La pensée humaine, même la plus profonde, ne suit la réalité qu'avec un certain retard et sans qu'elle puisse embrasser d'emblée la totalité du mouvement complexe et infiniment riche de la vie. Quand l'histoire active son rythme d'évolution et que celle-ci, en outre, n'est pas rectiligne mais saccadée, pleine de tournants brusques, nous mettant constamment devant des situations nouvelles, même les marxistes révolutionnaires ont des difficultés à saisir, dans leurs généralisations et prévisions théoriques, toutes les sinuosités qu'épouse le cours historique réel, et toute la richesse et l'originalité de son contenu. Tels sont par excellence les temps que nous vivons, la période ouverte à travers et à la suite de la deuxième guerre mondiale.
Certes, nous avons senti à temps le caractère nouveau et absolument unique, par rapport à tout le passé, du capitalisme de celte période, et avons même été les seuls à exprimer et définir correctement une série de caractéristiques fondamentales de celle-ci. Mais les événements élargissent constamment la scène de l'hsitoire, approfondissent son sens et nous T'éclairent mieux.
Seuls des esprits superficiels, ridiculement myopes et bornés peuvent nous reprocher de changer brusquement notre orientation et notre tactique, de dépasser des notions anciennes de notre armature idéologique qui ne correspondent plus à la nouvelle réalité, d'adapter aux conditions nouvelles notre ligne au fur et à mesure que les événements nous imposent une compréhension plus ample et plus profonde de la période dans laquelle nous vivons, en évolution rapide et brusque.
La guerre de Corée fut un de ces événements qui révèlent brusquement à la conscience des révolutionnaires une série de modifications intervenues dans la situation, auparavant ignorées ou laissées dans la pénombre, et qui nous aident à corriger et à mieux préciser notre orientation révolutionnaire.
Nous nous bornerons dans cet article à souligner ces modifications fondamentales et leurs conséquences.
La guerre de Corée a éclairé la question du rapport de forces entre l'impérialisme et les forces qui lui sont opposées, d'une lumière plus vive, nouvelle, en démontrant que ce rapport évolue actuellement au désavantage de l'impérialisme. La cause en est le poids de la révolution coloniale en Asie, plus profonde et plus décisive qu'on ne l'avait cru, et dont les conséquences modifient fondamentalement les données quant à la stabilité et à la survie du système capitaliste dans le monde.
Cette révolution coloniale agit, d'autre part, sur un autre plan non moins fondamental. En donnant naissance à une série de pays indépendants, et en particulier au régime de Mao Tse-Tung en Chine, elle introduit de nouveaux facteurs dans la politique internationale, y compris dans le bloc dirigé jusqu'à présent par l'U.R.S.S., et dans le mouvement ouvrier.
L'évolution future de la Chine, élevée par son intervention révolutionnaire dans la guerre de Corée au rang de grande puissance, influera d'une façon considérable et peut-être décisive aussi bien sur le plan d'une nouvelle guerre, les délais de son déclenchement, son issue, que sur l'évolution du stalinisme.
La guerre de Corée a donné, d'autre part, un sens encore plus précis et clair aux notions marxistes de paix, de guerre, de révolution, à leurs rapports, ainsi qu'à la stratégie et tactique du prolétariat révolutionnaire.
La guerre de Corée, guerre à la fois civile et anti-impérialiste, guerre révolutionnaire, est naturellement une démonstration éclatante du caractère des guerres et des révolutions de l'époque impérialiste définie par Lénine. Guerres et révolutions qui se succèdent et qui se combinent de plus en plus au fur et à mesure que le rapport de forces entre l'impérialisme et les forces révolutionnaires qui lui sont opposées change à leur avantage.
L'idée nouvelle mise en lumière particulièrement par la guerre de Corée, c'est que la guerre, que toute guerre livrée actuellement par l'impérialisme est une guerre en définitive contre la Révolution, et qu'une guerre déclenchée dans le rapport de force actuel se transformera rapidement en guerre civile internationale, en révolution.
Cela signifie-t-il qu'il faut souhaiter cette guerre, qu'il faut en quelque sorte l'appeler et qu'il faut passer outre aux sentiments profonds de crainte de la guerre qui sont ancrés dans le cœur de millions d'hommes de par le monde? Poser ainsi le problème serait faire preuve d'une incompréhension totale d'une situation qui se développe objectivement, 2 indépendamment de nos désirs et de nos craintes, et confondre l'analyse marxiste qui doit éclairer l'avant-garde avec le programme destiné à entraîner les masses à l'action révolutionnaire.
