La guerre de Corée a accéléré une série de développements qui ne se trouvaient qu'esquissés antérieurement. A la lumière des événements de Corée, le camp impérialiste de la « communauté atlantique » dirigé par Washington réalise d'une façon aiguë, pour la première fois depuis le début de la « guerre froide », la disproportion inquiétante entre ses forces militaires immédiatement disponibles et celles de la coalition soviétique et se décide à orienter l'essentiel de son activité économique vers une économie des armements. Il le fait d'autant plus résolument qu'avant cette orientation le spectre de la surproduction menaçait nombre de pays capitalistes, la crise se faisant sentir chaque jour davantage. Le vaste programme d'armements entrepris à présent par la « communauté atlantique » renferme la possibilité de maintenir et même d'élargir l'activité économique actuelle. D'autre part on espère arriver, sous la pression des nécessités militaires et de la « défense commune de l'Occident », à un ersatz d'« unification de l'Europe » qui a échoué jusqu'à présent sur les récifs des antagonismes inter-impérialistes.
Enfin le problème toujours pendant de l'intégration totale de l'Allemagne dans la « défense de l'Occident», du Japon dans la « défense de l'Extrême-Orient » se trouve de lui-même résolu, malgré la résistance toute formelle sur le premier point de l'impérialisme français.
En apparence du moins le front unique impérialiste a reçu, à la suite de l'affaire coréenne, une impétueuse impulsion en vue de se consolider et s'étendre.
Cependant les difficultés de l'entreprise restent réelles, car elles sont fondamentales. Chaque bourgeoisie « atlantique » a sa propre façon de concevoir sa contribution au programme d'armements, en correspondance avec ses propres intérêts. L'Angleterre par exemple voudrait bien se debarrasser de la concurrence de plus en plus gênante de l'Allemagne en transformant la Ruhr en fabrique d'armements, tandis que sa propre industrie « de paix » poursuivrait la conquête des marchés disponibles. Mais les industriels allemands hésiteront à adopter le même point de vue aussi longtemps que l'U.R.S.S. leur fait miroiter la possibilité de travailler pacifiquement pour les immenses marchés européens et asiatiques (Chine) qui sont dans son orbite. La bourgeoisie française d'autre part, partant perdu dans tout jeu réglé par la libre concurrence voudrait bien remplacer celle-ci par un accord de distribution « équitable » entre tous les membres de la « communauté atlantique » des matières premières, des marchés et des charges financières. Sur tous enfin plane la peur de l'impérialisme américain, redoutable « protecteur » des intérêts communs de la bourgeoisie mondiale. Washington acceptera-t-il de fournir l'argent et les matières premières nécessaires à la fabrication des armements par l'industrie propre de chaque pays ou fournira-t-il les armements eux-mêmes « made in U.S.A. » ?
La nouvelle orientation de l'économie capitaliste essentiellement vers l'économie des armements visant à surmonter la crise de surproduction dans l'immédiat et, au moyen de la guerre, à surmonter passagèrement dans un avenir plus lointain la crise profonde du régime capitaliste, en récupérant les vastes marchés européens et asiatiques qui sont dans l'orbite soviétique, cette orientation ne peut se réaliser qu'au détriment du niveau de vie des masses déjà profondément atteint. Le slogan « des canons et du pain », dans lequel il n'est déjà plus question de beurre, sacrifiera aussi la portion actuelle de pain. Car l'Europe appauvrie est incapable de supporter un fardeau aussi lourd que celui des armements exigés par Washington et financés principalement par les efforts de chaque pays européen. La France dont l'équilibre précaire sera le premier atteint a déjà fait remarquer à Washington, avec tout le respect qui convient, les risques de l'entreprise.
Seuls des régimes dictatoriaux ou carrément fascistes pourront remplir la mission de mener de pair un vaste programme d'armements et la sauvegarde de la « paix sociale » en brisant par la force brutale la résistance inévitable des masses.
Mais comment instaurer de tels régimes en présence d'un mouvement de masses qui n'a encore rien perdu d'essentiel dans sa capacité de lutte ?
La nouvelle orientation de l'économie capitaliste comporte deux conséquences qui influeront sur la dynamique du mouvement ouvrier dans l'avenir immédiat : le danger d'un chômage amplifié se trouvera écarté, seul le chômage technologique, conséquence de la rationalisation inévitable des entreprises, prendra une certaine extension; la course à 2 l'inflation et à la hausse du coût de la vie, déjà engagée, s'engagera pour de bon.
La résultante de ces deux phénomènes sera un dynamisme accru du mouvement ouvrier, la masse des travailleurs étant employée mais dans des conditions en constante détérioration par suite de l'inflation. D'où la perspective de nouvelles grandes luttes en Europe occidentale et une radicalisation générale de couches importantes de la petite bourgeoisie urbaine et rurale, appelée elle aussi à payer sa part au programme de « défense ».
Dans ces conditions, les partis réformistes déjà au pouvoir auront de la peine à s'y maintenir et à s'associer complètement au programme de la bourgeoisie sans risquer de perdre leur base au profit des partis staliniens. On peut prévoir une certaine radicalisation des partis socialdémocrates sous la pression des masses (à l'exemple de la Belgique), et une certaine opposition de leur part au programme de la bourgeoisie. Il en résulte que la politique de front unique avec ces partis se trouvera renforcée et le mot d'ordre du gouvernement ouvrier et paysan pourra être relancé en direction des partis socialistes et communistes simultanement.
C'est dans le cadre de cette perspective et de cette politique de front unique que pourra aussi être posée la question des Etats-Unis socialistes d'Europe au moyen d'une formule de transition : élaboration d'une planification économique de l'Europe par un Congrès de toutes les organisations syndicales et politiques ouvrières, planification exécutée par des gouvernements ouvriers et paysans, sous contrôle ouvrier.