Vie et mort de Trotsky
Victor Serge a rendu un important service à la cause de la vérité et au mouvement socialiste international avec sa biographie de Léon Trotsky. Ecrite par lui quelques années avant sa mort, en collaboration avec Natalie Trotsky, cette ceuvre constitue une excellente popularisation de la vie héroïque et du martyre final du grand révolutionnaire. Sous la plume adroite de Serge, l'histoire coule rapidement sur les étapes d'une vie épique et d'une époque turbulente, et est marquée à certains moments d'intensité dramatique et de tragédie. Pour la plus jeune génération qui a grandi à lépoque du mensonge, le livre de Serge constituera une introduction à la période culminant dans la dégénérescence de la Révolution d'Octobre, et aux idées et aux œuvres de celui des architectes de cette Révolution qui combattit pour ses idéaux jusqu'à son dernier souffle. Ce qui est peut-être le plus important service rendu par la nouvelle biographie, c'est la façon populaire et assimilable avec laquelle elle rassemble tous les faits et événements, en commençant par l'extermination de la vieille garde léniniste dans les monstrueses épurations sanglantes de Staline et en terminant par l'assassinat de Léon Trotsky par le Guépéou.
Tel semble avoir été le but de Serge et il la atteint de façon exacte et sincère. Il ne chercha pas à écrire une revue historique définitive des six décades couvertes par la vie de Trotsky, ni une estimation critique des idées du leader révolutionnaire, idées que l'auteur lui-même reconnait dans son introduction comme inséparablement liées à toute biographie définitive. Mais même dans le cadre limité fixé par Serge à sa biographie, celle-ci est écrite avec un souci de la vérité et une objectivité recommandables. En dépit de ses penchants à l'anarchisme et au centrisme, en dépit de ses divergences connues avec Trotsky sur les origines et la signification du stalinisme, sur les raisons de la défaite par Victor SERGE!1) de la révolution espagnole et sur d'autres questions, l'auteur ne cherche pas à colorer la vérité au profit de ses propres vues ou contrairement aux faits. C'est une action loyale et honnête guidée par l'affection et l'estime pour « le vieux » - et c'est peut-être le meilleur tribut que Serge pouvait payer à Léon Trotsky.
Certes il y a de nombreuses lacunes importantes dans le livre, des événements et des luttes que Serge n'esquisse que d'une phrase ou d'un paragraphe. Restreint par les limites mêmes de son livre, Serge peut-être n'estima pas nécessaire de s'étendre dans des domaines où ses opinions étaient différentes de celles de Trotsky ou dans lesquels il n'avait pas poussé sa pensée jusqu'au bout. Ainsi la période de formation du bolchevisme, à la suite de la fameuse scission de 1903 dans le parti socialdémocrate de Russie, n'est traitée qu'en quelques lignes. Or, lopposition entre Trotsky et Lénine sur les problèmes d'organisation de la stratégie de la révolution, problèmes sur lesquels ils finirent par s'entendre en 1917, ne constitue pas une partie insignifiante de la vie et de l'activité de Trotsky. A l'autre bout de la vie de Trotsky, Serge ne donne pas la place qui revient à sa préoccupation principale jusqu'à sa mort en 1940, à savoir la création et la construction de la Quatrième Internationale. Ses deuvres et sa correspondance sur cette question seule rempliraient au moins deux gros volumes. Trotsky ne fut pas seulement un grand écrivain, un théoricien du mouvement marxiste et un homme d'action incomparable, il fut aussi un constructeur de parti et un organisateur. Et ses œuvres de la dernière décade de sa vie dans ce domaine restent une contribution ineffaçable à la postérité.
Les contributions de Natalie Trotsky à
(1) Editions Amiot-Dumont, Paris.
