis entre l'oppression et la libération. Et l'arbre de la liberte doit étre arrosé du sang humain. »

Avec la guerre, en septembre 1939, le travail devint plus diffieile. Padmore,

Kenyatta et les autres Africains ne perdirent cependant ras courage. Malgré une étroite surveillance des autorités, ils restèrent en contact avec leurs pays respectifs. La lutte des Indes en 1942 et le soulèvement de Birmanie donnèrent une nouvelle impulsion à leur activité. Les coloniaux d'Asie se rapprochèrent d'eux. Kenyatta participa à toutes les activités des Indiens de Londres, Quelques-uns de nous, Cinghalais, organisèrent un meeting pour condamner le rapport de la commission Soulbury. Kenyatta et Padmore y participèrent, soulignant le changement de tactique de l'impérialisme. passant de la domination directe à la.

domination indirecte. Peu après la fin de la guerre, un Comité d'organisation convoqua une Conférence des peuples

Q UATRIE ME IN opprimés. Kenyatta fut un des membres du Comité. Il y avait aussi Maung Ohn, à présent ambassadeur de Birmanie en

U.R.S.S. ; Kwame Nrkumah qui, au sommet d'un mouvement de révolte des masses en Côte-de-l'Or, devint Premier ministre, au désappointement de ses associes plus combattits; wallace Johnson, militant syndical de Sierra Leone, qui vint en Angleterre après avoir été longtemps en prison dans son pays; Igbal Singh, écrivain indien connu, et, bien entendu, Georges Padmore. Le but principal était de rassembler les coloniaux politiquement conscients qui se trouvaient en Grande-Bretagne pour poser la question du droit d'autodétermination devant le mouvement ouvrier anglais. Bientôt Padmore, Kenyatta et Mekkonnen, un autre intellectuel nègre, étaient suivis par les nombreux étudiants africains venus au lendemain de la guerre, Tous trois lancèrent l'idée d'une Fédération panafricaine et celle-ci eut un écho. La Fédération panafricaine naquit à une Conférence tenue à Manchester en 1945. L'Union Africaine du Kenya dont Kenyatta dirige la gauche est affiliée à la Fédération. Celle-ci coordonne tous les mouvements de libération nationale des colonies africaines et des Indes occidentales.

Les propagandistes anglais veulent créer l'impression que l'Union africaine du Kenya et Kenyatta sont des terroristes. Cette accusation est invariablement dirigée contre toute lutte de masses des esclaves coloniaux. Il y a eu des actes actes de terroriszae de la part des Mau Mau. Mais ce que l'on ne dit pas c'est que les tribus ne sont pas en révolte contre le blane en tant que blanc, mais contre la domination impérialiste qui au Kenya est la domination du Blanc. Il n'y a rien de surprenant que Kenyatta cherche à diriger cette révolte. Il n'en est pas pour cela un terroriste. Il suffit de connaître le caractère de la domination anglaise au Kenya pour réaliser combien les masses la ressentent avec amertume. Kenyatta donne un aperçu des problèmes Jans son livre Kenya, le pays des conflits. Certains écrivains britanniques manifestent des appréhensions sur la situation. Les Anglais ont cherché à faire de ce pays un paradis pour eux-mêmes. Oliver Lyttleton, secrétaire d'Etat aux colonies, a dit que les Anglais y étaient pour toujours. « Kenya a la plus grande proportion d'anciens mill22

TERNATIONALE taires, généraux, colonels, commandants, de tous les pays du monde. » Les Kikiyu et les autres tribus africaines ont été chassés pour faire de la place aux colons blanes qui continuent à arriver dans le pays. La plupart des meilleures terres les plus fertiles des Kikiyu appartiennent aux coions. Cependant, 90 % de la population atricaine doit vivre de l'agriculture.

Les salaires de la main-d'œuvre africaine sont bas. Le code du travail prévoit en détail tes punitions des deserteurs. mais il ne prévoit rien quant à salaire minimum, une nourriture équilibrée, les conditions de logement ou des indemnités en cas d'accidents. Les familles africaines sont autorisées à s'installer sur les fermes européennes, à condition que chacun de leurs membres fasse 240 journées de travail par an pour le propriétaire.

Presque tous les enfants d'âge scolaire travaillent à salaire réduit pour les Buropéens. Il y a 49 écoles pour environ 5.500 enfants dans tout le pays. Il y a six écoles secondaires pour les Africains. Toute la population africaine souffre de mauvaise alimentation, La malaria, la maladie du sommeil et les maladies vénériennes sont endémiques.

Des lois obligent chaque Africain à porter un certificat (passeport intérieur) ou Kipande, sur lui, Chacun d'eux a dû donner ses empreintes digitales. C'est un moyen indirect de contrôler les salaires et la main-d'œavre, Il n'y a pas de liberté de parole, de réunion ou de presse. Les Africains sont dépourvus de toute représentation adéquate au Conseil Législatif.

Beaucoup d'Africains du Kenya ont servi dans l'armée pendant la guerre. Ils ont vu ce qui se passait dans le reste du monde. Iis ont sans aucun doute répandu ce qu'ils savent dans leura tribus. N'y a-t-il rien de surprenant que, dans ces conditions, le peuple ait eu recours à l'action directe ? Connaissant cette situation, Kenyatta retourna dans son pays il y a quelques années. Kenyatta est arrêté. L'Union africaine du Kenya sera vraisemblablement interdite bien que ce soit une organisation réformiste. Espérons que les éléments les plus combatifs poursuivront le combat. N'oublions pas que le Kenya devient rapidement une base militaire des Anglais en Afrique.

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