L'avant-garde révolutionnaire doit être consciente des conditions concrètes dans laquelle se déroule actuellement sa lutte pour le socialisme. Ces conditions sont celles d'une époque et d'une période de guerres et de révolutions qui s'entrelacent de plus en plus, au point que la « paix » n'est pas autre chose que les brefs intermèdes, limités aussi bien dans le temps que dans l'espace, entre deux phases du processus convulsif, explosif et révolutionnaire fondamental. L'apaisement auquel aspirent avec raison les masses effrayées ou usées par la lutte, ne peut intervenir qu'à la suite du dénouement des contradictions du régime, qui impriment le caractère ci-dessus mentionné, par la victoire du socialisme à l'échelle mondiale.
Le pacifisme ne fut jamais le propre des marxistes révolutionnaires, non pas que ceux-ci aient une prédilection pour les penchants bellicistes, mais parce qu'il est constamment mis en échec par toute l'évolution de la réalité contemporaine.
Le choix n'est pas entre la « paix » et la guerre, mais entre la révolution et la guerre. Et même cette opposition n'est que relative. Les masses coloniales asiatiques qui ont voulu après la deuxième guerre mondiale rejeter le joug impérialiste, n'ont pu atteindre ce but qu'à travers la guerre civile et anti-impérialiste. La « paix » est à ce prix en Asie. Quant au prolétariat européen qui se trouve actuellement désorienté et pris entre le capitalisme « atlantique » et la perspective redoutable d'une occupation russe à la faveur d'une conjoncture de guerre entre les deux blocs, la « paix » pourrait signifier pour lui une neutralité aux alternatives suivantes :
Neutralité sous un régime socialiste dans l'Europe occidentale, le pour le prolétariat de l'Europe occidentale une trêve de la lutte des classes et l'acceptation des perspectives de stagnation et de crise de celte solution, en supposant que la bourgeoisie européenne puisse être encore capable d'une telle politique.
Neutralité sous un régime socialiste dans l'Europe cocidental, le prolétariat ayant accédé au pouvoir par ses propres moyens en rejetant les directions staliniennes et le contrôle de la bureaucratie soviétique. Une Europe occidentale socialiste unifiée, groupant principalement l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Angleterre serait naturellement une force capable de se maintenir pour une période entre l'impérialisme yankee et la bureaucratie soviétique, d'allonger les perspectives de la guerre et de provoquer des transformations révolutionnaires dans l'un et l'autre bloc, qui pourraient changer tout le cours ultérieur de l'histoire.
Mais celte éventualité ne serait pas possible sans lutte, sans guerre civile et peut-être même sans guerre tout court contre les interventions aussi bien de l'impérialisme américain que de la bureaucratie soviétique, désireux tous deux de faire échouer cette expérience.
Ainsi la combinaison historique la plus probable, la plus réaliste, qui s'oppose aussi bien aux notions de la « paix » que de la « guerre », considérées chacune en soi ou comme les deux termes d'une alternative, est celle de la Révolution-Guerre, de la Révolution qui se prolonge en guerre, ou de la guerre qui se transforme en Révolution. Ces changements sont en rapport direct avec l'acuité extrême à laquelle ont abouti les contradictions du régime capitaliste et avec l'écroulement sur une grande échelle de ce régime. C'est la Révolution avant ou avec la guerre qui est à l'ordre du jour et pas autre chose.
Cette révolution est éminemment permanente, comme jamais elle ne l'a élé. Permanente dans le sens que la lutte, commencée par les masses coloniales contre leurs classes dirigeantes et l'impérialisme, par le prolétariat contre le capitalisme, par l'impérialisme contre l'U.R.S.S., ne pourra plus s'arrêter. Elle s'approfondira et s'amplifiera en accélérant son rythme, embrassant des forces toujours nouvelles, rompant tous les équilibres, emportant dans son courant torrentiel les épaves de toutes les situations et de tous les régimes vermoulus, jusqu'à la victoire finale du socialisme mondial. Le stalinisme sera, à son tour, malgré des succès passagers ici et là, décomposé durant cette période, la plus révolutionnaire que l'histoire ait connue.
Ces perspectives ne résolvent pas tous les problèmes tactiques. Elles sont cependant nécessaires. Car lavant-garde révolutionnaire, pour s'orienter et se maintenir ferme, pour ne pas sombrer dans les lamentations petites-bourgeoises des prêcheurs de temps apocalyptiques survenant à la suite de la guerre selon les uns, à la suite de la domination mondiale stalinienne selon les autres, a besoin de s'élever à un certain niveau historique de compréhension théorique adéquate.