la biographie de Serge apparaissent de façon intermittente dans le livre et sont. naturellement, d'un puissant intérêt, comme témoignage personnel de quelques-unes des conditions dans lesquelles Trotsky écrivait et des événements qui aboutirent à l'assassinat et à sa mort. Elles sont écrites par elle avec sentiment et compréhension. Mais ses remarques prennent une signification spéciale en liaison avec sa récente rupture avec la Quatrième Internationale. Elles montrent tout à fait clairement que si Trotsky avait eu des « pensées privées » sur les grandes questions différentes de celles exprimées publiquement, eiles étaient ignorées même de Natalie. Son témoignage doit supprimer toute ombre de doute, qui aurait pu involontairement être tiré de sa déclaration de démission de la Quatrième Internationale : points de vue et les opinions de Trotsky. ses positions sur tous les problèmes principaux ont été exprimés ouvertement et sans équivoque dans ses écrits. Si toute autre conclusion avait été possible, Natalie Trotsky, dont les divergences avec la Quatrieme mencé pendant la guerre, l'aurait certainement montré clairement dans ses contributions au livre de Serge. Elle trouve même nécessaire de citer une observation faite par Trotsky au cours de la guerre, dans une note écrite par lui en juin 1940, trouvée dan ses papiers, et qui indique l'identité de pensée qui le relie à ses continuateurs de la QuaCORRESPONDANCE M/
On n'a qu'à remercier Bracke pour * avoir mis ces documents de première importance à la portée du lecteur français pour la première fois », comme il Técrit lui-même dans une très intéressante préface où il brosse plus spécialement le portrait de F.A. Sorge, auquel ont été adressées la plupart des lettres (entre 1867 et 1895, date de la mort d'Engels).
Quelle figure attachante que celle de Sorge, ce pionnier infatigable, dévoué, modeste et encore peu connu du mouvement marxiste international, auquel les fondateurs de la Ire Internationale confièrent après 1872 les « fonctions délicates de secrétaire général » du Conseil général de l'Internationale, après le trans58
ERNATIO] trième Internationale. La note conclut : * Le patriotisme soviétique et la lutte intransigeante contre le stalinisme sont inséparables. »
A vrai dire, il y a beaucoup d'insuffisance dans la description de la dernière lutte politique menée par Trotsky contre le groupe Burnham-Shachtman dans le Socialist Workers Party elle n'occupe qu'une ligne; or, c'est précisément dans cette lutte que Trotsky formula des idées d'une importance décisive relativement aux développements cataclysmiques actuels. On ne trouve que des références occasionnelles à ces pensées dans des citations par trop brèves de Serge. Malheureusement sa référence à la critique que Trotsky fit de la notion du « collectivisme bureaucratique » est citée de manière à permettre une mauvaise interprétation. De même sa citation de la critique du faux concept d'a impérialisme stalinien ». Il faut espérer que, dans un avenir pas trop éloigné, les articles et lettres de Trotsky rassemblés dans « Défense du marxisme » seront édités en livre dans les principales langues d'Europe.
La biographie définitive de Trotsky reste à écrire : ce sera une œuvre monumentale traitant de lui comme homme, combattant révolutionnaire et qui contiendra une revue et estimation compréhensive de ses idées. Serge ne l'a pas tenté. Mais ce qu'il a fait, il l'a bien fait. Il faut recommander son livre comme une arme de lutte. IRX, ENGELS et divers ubliée par F. A. SORGE (1) fert de son siège central aux Etats-Unis. Dès que le hasard le fixa dans ce pays, où il n'avait pas voulu émigrer « ayant lu la Case de l'Oncle Tom et pris en grippe le pays où règne en tant de régions l'esclavage honni par tout esprit un peu libre de préjugés inhumains », il prit à cœur la tâche que la 1re International lui avait confiée et en même temps déploya une activité fébrile pour assurer un développement marxiste au jeune mouvement ouvrier américain.
Lui-même ne cessa de « clarifier, préciser, serrer les idées formées dans sa jeunesse, au point de se sentir à la fin
(1) Editions A. Costes, Paris 1950 (en deux volumes).
VATRIEME. INT en plein accord avec * la conception marxiste de l'histoire » et la constatation qu'à la lutte de la classe ouvrière pour sa libération est suspendu l'avenir rêvé par lui de l'humanité » (Bracke).
La Correspondance présente un intérêt multiple, et c'est avec un réel plaisir qu'on parcourt ces pages, glanant constamment des informations précieuses sur les débuts du mouvement ouvrier marxiste, des idées profondes sur le marxisme, sa théorie, sa tactique, des notes pittoresques, souvent touchantes, sur les hommes qui ont forgé ce mouvement historique, sur leur caractère intime. leurs rapports, leur comportement de militants et d'hommes.
L'histoire de la I'° Internationale → et particulièrement de son déclin, au milieu de luttes fractionnelles et personnelles désagréables et sans grandeur, la petitesse de plusieurs de ses pionniers qui ont vite sombré dans la confusion et la démoralisation à la suite de la défaite de la Commune et du recul momentané du mouvement révolutionnaire -s'éclaire d'un jour nouveau à travers la correspondance.
On suit, d'autre part, avec beaucoup de détails sur les hommes et sur la situation, les débuts du mouvement ouvrier en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. Ces informations sont souvent complétées par des idées profondes qui aident à comprendre mieux les causes de telle ou telle évolution du mouvement dans ce pays, par exemple l'évolution lente du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, sur laquelle, aux instances de Sorge, Engels plus particulièrement revient très souvent. On relève d'autre part des idées plus générales sur le marxisme comme ces deux pensées d'Engels, preuve de la maturité et de la souplesse dialectique de l'esprit de l'homme qui les a écrites : « Notre théorie n'est pas un dogme, c'est l'exposé d'un processus d'évolution, et ce processus comporte des phases successives » (Lettre à Mrs Wichne etzky du 28-12-1886). « Le mouve ment réel présente toujours un aspect différent de ce qu'il devait être aux yeux de ceux qui ont pris part à sa préparation. » (Lettre à Mrs. Wichnewetzky du 15-9-1887).
La personnalité de plusieurs dirigeants du mouvement à cette époque prend un relief plus clair pour nous à travers les remarques et les réflexions que Marx et Engels font souvent sur eux : de l'Anglais Burns, de Lafargue, de Wilhelm Liebknecht, de Bebel, etc. Elles sont parfois d'un goût piquant qui loin de gêner, au contraire aide à mieux comprendre quelques caractéristiques profondes de la personnalité commentée. Par exemple l'admirable esquisse psychologique
ERNATIONALE qu'Engels fait de W. Liebknecht : * Son optimisme incorrigible, surtout dans toutes les allaires ou il a mis la main, sa conviction inebranlable qu'il est l'âme du mouvement, qu'il fait tout, qu'il mene tout au mieux et que seuls les autres « ânes » gatent la sauce ; son penchant à tout régler et à pallier toutes les contradictions ou les dissolvant en phrases: son effort pour obtenir des succès apparents momentanés, même au prix de pertes durables - sait bien tout cela. Mais les gens savent aussi que tous ces défauts ne sont que les revers de très précieuses qualités et que sans ces faiblesses précisément il ne rendrait pas les services qu'il rend réellement. Tant que Bebel est près de lui, est vrai, bien des tracasseries et des imbroglios inutiles, mais il ne fera pas de grosses gaffes. Et quand il s'agira de se réparer des petits bourgeois, il prendra jusqu'au dernier moment leur défense. mais au moment décisif, il sera a. bonne place. » (Lettre à Sorge, 3 mars 1887).
propre personnalité de Marx et d'Engels se complète par quelques touches supplémentaires que cette Correspondance aide à ajouter à leur portrait de militants et d'hommes, tels que nous les connaissons par toutes les autres sources. Sensibles à l'humain dans toutes ses expressions, travailleurs intellectuels infatigables tous les deux, et d'un sens abselument exemplaire du caractère serieux responsable de leur travail, les obligeant à des études approfondies sur les sujets qu'ils traitaient, ne se prêtant à aucune facilité, aucune improvisation ou inexactitude.
Marx, plus impulsif, plus sobre, plus intraitable non seulement sur les questions de doctrine et de tactique mais aussi sur celles des personnes; Engels, plus épicurien, plus flegmatique et en apparence plus souple, mais aussi sévère sur les questions importantes.
Les lecteurs de la Correspondance auront l'occasion de se familiariser avec plusieurs détails de la vie intime de ces deux hommes, de la maladie et la mort de la douce et noble figure de celle qui fut la compagne de K. Marx, les souffrances et la mort de K. Marx lui-même, les dernières années d'Engels.
Le premier volume de la Correspondance contient la lettre du 15 mars 1883 adressée par Engels à Sorge, dans laquelle il donne des détais sur les derniers moments de K. Marx. C'est un document d'une lecture pathétique, un éloge funèbre d'une sobriété antique d'un homme à un autre, tous deux ayant su s'aimer et s'estimer mutuellement dans la plus profonde communauté de pensée.